‹ Accoucheurs et sages-femmes célèbresChapitre 6 sur 42 · INSTRUCTION A MA FILLE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION A MA FILLE

Ma Fille,

Si les excellences de tout ce qui se void au monde viennent de pais différents, ceux qui ont voyagé sont capables d'en parler d'autre sorte que ceux qui n'ont fait que lire ou entendu dire. Je vous diray donc que chacune personne de jugement ne doit ignorer tout ce qui est de bon au lieu dont il est nay, pour en pouvoir seurement parler, et rendre compte aux curieux qui le désireront sçavoir.

Je vous exhorte de vous rendre soigneuse, de faire exacte recherche de tout ce qui est du vostre.

Je vous diray donc d'où vous estes et moy aussi, afin que vous. suiviez mes préceptes et cognoissiez vostre pais. Me trouvant embarquée dans un mesnage, chargée d'enfans, accablée de guerre et de perte de biens, la sage Phancrote (l),mère de ce grand philosophe ' SocratCj prit pitié de moy, me consola, et conseilla d'embrasser ses sciences, me représentant que toutes choses concurroient à bien pour moy la croyant ; que, à cause d'elle, dont je serois fille adoptive, tous les disciples de son fils Socrate me seroient favorables ; que mon mary, qui exerçoit les œuvres manuelles de chirurgie, me guideroit. Gomme Lucine, Déesse des accouchemens, jalouse d'honneur, vid quePhanèrote m'avoitdéparty de si grandes faveurs, à l'envie me départit des siennes, m'apprit de quel pied il faut marcher en tel affaire, et à l'imiter en ses vestemens. Et commanda à Mercure, de tout le pouvoir que les Dieux luy avoient donné de me conduire en tous les lieux les plus illustres de ce Royaume, voires jusques à la naissance des astres qui éclairoient la France et les Espagnes, et autres plus grands Royaumes de la Chrestienté.

Advisez, ma fille, ce que vous pouvez estre plus que moy, estant petite-fille de Phanèrote, disciple de Lucine, maîtresse de Mercure, à cause que Lucine Ta assujetty à vostre mère. Vous estes née dans l'exercice que ceste sage m'a monstre, et cinq mois avant la naissance du plus bel astre qui nasquit de cent ans, en France, où Mercure me guida dans les déserts de Fontaine-bleau, par l'entremise des sages enfans de Socrate. Vous rendant capable de leur bien-veillance, vous n'en manquerez nullement, d'autant que vous estes enfant de famille : un Docteur en médecine est mary de vostre sœur, vostre mary fait son cours pour l'estre ; l'un de vos frères est pharmacien, vostre père est chirurgien, et moi sage-femme ; le corps de la médecine est entier dans nostre maison. Il faut que vous regardiez que jamais personne ne vous a induite à estre de cette vacation là; au contraire, que vous y voyant résolue, je vous ay représenté toutes les peines que vous y pourriez avoir ; qui vous doit bien faire cognoistre que Dieu seul vous y a appellée en un aage non ordinaire à toutes celles qui s'en meslent, pour vous rendre admirable, si vous avez trois parties sans lesquelles vous ne seriez qu'un avorton de toutes les sciences requises à un tel art.

Il faut avoir la crainte de Dieu toute entière de laquelle vous procéderont toutes sortes de bénédictions, l'entière charité et l'extrême envie de bien faire ; afin qu'en vostre art vous imitiez ce

(1) Pbénarète.

grand médecin Duret, qui, avant vingt-deux ans, fut receu avec admiration de tous les Docteurs de cette célèbre Escole de Paris. Et que l'on die de moy comme l'on fit de son père : qu'il avait bien instruit son fils. Pour faire un beau portrait, il faut divers pinceaux et plusieurs couleurs.

Quand ceux qui ont grandement voyagé, instruisent ceux qu'ils ayment des rencontres qu'ils .ont fait, et comment ils ont eschappé les périls, les divers naturels et façons de faire des peuples, ils marchent tout d"'un autre air que les autres, et peuvent servir de guide à ceux en la compagnie desquels ils cheminent.

