Chapitre IV
Que les maximes de la Religion Chrétienne sont contraires à la profession d'A ccoucheur .
Il n'est rien que l'Ecriture et les Pères aient tant fait appréhender à des Chrétiens, que le commerce entre personnes de différents sexes : car comme ils sont faits pour devenir Saints (2), la moindre chose, surtout en matière d'impureté pourrait les souiller (3). Les Païens se permettent de voir des objets indécents et des peintures lascives : mais pour nous, leur dit un Père (4) de l'Église, en relevant la pureté des Chrétiens, nous n'accordons pas même à nos oreilles de rien écouter d'impur. Nos ne aurcs quidem stupris ac fornica-
(1) M. Bayle. Dict.,i. I, p. 117.
(2) Nos ffcnu-s electuiii, ffcn-s saiicta, etc. iS. Petr. Ep. I, c. il.
(3) Nostro ixipulo qi/id poted ohjict, cujus omnis Ih'llgio est sine viacula vivra' ? Lactant., 1. V, infîit., c. IX.
(4) S. Clem. Alexandr. Ihidcin.
tionibiis inquinari volumiis ; parce que les Pères étaient persuadés que c'était participer au crime, que de lui prêter ses oreilles ou ses yeux. Scortatœ sunt. ajoute le même Père, aures vestrœ^ fornicati siint oculi. Mais ce n'était pas seulement des choses vraiment criminelles, dont ils voulaient que les Chrétiens se tissent horreur : ils les obligeaient encore à s'interdire tout ce qui avait l'apparence de mal (i), Pudicitîœ christianœ satis non est esse, verùm et videri : en matière surtout d'impureté, presque tout leur paraissait crime,* et ils s'en faisaient un de regarder une femme (2), Videtur super omnia esse aversandus mulieriim aspectus, noji solùm enim si tangantur, sed etiam si spectentur peccare est. Mais les femmes d'aujourd'hui en sont-elles quittes pour se laisser voir à leurs Accoucheurs? elles se trouvent encore indignement soumises à l'action de leurs mains. Ce sont donc moins encore des regards que des attouchements qu'elles permettent à des hommes. Que n'auraient donc point eu à dire contre une si honteuse pratique ces illustres défenseurs de la pudeur chétienne? Eux surtout qui tenaient pour maxime, qu'un attouchement sur un sexe différent était une semence de crime (3), Tactus inquinationis est autor. Ils se fondaient sur cette autre maxime de l'Écriture (4), qu'il est bon à Vhomme de ne point toucher de femme. Car enfin, dit un autre Père de l'Eglise sur cet endroit (b), il n'est avantageux à l'homme de ne pas toucher de femme, que parce que c'est un mal de le faire. En effet, continue le même Père, l'Écriture ne dit pas que c'est un bien de n'avoir point de femme, mais que c'est un bien de ne pas la toucher ; parce que ce n'est qu'en la touchant qu'on s'expose au crime (6), Non dixit, bonum est iixorem non habere, sed bonuni est mulierem non tangere ; quasi in tactu periculum sit. Tant d'exactitude ne paraissait si nécessaire à ces grands Maîtres de la piété chrétienne, que parce qu'ils croyaient que le toucher est le plus dangereux de tous les sens, par la raison qu'il est le plus séducteur : et il ne séduit si puissamment, que parce qu'il agit plus universellement sur le corps : car les sons ne frappent que l'oreille, les saveurs n'ébranlent que la langue ; m.ais le toucher agite tout le corps ; parce qu'il est comme le sens universel, le sens des sens.
(1) S. Paul. Tertull. ad Uxor., p. 160.
(2) S. Clem. Alexandr. Pœdagog., 1. III, c. II.
(3) S. Basil. De rerâ virgiu., p. 015.
(4) S. Paul. Épist. I, ad. Corinth. 0. vil.
(5) S, Hieronyiu., 1. l, ad Jor/nhni.
