‹ Accoucheurs et sages-femmes célèbresChapitre 40 sur 42 · Chapitre VI · texte numérisé non relu

Chapitre VI

Que la coutume de se servir d" Accoucheurs est moins un usage à recevoir^ qu'une entreprise à réprimer.

On en appellera sans doute à l'usage et à l'exemple : car rien n'a tant de pouvoir sur l'esprit du monde que la coutume (i), qui en règle les actions et les maximes en souveraine :il n'y avait pas même jusqu'à la Religion, où son empire ne fût prêt de passer : car c'était par des usages ou des traditions humaines que les Juifs entreprenaient de justitier leurs prévarications, et d'excuser leurs erreurs : mais le Fils de Dieu a fait voir l'injustice et la vanité des usages, quand elles ne s'accordent pas avec la piété. C'est pourquoi les canonistes ont établi depuis, que quoi que ce puisse être qui soit ou écrit ou reçu dans le monde contre le droit naturel, doit être abrogé et réputé nul (2), Quœcunque vel moribus recepta sunt, vel scripturis comprehensa., si naturali juri fuerint adversa, irrita haberi debent. Si donc la coutume de se faire accoucher par des hommes est contre le droit naturel, c'est moins un usage à conserver qu'un abus à détruire : or Ton a montré que cette pratique est contraire à la pudeur qui distingue les hommes de tous les animaux (5), mais qui est sur tout naturelle aux femmes. Une autre maxime c'est qu'une coutume ne peut tenir lieu de Loi, quand elle n'est fondée ni sur la vérité, ni sur la raison. Consuetudinem veritas et ratio exchidunt (4).

Il n'est donc pas de coutume qui mérite plus d'être abrogée que celle-ci ; puisqu'il est faux qu'un Accoucheur soit nécessaire dans les cas des couches ordinaires qui sont les plus fréquentes, et que le bon sens et la droite raison font voir, qu'il est de l'ordre qu'une femme en accouche une autre.

Que si d'ailleurs la coutume de se faire accoucher par des hommes, est moins l'effet de la raison que du préjugé, si la réflexion et la nécessité y ont moins de part que le prétexte ou l'erreur, ce sera moins un usage qu'une licence, moins une coutume qu'un malentendu qui ne doit être d'aucune autorité (5) ;

(1) Omnium domina rerum.. Aul. Gell., p. 299.

(2) Canon. Qno J7ire in fine. Distinct. 8.

{3) Hoc soliim anivial [homo) natum est irudoris et verecundiœ jmrtia'ps. Cic, 1. IV, Definihus.

(4) Can. Veritate, et cayi. Cunsuetudo.

(5) L. (juad non ratione, de legihus et Senatus considtis.

Quod enim non cum ratione introductum est, sed errore priniùm deinde consiietudine obtentum est, in aliis similibus obtineri non débet.

L'usage donc d'appeler ordinairement des Accouclieurs est manifestement abusif; puisqu'on le fait presque toujours sans nécessité ou sans raison, comme on l'a fait voir. C'est par conséquent le cas où la coutume ne peut et ne doit avoir lieu (i) : Veritati manifestate cedere débet consuetudo .

Enfin si l'on examine la nature de cette prétendue coutume établie, on reconnaîtra que la condition principale pour fonder un usage raisonnable lui manque: celle du temps, qui donne le poids et l'autorité aux usages, dont on veut ici parler ; car il est si nouveau que des femmes ayent pu se résoudre à se livrer à la discrétion des Accoucheurs, et si inouï, dans l'Antiquité, qu'il se soit jamais souffert rien de semblable même parmi les Païens, que cette coutume paraît ressembler mieux à une erreur de pratique, qu'à une vérité d'usage ; elle n'a donc pour elle que le caractère d'erreur, c'est-à-dire, la nouveauté ; et l'antiquité qui est le propre de la vérité lui manque. Or une coutume nouvelle, erronée, et mal entendue, expose à tous les dangers de l'erreur: Coiisuetudo sine veritate, vetiistas erroris est.

On demandera, s'il est possible qu'une pratique, qui serait si manifestement dangereuse, eut pu faire tant de progrès en si peu de temps? Quoi donc, il aurait pu arriver que tant de femmes sages et régulières en toutes choses, se fussent abusées jusqu'au point de se laisser aller au torrent d'un usage condamnable ! Mais qui ne sait le pouvoir de l'exemple sur l'imagination ? D'ailleurs tel est l'artifice de l'ennemi commun du salut des hommes: des leçons ouvertes et grossières d'impureté lui auraient mal réussi pour attaquer la pureté des mères chrétiennes : il a trouvé une voie plus sûre et plus abrégée pour leur porter des coups mortels, qui est celle de l'exemple (2) : Lofigum iter est per prœcepta, brève et efficax per exempta. Il a donc employé des exemples de leurs semblables, parce qu'il n'y a rien qui détermine aussi puissamment que l'exemple entre gens égaux et de même nature (3) : Duo nos maxime movent similitudo et exempliim. Qu'une femme donc en danger, qu'elle se sera peut-être exagéré à elle-même, ait été utilement secourue par un Accoucheur;, une autre aura cru prévenir ce prétendu dan-

(1) ('an. veritate et can. ComiietiuJo.

(2) Seiieo. ad Lucil.

(3) Cicer.