Apprenez jusques au dernier jour de vostre vie, et pour ce faire facilement, il faut une grande humilité ; car les personnes orgueilleuses ne gagnent pas le cœur de ceux qui sçavent des secrets. Ne vous hazardez en vostre vie d'expérimenter aucun remède que l'on vous aye enseigné, sur pauvre ny riche, si vous n'estes asseurée de la qualité du remède, et qu'il ne puisse faire mal, tant pour estre pris que pour estre appliqué. Ne cachez les bons remèdes que vous scaurez, aux médecins et personnes sages ; autrement, on les estimeroit aussi peu comme des Charlatans, qui se servent d'un remède comme d'une selle à tous chevaux, et, néantmoins, disent sçavoir des merveilles, et se cachent en tout ce qu'ils font. Il faut librement parler de ce que Ton sçait, et en donner raison.

Il vous sera aisé, vous peinant un petit ; tout ce que je scay vous est acquis sans peine. Ne le négligez pas. Faites profiter le talent que je vous laisse, et faites que l'on die de vous que vous estes plus capable que n'a jamais esté votre mère.

Je vous diray donc que ce que vous avez entrepris est de merveilleuse importance, et qu'en cet art, il a deux chemins aisés à tenir : l'un pour se sauver, et l'autre pour se damner ; et celui qui mène au Paradis est plus aisé à tenir que l'autre. C'est que pour tous les biens qui sont sur la terre, il ne faut que vous adhériez à une seule meschanceté, comme font ces damnées qui donnent des remèdes pour faire avorter celles qui ont fait le mal, et ceux qui recherchent le damnable remède sont cruellement meschans. Mais c'est toute une autre meschanceté à celles qui, n'estant aucunement engagées dans cette affaire, tuent le corps et l'âme d'un enfant. Ce n'est pas assez de refaser d'enseigner ny de donner remède, mais vous êtes tenue de vous deffier et prendre garde de vous laisser tromper par des cauteleuses personnes, qui finement vous proposeront des maladies de filles ou femmes, qu'ils diront fort honnestes, lesquelles n'ont ce qu'il faut qu'elles ayent, espérant de vous

quelque remède pour les provoquer, et croyant qu'innocemment vous effectuerez leur damnable dessein. Renvoyez-les aux médecins ; vous vous en pourrez honnestement excuser, comme cela n'estant point de vostre charge.

' Ne retenez jamais la membrane amnios (dit la coiffe de l'enfant, de laquelle aucuns enfans viennent couverts la teste et les espaules), d'autant que les sorciers s'en servent. Il s'est trouvé quelques personnes qui m'en ont demandé, que j'avais creu gens de bien jusques alors. D'autres, incognus, m'en ont demandé avec offres d'argent, que j'ay bien renvoyés.

Lorsque vous serez appellée pour aller à une maison, informezvous soigneusement quelles gens ce sont, et s'ils sont de bonne renommée ; fussent-ils les plus pauvres du monde, servez-les de mesme affection que si vous en deviez recevoir grande récompense; et vous gardez bien, si vous recognoissez de la pauvreté, d'en prendre un denier ; car à une pauvre personne peu est beaucoup ; donnez leur plustost que de prendre : Dieu vous le rendra avec grand intérest. Et rendez grâces à Dieu dequoy en ce jour là il vous a fait cette grâce; il vous a esleûe pour le servir en ses membres. Visitez les après avec un grand soing, afin qu'en ce peu de temps qu'elles demeurent au lict, vous contribuyez à ayder à les fortifier, et recouvrer leur santé ; car la nécessité les chasse pour aller tirer comme un cheval de charrue.