(6] S. Hieronym. Ibid.
qui se rencontre dans tous les autres, et qui affecte et remue tous les organes (i) : Tactiis sensuum omnium perniciosissimus et sœvissimè blandiens, sensus reliquos lœvitate sud ad voluptatis illecebras pellit.
Un autre Père ajoute que (2) les attouchements sont contagieux entre les personnes de différent sexe, et qu'ils portent à la lubricité, même sans qu'on y pense, dit un autre Saint (3) ; Masculum corpus fœmineum attingens, qudlibet ratione moderentur, ad congressum tamen mutuo latenter incitantiir . A quels dangers donc ne s'exposent pas des Chrétiennes livrées aux mains d'un Accoucheur? Car enfin ce sont toujours de jeunes personnes, d'autant plus susceptibles par conséquent de vivacité et de tendresse à la présence d'un homme étranger qui les touche, qu'elles auront été plus retenues, et moins accoutumées à en souffrir d'autre que leur mari. Dans cette disposition, il est malaisé de répondre de leur imagination, et on doute qu'elles en puissent sûrement répondre elles-mêmes (4), Quantumvis bond mente conentur, necesse est publicatione sui periclitentur, dum pei'cutiuntur oculis incertis, etc. Dans le temps qu'elles ont à se défendre contre le plus impérieux des (5) sens, la pudeur du moins risque beaucoup alors, et n'a pas peu à souffrir (6), sic Jurons duratur, sic pudor teritur, sic solvitiu', etc.
Prétendra-t-on que le danger des attouchements ne doit s'entendre qu'en matière grave et de conséquence, et lorsqu'ils se permettent à mauvaise intention ; et qu'une femme en travail se trouve occupée de tout autre sentiment que de celui de la présence et de l'action d'un homme ? Mais ce n'est pas toujours au moment de la douleur qu'un Accoucheur rend visite à une femme : c'est souvent en pleine santé et de sens rassis qu'on l'appelle; comme dans un doute de grossesse où les femmes veulent s'assurer de leur état ; ou bien même lorsqu'une femme, peu entendue encore en accouchement, se livre aux mains de son Accoucheur, autant de fois qu'elle craindra la surprise. Ce n'est donc pas toujours pour des femmes souffrantes qu'ils sont appelés (7).
Voudrait-on excuser ces attouchements, et dire qu'ils doivent être sans danger, parce qu'on ne les accorde qu'à bon dessein, et
(1) Basil. De virgin., p. 614.
(2j Saint Jérôme.
{3} S. Basil. De virgin., p. C5G.
(4) Tertull. De virg. xelandis, p. 181.
f.">) Vid. H. Basil. De virgin., p. 014.
(6) Tertull. Ibid.
(7) Voyez la Di-s-fertation ,9ur lex accovchements.
dans des occasions sans conséquence ? Mais tout est à craindre à la pudeur (i), etiam feminariim ociilos pati non vult : et il n'y a rien de sûr ou de méprisable pour une Chrétienne en cette matière : c'est même un commencement de crime pour elle, si elle ne craint point assez (2) : l^am qui prcesiimit, minus jam veretiir ; qui minus veretw\ minus prœcavet ; qui minus prœcavet, plus periclitatur. Timor fiindamejitum salutis est ; prœsumptio iinpedimentum timoris. Un père de l'Eglise compare la moindre liberté en matière d'impureté, à ces petites pierres qu'on jette dans un fleuve : elles n^y excitent d'abord, dit-il, qu'un faible trémoussement ; mais qui tout d'un coup passe dans une agitation universelle par les ondes redoublées qui croissent, s'étendent et pullulent, et portent le trouble jusqu'aux bords du fleuve. Ne serait-ce point ainsi, qu'un attouchement accordé à un Accoucheur par une personne sage, que la mode, la crainte, et la complaisance rendent trop docile dans cette occasion, pourrait devenir criminelle ? Car enfin la volonté est trompeuse, et souvent elle fait d'étranges progrès pour peu qu'on s'y laisse surprendre : du moins ne pourrait-ce point être un appas vers le crime? car à force de se laisser toucher par des hommes, ne pourrait-on pas prendre goût à des attouchements étranges et dangereux (3) ? Et en ce cas, la fidélité dans les mariages serait-elle bien en sûreté (4) ?
