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Chapitre III

Faits et Histoires qui prouvent qu il a été inouï dans tous les temps, que les femmes se soient servies d'hommes dans leurs couches^ ou en cas semblables .

La religion payenne qui avait placé des Divinités partout, jusques-là même qu'il n'était pas de seuil (2) de porte qui n'eut la sienne, en avait aussi assigné pour présider aux couches des femmes ; mais ce devait être des Divinités féminines ; parce que Ic's payens eux-mêmes avaient senti qu'il aurait été contre la pudeur (3) de donner cette fonction à un Dieu. Il est pourtant vrai que quelques-uns ont crû, qu'il y avait alors les Dieux des accouchées, A''/x/f DU : mais on sait que ces prétendues Divinités (4) étaient moins des Hommes-Dieux, que des symboles de Divinités mal entendus, qu'on voyait à Rome dans le Capitole ; et qu'un peuple aussi superstitieux que celui de Rome, et aussi insatiable de Divinités, trouva à propos d'ériger en Dieux des accouchées. L'attitude de ces statues donna fondement à cette imagination. Elles étaient trois en nombre, et à genoux devant le Temple de Minerve, genibus nixœ,

(1) V. Paul Zacch. Qiiœat. med. leg. Voyez encore Gasparis " Reies, clij/i. jucund, rjiiœst. camj}.

i 2) S. Augiist. De la Cité do Dieu.

{Al Voyez Tertul. DeVâme, c. 87. Saint August. Di- la Citi- de Dieu, 1. IV, c. XXXIV. (4) Twi-nob. Adcers., 1. 7, c. S. Barthol. Expi>s. veto: in jjnerj^er ritih, p. 15.

et de là ils forgèrent Nixii DU. On a prétendu encore qu'Ovide avait ces Dieux en vue, quand il dit :

Magno Lucinam ad Nixo partiis clamore vocabant ;

parce que de bons exemplaires portent:

Lucinam^ Nixosqiie pari clamore vocabant ;

Mais l'embarras oii se mettent les Grammairiens, pour trouver cette prétendue allusion de /)// Nixii avec ce vers d'Ovide, fait bien voir que c'est une application mendiée et forcée. En effet, on n'a jamais marqué les noms de ces Dieux : au lieu que parmi les Divinités féminines, ils nommaient la déesse Alemone, qui faisait croître l'enfant dans le sein de la mère (i) ; la Parque ou la Déesse PartulCj qui présidait aux couches, et qui y ordonnait ; Luci?ie, qui aidait la sage-femme, comme autant de patrones des femmes grosses ; et Statine (2), la Déesse aux petits enfans qui se rendait la protection des nouveau-nés, etc.

Les Payens avaient doilc bien compris, que tout ce qui ressemblait à un homme ne devait point être appelé aux secrets des couches des femmes ; et que les Divinités même étaient alors à craindre si elles portaient le nom ou l'apparence d'un homme.

La pratique des Anciens touchant les accouchements, prouve tout ce qu'on vient d'avancer. Un monument antique qui s'est conservé dans un jardin de Rome (fig. 1 36), et dont un célèbre Médecin nous a donné l'explication, nous apprend quelle était cette pratique par la qualité des personnes qui y sont représentées : en voici le précis. Ces personnes sont cinq en nombre, toutes femmes : l'accouchée, la Sage-femme, la nourrice, et deux autres, dont l'une dresse des figures avec un stilet sur un globe, et l'autre était assistante ou témoin, car chacune avait sa fonction pour les ditïérens besoins de l'accouchée. La Sage-femme la soignait dans ses couches, et traitait les enfans nouveau-nés ; parceque les Sages-femmes étaient Médecines (3) des mères et des enfans, dans toutes ces sortes de cas. C'était encore une femme qui était chargée de lever le nouveau-né de terre : car le lèvement des enfans, de dessus la

(1) Voyez Tertiill. etc. Turneb. a(lrcr.s.,\\h. 18, cap. 3L

(2) Voyez Barthol. K.rpos. r. in jmcrj). vit., p. 15, 25.Voj'ez aussi Tortul. Z>é' VCime (à) Voyez Barthol., p. 37, 38.