ACCOIICHEDKS KT SAGJiS-FE.MMKS CKLKBllKS. 24

ger en l'appelant tout d'abord, et insensiblement chacune se sera donné le droit d'en faire autant, parce que chacune se sera également cru en danger entre les mains des Sages-femmes. Les hommes peut-être auront utilement entretenu ces frayeurs, attentifs autant qu'ils le sont à se rendre les maîtres, peut-être auront-ils habilement profité de l'occasion, pour étendre leur autorité sur un sexe qu''ils aiment à assujettir : ils auront traité la pudeur des femmes de faiblesse, et leurs scrupules de pusillanimité: c'est ainsi qu'on leur a'ira insensiblement appris à se défaire d'une honte qui honorait leur sexe et qui soutenait leur piété : elles seront donc parvenues à croire qu'il n y a guère d'apparence qu'on puisse devenir criminel au milieu de tant de complices, et qu'une faute même n'est plus considérable, quand elle est devenue celle de la plupart des honnêtes gens (i): Multitudine peccanthim tollitiir, et desinit esse probri toto commune maledictum.

Mais puisque l'exemple a eu tant de pouvoir sur les esprits des femmes, qu'un exemple sage et des plus autorisés les rappelle à elles-mêmes, et leur apprenne ce qu'on doit faire et penser de ces sortes de pratiques honteuses que la coutume aurait établies. L'exemple qu'on leur propose est celle des Empereurs, des Princes et des Magistrats, qui ont employé leur autorité pour abolir certains usages déjà établis, uniquement parce qu'ils étaient contre la pudeur.

Il était d'usage du temps de l'empereur Théodose (2) : d'enfermer les femmes surprises en adultère dans d'infâmes lieux, pour y être en proie à la passion du premier venu : et cette infamie secommettait au son d'une cloche, pour rendre public et le crime et la peine. Ce grand empereur défendit cette coutume par cette seule raison qu'elle était honteuse. Par un même motif, Justinien abolit ensuite la coutume établie de décider par les yeux de la puberté naturelle des garçons (3). La Philosophie païenne se rendit aussi peu favorable à tous ces moyens honteux, quoique sûrs en certaines occasions. Ainsi Lucien, lui-même, athée de profession ou le plus impie des Philosophes, se moque du moyen qu'on lui propose de s'assurer, par la vue, du sexe d'un homme qui passait pour femme (4) ; tant il est vrai que l'antiquité croyait qu'il

(1) Senec.

(2) Socrat., 1. V, c. xviii.

(3) Ob indvcoram oljservatumem in examlnanda marium jmhertate, mares 2^osi excessum 14. annornm pubescr.rc existimentur, hidagationc corporls inhonestâ cessante. Oui . Qiuando tutè res cK.se dasinant.

(4) Iii Kvnuelio.

n'y avait point de légitime prétexte de découvrir ce que la nature ordonnait si étroitement de cacher (i); Qiias corpo?'is partes natura occiiltavit, easdem, omnes qui sand mente siint, removent ab ociilis. Ainsi une Vestale accusée, dût-elle être injustement absoute (2), était renvoyée comme innocente sans ces sortes d'examens, si toute autre preuve se trouvait insuffisante. On s'étonnera peut-être après tout ceci, que les Pères des premiers temps de l'Eglise ayent permis que les vierges chrétiennes, qui étaient devenues suspectes, fussent examinées par des femmes: mais peut-être que ce fut une sorte de punition pour celles qui s'étaient manifestement déshonorées, et qui par conséquent méritaient ou s'attiraient cette humiliation : peut-être aussi n'avoit-on point assez senti d'abord la turpitude de cette pratique, du moins fut-elle bientôt abolie, et les Pères des siècles postérieurs la désaprouvèrent (3). Juste et digne sort des honteuses coutumes.

Mais, pour ne pas trop nous éloigner du temps où nous vivons, y eut-il jamais coutume plus communément reçue, que celle de l'infâme épreuve dont on faisait le plus honteux des spectacles, pour s'assurer de la validité d'un mariage et de l'habileté des mariés ? bientôt il s'en serait fait une loi, si l'autorité du prince, et la sagesse des magistrats n'en eussent arrêté l'abus. Fasse le Ciel qu'ils aperçoivent encore toute la honte de celui que nous combattons, et qu'il soit déclaré qu'il est contre l'honneur d'une femme chrétienne de se laisser voir et toucher, sans une indispensable nécessité, par un Accoucheur; puisque les magistrats de l'ancienne Rome refusèrent même d'ordonner à une Dame accusée, de se laisser voir à une femme. En voici l'histoire: un certain Carvilius se -plaignit devant les juges de l'inhabileté de sa femme à le rendre père : il demanda que les yeux des sages-femmes en fissent l'examen: il fut blâmé et débouté (4) : Quô matronale decus vereciindiœ mwiimento tiitius esset, in jus vocanti (marito) matronam corpus ejus attiiigere non permisenmt, ut inviolata manûs alienœ tactil stola reli?îqueretur.

(1) Cic. De Jinlh., 1. IV.

(2) Valer. Maxim., 1. VIII, c. II.

(3) Çuid xibi velit, et quô spectet (piocl ob.stetricevi adkihcndam credideris, etc S. Ambros. Ep. LXIV ad Syragr.

(4) Valer. Maxim., 1. Vlllj c. 11.

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