On se disculpera en disant, que les Accoucheurs sont gens sages, d'une probité connue, et au-dessus du soupçon et de la médisance. On veut le croire : on ajoutera même, qu'il est de leur intérêt d'être tels : mais du moins n'osera-t-on dire, que ce soient des hommes âgés; parce qu'alors on les trouverait trop faibles. Ce sont donc des hommes encore frais, entre les mains desquels on remet de jeunes femmes. Mais tels qu'ils puissent être, du moins sont-ce des hommes, par qui une femme vertueuse doit toujours craindre de se laisser voir et toucher ; puisque les Pères de l'Eglise veulent qu'elle craigne la familiarité d'un parent, d'un ami, d'un frère (5) : Sufficit peccatum, et per tactum fraternœ manûs, ac perpacis et dilcctionis osculum sensum carnis excitare.
Le danger même sera double, et par conséquent plus grand, si on le considère encore par rapport à l'Accoucheur : car si les Pères
(1) TeTtuU.Ihid.
(2) Tertull. JDc cultufem inarum,]). 154.
(3) Voyez la Disxrrt. xur les accouchements, p. 16.
(4) Ihid., p. 1.5.
(5) S. Basil. De virgin., p. 6.5.5.
font craindre à une femme jusqu'à son frère même, ils avertissent les hommes de craindre les femmes jusques dans leurs propres mères (i) : Qiiid interest iitrum in iixore an in matre, dum tamen Eva, in qitalibet muliere caveatiir. Avancera-t-on pour la défense des Accoucheurs, que la condition des personnes qui les appellent doit rendre leur profession innocente, parce que ce ne sont que des Dames dequalité, dont le ranget ladignitétiennent l'imagination de l'Accoucheur en respect? Mais on sait et on voit avec douleur, que leur prétendue profession est un métier public, où l'on fait fortune ; parce que chacun y a droit pour son argent. Ce n'est donc plus uniquement auprès des Dames de condition qu'ils se trouvent appelés, et chaque femme veut Jouir du privilège : l'imagination d'ailleurs ne respecte personne, elle se prend à tout. C'est moins enfin la qualité de la personne qui inspire une mauvaise pensée, que la volonté ou le mauvais penchant qui la fait naître (2), Culpam facit 7ion dignitas sed voliintas. Après toutes ces raisons de religion et de bienséance, on laisse à examiner aux Accoucheurs et aux Accouchées, si leur conscience peut être en sûreté.
Excusera-t-on les Accoucheurs en disant, que c''est sur des femmes mariées qu'ils exercent leur profession ? Mais quoi ! serait-ce donc qu'une femme mariée n'aurait plus rien à perdre entre les mains d'un homme étranger? ou serait-ce qu'elle serait défaite de tout sentiment de pudeur en devenant mère ! Ce serait faire outrage aux mariages chrétiens qui sont innocents par eux-mêmes, et qui honorent ceux qui s'en approchent dans l'esprit de l'Eglise (3)) Hono}'abile connubium, thorus immaculatus . Une femme doncpour être mariée n'est pas moins soumise à la modestie de son état, et c'est par cette raison qu'on obligeait autrefois également les femmes et les filles à se voiler (4), Oro te sive mater, sive soror, sive filia virgo, vêla caput ; si mater, propter Jilios ; si soror, propter fratres ; si filia, propter patres, etc. Comme il est donc de la pudeur des vierges chrétiennes, de ne rien permettre sur elles de la part de quelqu'homme que ce soit, il est de la modestie d'une femme vertueuse de tout refuser à tout autre qu'à son mari.