ACCOUCHEURS ET SAGE.S-FEMJUÎS CÉLÈBUES. 38

terre, où on les avait posés sitôt après leur naissance, était une grande cérémonie parmi les Anciens ; et c'était aux Sages-femmes à faire cette cérémonie. Elle se faisait ou au nom des parents, quand ils voulaient le nourrir, ou au nom du Magistrat (i) quand les parents, ou pauvres (2) ou reconnus incapables de bien élever des enfants, ne voulaient pas le faire lever ; mais de quelque manière que cela se fit, ce n'était qu'à l'aide de la Déesse Levana (3), que les sages-femmes s'acquittaient dignement de cette fonction. La nourrice est ce qu'on nomme aujourd'hui la. 7'emneiise, à laquelle Martial fait cette allusion :

Cimarum fileras mot or Charideme mearnm,

qui était chargée du soin des langes, du blanchissage de l'eniant et de semblables menus soins, exprimés dans ces vers :

Opus nutrici autem^ iitrcm habeat veteris vini largiter, Vt dies noctesque potet : opus est igné, opus est carbonibus, Fasciis opus est, pulvinis, cunis, incunabulis (4).

Et dans cet autre endroit d'un ancien Poëte (5), où il est parlé de la nourrice :

Pueri fasciariim lavatrix.

Des deux autres assistantes, Tune se rendait le témoin de la naissance légitime de l'enfant ; atin que le père, en éiant certain, le fit inscrire dans les registres publics : sans quoi l'enfant n''aurait point été habile à succéder, ni à hériter (6).

L'autre qui tient un stilet dont elle écrit sur un globe, marque une autre coutume des Anciens, qui au jour de la naissance de leurs enfants faisaient des vœux pour leur prospérité, et les mettaient par écrit. Cet endroit de Sénèque en est une preuve (7) : Etiamne optas quod tibioptavit nutrix tua,aut pœdagogus aut mater, etc.

(1) Voyez Barthol., p. 32.

(2) SéiJÎ^que, 1. 2, controvers. 9.

(3) August. De ClvH. Dei, 1. IV, c. II.

(4) Plaut. Tr7icul., act. V.

(5) iEschyl. Cœ.

(6) Barthol. Ihif/., p. 40

(7) Upist. G!).

Ces vœux cependant ne devenaient authentiques, et ne s'écrivaient sur des tablettes que quand les habiles de ce temps-là y avaient passé : car on faisait venir les Physiciens (i). C'était les Astrologues, ou diseurs de bonne aventure, qui au jour qu'on nommait Penfant étaient appelés, comme pour en tirer l'horoscope : et c'est ce qu'on appelait fata advocare, fata scribej^e.yata occupare.

Voilà un grand détail : mais il était nécessaire pour faire voir que tous les offices qui regardent le service des accouchées étaient remplis par des femmes, et que les hommes n'y avaient nulle part, ni aucun droit d'assistance (2) : ainsi l'Antiquité si précautionnée d'ailleurs se reposait uniquement sur le rapport des femmes, dans une des choses des plus nécessaires à la vie civile, c'est-à-dire, touchant l'assurance des mariages, ou la certitude des enfants, parceque la présence des hommes, dans ces sortes de cas, était contre le droit naturel, et contraire à la pudeur(3): In partit, miilierum testimonium siifficit. qiioniam viroriim propter piidorem nemo admittitiir.

Un savant Médecin Hollandais (4) s'étonne, en parlant de l'ouvrage de M. Barthoiin sur les accouchements, comment à cette occasion il n'a point examiné, s'il y a eu des Accoucheurs dans l'Antiquité. Mais apparemment que cette recherche n'est échappée à ce savant Auteur, que parce qu'on n'en parlait pas encore de son temps : ce qui est une autre preuve en faveur des Sages-femmes contre eux. En effet le droit de présence aux accouchements appartient tellement en propreauxfemmes, que les Athéniens exposèrent leur ville à une sorte de sédition, pour avoir essayé de le faire passer aux hommes. Cette histoire est sans doute la plus ancienne époque des Accoucheurs. Mais elle leur fait si peu d'honneur, et établit si parfaitement le droit des femmes, qu'on doute qu'ils essayent jamais de s'en parer. En voici l'histoire (5).

L'Aréopage s'avisa de faire défense aux femmes de se mêler de Médecine, et de pratiquer les accouchements, ce qui est une dépendance de cette profession. Mais les Dames Athéniennes, ne pouvant se soumettre à une loi si contraire à la pudeur, aimaient mieux mourir faute de secours, que d'emprunter celui des Médecins, que l'Aréopage avait chargés de cet emploi. Une jeune hlle, nommée Agnodice, touchée des malheurs' de ses concitoyennes, prit le parti

(1) Mathcmaticos.

(2) Neqnc, vt vcrum fatear,le(ji usplam viros in i]}so puerperll actu prœstofnÂMe Almeloveeii. Opvxcnl.^ p. 89.

(3) Digest., 1. 2, art. 10 § de ventre ■in-tpfciendo.

(4) Almeloveen, ?n Opusml., p. 85.

(.')) Igin. Fahul^clli, p. 201. Vid. Augcn. Kpixt. et con.s. médecin., 1. T., c. IV.

de se déguiser, et sous l'habit d'un homme alla s'instruire de la Médecine, surtout de l'art d'accoucher, dans la fameuse école de Médecine d'Hierophile. Elle réussit dans cet emploi: elle fit confidence aux Dames Athéniennes de son sexe et de son savoir faire, et entra en pratique avec tant de succès et de vogue, que la jalousie en prit aux Médecins. Ils attaquent le prétendu Accoucheur, comme s'il avait moins fait métier de secourir les Dames, que de les corrompre. Citée au Sénat, elle prouve son sexe, et par là se justifie de son innocence. Mais les accusateurs profitant de l'aveu d'un ennemi qu'ils voulaient perdre, allèguent la Loi qui interdisait la Médecine aux femmes, et font condamner ^^/zOiifce. Alors toutes les femmes d'Athènes accourent au Sénat, crient à Pinjustice, et se plaignant de la dureté des hommes, leur reprochent, que ce sont moins des maris qu'elles trouvent en eux que des meurtriers, puisqu'ils condamnaient dans Agnodice la seule personne qui pouvait leur épargner une mort cruelle, à laquelle elles s'exposeraient plutôt dorénavant, qu'aux mains et aux yeux des hommes. Le Sénat comprit l'injustice de la Loi portée contre les femmes, leur permit de rentrer dans leurs droits, et de pratiquer la Médecine et les accouchements à l'ordinaire.

Il est donc constant par cette histoire, que l'art d'accoucher était entre les mains des femmes, avant même que les hommes songeassent à s'en mêler. Car enfin pourquoi ordonner que les Médecins pratiqueraient dorénavent les accouchements, et pourquoi le défendre aux femmes si les hommes en étaient en possession avant elles? Or que les femmes fussent au contraire dans cette possession, cela paraît par l'étrange opposition où se trouvèrentles Athéniennes contre cette Loi, qui leur parût nouvelle, inouïe, et contre la pudeur. On trouve enfin dans les anciens Auteurs (i) des listes de Sages-femmes célèbres, les monuments antiques en font foi, et les Lois ordonnent de leurs honoraires, tandis que l'on ne trouve dans le Livre ou ailleurs ni trace, ni vestige d'accoucheurs.

Voudraient-ils pour s'autoriser, se faire honneur d'A Ibert le Grand comme de leur Instituteur ; parce que de malins Auteurs ont voulu le faire passer pour Accoucheur (2) ? Mais qui ne sait que le fait est faux ? puisque la Chronique scandaleuse (3) en fut l'auteur ; et qu'une conjecture incertaine et mal fondée y a donné cours. Ce

(1) Galien s^crihon. larg. Paul. ^l'Jgin, Aëtius, Marccllus Burdcgal., ]'i>j)/.fc., Princiam., etc.

(2) Voyez Bayle, But., t. I.