La pudeur est donc de toute condition ; et puisqu'une pensée peut dérober à une vierge chrétienne la pureté de son état (5),
(1) S. August. Epist., 38.
(2j S. Hieronym., inepitaph. /«&(W«? ad Occanvi
(3) S. Paul, epist. Ad Ilehvœ, c. XIII, v. 4.
(4) 'ïf'Yi\\\\.D'^rirgin.mlandis,\>. 182.
(5) S. Hieronym., epist. Ad Euatachinm.
Mente enim virginitas périt; puisqu'il est possible qu'elle cesse d'être vierge par le cœur, quoique son corps soit encore chaste (i). Nil prodest carnem habe?'e virgints, si mente quis niipsesejHt; n^est-ce point exposer une jeune femme à une sorte d'infidélité, ou d'adultère spirituel, que de l'exposer ainsi aux saillies de son imagination entre les mains d'un Accoucheur? c'est du moins lui inspirer trop de familiarité et de confiance pour un homme étranger- Heureuse l'ignorance de cette Dame Romaine (2), qui pour avoir peu fréquenté les hommes, croyait qu'ils sentaient tous mauvais, parce que son mari avait l'haleine puante ! Certes, une humeur un peu moins sauvage lui aurait épargné cette simplicité.
Par tout ce qu'on vient de rapporter des sentiments des Pères, on voit combien ils auraient été éloignés d'approuver la profession d'Accoucheur : mais ce qui se pratiquait de leur temps en matières semblables à celle d'accouchements, en est une preuve convaincante. Si une vierge chrétienne était soupçonnée du crime d'impureté, ce n'était point à l'examen des hommes qu'on s'en rapportait, mais à celui des sages-femmes (3). Les siècles qui ont suivi se sont tellement confirmés dans cet usage, que s'il arrivait quelque doute sur le témoignage des sages-femmes qu'on avait appelées d'abords ce n'était point des hommes qu'on appelait pour décider du doute, mais d'autres sages-femmes, ou plus habiles ou moins suspectes (4). C'est pourquoi tout ce que nous avons d'auteurs qui ont traité de ces sortes de rapports, si on en excepte ceux de notre temps, parlent tous des témoignages des sages-femmes sur ces matières, parce que c'était à elles seules que les Juges s'en rapportaient, comme on le voit dans le droit Canon et Civil (5) : marque certaine qu'on a crû de tout temps qu'il aurait été contre la pudeur d'employer des hommes en pareil cas.
Malgré cette précaution, il s'est trouvé d'habiles auteurs qui ont trouvé à redire, même à cette coutume d'exposer le corps d'une fille aux yeux d'une femme: car outre que cette preuve était fort incertaine et sujette à méprise, comme le reconnaît lui-môme saint Cyprien (6), et comme on l'a démontré depuis (7), quelques-uns
(1) S. Hieronym. epist..l<^ Eustnchii/iii.
(2) Billie dans Plutarqiie.
(:î) Vid. S. Cyprien. Ep., p. 17i.
(4i Décrétai de Grégoire IX, 1, II, c. XIV,
(5i Digest., 1. XIX, tit. II. Ad le.geni Aquileiam, cap. IX, ihid., lib. II, tit. IV De inuplciendo ventir. Loy. 1.
(6) S. Cyprien. Ep. 174.
(7) Vide Cupivacium de Virgin. nig7i. Auijenium, Sehizium, etc.
ont crû que c'était vendre trop cher à une personne sage la preuve de son innocence, Quœ vcrè casta erat virgo nohierit (i) sic vindicdri ; et d'autres que c'était détruire ce dont on voulait s'assurer, Iiite)- obstetricum manus virginitas occiditiir (2). Que n'auraient donc point dit ces sages Auteurs, de voir aujourd'hui la plupart des jeunes femmes chrétiennes sous les yeux et entre les mains des Accoucheurs ! que d'obscénité n'auraient-ils point remarqué dans cette infâme coutume ? que d'inconvénients pour la pudeur ! que de danger pour l'innocence !