(3) Idem, t. II, p. 1560.

n'est donc que parce qu'on lui a attribué des ouvrages (i) plus dignes, ce semble, d'un Accoucheur que d'un Religieux, qu'on a voulu faire croire, qu'il se serait mêlé d'accoucher. Mais outre que cette attribution est contestée, ne peut-il pas être permis aux Philosophes les plus sages et les plus retenus, de parler de tout ce qui regarde la Physique, parce qu'ils peuvent se reposer sur la foi d'autrui, de ce que l'honnêteté et la bienséance ne leur permet pas d'examiner par eux-mêmes ?

On ne trouve donc, ni dans l'Antiquité la plus éloignée, ni dans les siècles postérieurs, aucun vestige d'Accoucheur ; au lieu que dans tous les temps, on trouve des preuves constantes, que les femmes, au danger même de leur vie, ont toujours été très opposées à se laisser voir et toucher par des hommes, en cas même de maladies mortelles. L'histoire qui suit ne laisse rien à souhaiter làdessus (2) : elle est d'une grande Princesse, et d'un temps beaucoup moins éloigné de nous que celui d^Albert le Grand (3) ; d'où l'on peut conclure, que depuis ce grand Homme, les personnes même les plus qualifiées, ne savaient pas encore ce que c'était qu'Accoucheurs, ni tout ce qui leur ressemble.

Marie (4) héritière de Bourgogne tombée de cheval à la chasse^ se blessa dans ces parties que la pudeur empêche de nommer. Le cas était pressant, la nécessité prouvée, la personne grave : rien par conséquent n'était si capable d'excuser une femme, qui dans cet état, se serait montrée à un homme expert et connaisseur en ces matières. Un Accoucheur aurait donc paru là à sa place, si la coutume avait été dans ces temps d'en appeler en pareil cas : mais cette Princesse n'en connaissait point : la vue même d'un Chirurgien, parce que c'était un homme, lui parut insupportable dans cette occasion de nécessité. Les promesses toujours flatteuses, quand elles assurent de la vie, ne purent la fléchir. Elle songea bien plus à ménager sa pudeur, qu'à prolonger ses jours ; et persuadée qu'une femme sage devait préférer mourir plutôt que d'obscurcir en elle cette vertu, elle craignit moins l'horreur de la mort, que les mains et les yeux d'un Chirurgien. Nos dames sans doute diront que c'était une faiblesse dans cette Princesse, unepudeur mal entendue, une pusillanimité.

Stultoriim inciirata piidor malus ulcéra celât.

(1) De naturâ reruin, de sccretls mulierum.

(2) En 1413.

(3) En 1280.

(4) Varillas. I/ist. de Louis XI, 1. ix, p. 249.

Mais qu'on dise tant qu'on voudra, réplique un savant auteur (i) (non suspect de bigoterie), çz^e ce fut porter la honte jusqu'à l'excès; cette faute est d'une telle nature, que ceux qui la commettent, méritent plus notre admiration, que ceux qui ne la commettent pas. Oest une sorte d'héroïsme, c'est mourir Martj^r de la pudeur.

Il nous reste encore de nos jours des preuves convaincantes, que les accouchements ne seyent bien, et n'appartiennent de plein droit qu'aux femmes. Elles se trouvent, ces preuves, dans les Hôpitaux, et principalement dans l'Hôtel-Dieu de Paris. Les sages Administrateurs qui y gouvernent n'auraient pas manqué d'y établir des Accoucheurs, si la sûreté publique eut eu quelque chose à souffrir dans les mains des femmes : mais elles seules y président aux accouchements, fussent-ils bizarres, laborieux et mortels. Les Accoucheurs donc n'ont encore pu porter leur juridiction jusques-là, leurs émissaires n'y seraient pas reçus, et il ne s'y dresse d'autres Elèves que les femmes. Cependant les pauvres femmes y sont habilement secourues ; les accidents n'y sont pas plus fréquents que sous les yeux des Accoucheurs ; et on voit par le peu d'orphelins qui restent des accouchements de l'Hôtel-Dieu, que les mères et les enfants ne sont pas moins en sûreté entre les mains d'habiles Sages- Femmes, telles que sont celles de ce célèbre Hôpital, qu'entre celles des plus fameux Accoucheurs.

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