Il y a assez de sages-femmes mal-sages, pour aller aux lieux deshonnestes sans que les femmes de bien profanent leur honneur d'aller assister telle canaille. Ne recevez en vostre vie fille ny femme pour accoucher en vostre maison. Je vous le recommande : c'est un maquerellage revestu de quelque couleur que l'on approprie à charité, et mesme que l'on veut faire croire que vostre art vous y oblige. Ce qui n'est point. Si c'estoit fille ou femme qui ne se fust encore jettée dans l'entière paillardise, qu'il y eust espérance de la tirer de là, qui vous désirast, tant pour votre suffisance que l'espérance qu'elle auroii que vous tiendriez son péché caché, vous la pourrez aller accoucher en lieu honneste. Vous estes tenue de la consoler si elle s'afflige, et la remettre doucement dans le bon chemin, en l'exhortant de jamais ne retomber en telle affaire. Et vous mériterez grandement. Mais de recevoir telles gens en vostre maison, ne pensez pas que ce soit moins de péché que d'être receleur des biens desrobés ; que les receleurs donnent hardiesse aux larrons de desrober. Ainsi les femmes qui se font appeler sages, qui retirent telle puantise, aident à faire le mal qu'elles font : d'autant qu'elles sont

ACCOUCUKUIIS ET SAUES-l'EMMi;» fÉr.ÈlîUEd. 2

asseurées du lieu où elles se doivent aller descharger. Joinct que c'est une peine qui ne se peut exprimer, que de les garder de faire mal.

Au commencement que je fus de cet art, j'enay reçeu en ma maison deux, l'une de qualité, et l'autre moindre, toutes deux vefves et fort repentantes d'avoir fait cette faute. Je les voyois quelquefois en des désespoirs que j'avois grand peine de les remettre; j'en estois inquiétée jour et nuict ; ceux desquels venoit le mal, par l'entremise desquels je les avois, les venoient voir, d'autant qu'ils leur bailloient de quoy vivre ; lesquels les remettoient entre le bien et le mal. Il me falloit toujours tenir des gardes auprès d'elles de peur qu'elles ne fissent du mal dans ma maison. Je diray, en somme, qu'une trouppe de pourceaux ne m'eust tant donné de peine à garder.

Telles inquiétudes ne doivent point entrer en l'esprit d'une sagefemme; son esprit doit estre tranquille et libre ; outre ce que la coustume d'accoucher des femmes mal vivantes peut altérer vostre réputation, elle peut aussi ruyner vostre santé, et celle d'une infinité de femmes d'honneur que vous accoucherez.

Je vous diray à ce propos que j'ay connu dans le faux bourg Sainct Germain une sage-femme honneste et assez entendue, laquelle accoucha une courtisanne en cachette, laquelle estoit comme un sépulchre reblanchy, car elle ne paroissoit avoir aucun mal. Ce sont des femmes qui ont la véroUe invétérée qu'elles pallient. Elle donna la vérolle sur la main droite de cette pauvre sage-femme, aagée de près de soixante ans, laquelle ignoroit que ce fût cela. Il luy vint donc une bube rougeastre, pour laquelle elle ne délaissoit d'accoucher des femmes à l'ordinaire. Elle en gasta bien trente-cinq mesnages. 11 ne fut jamais veu plus grande pitié avant que l'on eut recognu d'où cela venoit ; car les maris prindrent la vérolle de leurs femmes, les enfans de leur mère. Quelque cognoissance que les maris eussent de la pudicité de leurs femmes, eux sachans n'estre point coulpables du mal, le rejettoient sur leurs femmes ; elles, aussi innocentes, le rejettoient sur leurs maris. Advisez en quelle altercation ilsestoient! Je cognois encore un homme et une femme de deux divers mesnages qui en furent gastés. 11 se passa beaucoup de temps avant que l'on eustdescouvert la cause du mal, et maintes honnestes femmes en furent taxées : les mauvaises humeurs se jettent toujours sur la partie la plus débile; l'on blasme plustost les femmes que les hommes. Quelque advisée voisine et de la sagefemme et de quelque autre de celles qui estoient en cette misère,

s'advisa que les femmes où ce tourment estoit, avoient accouché depuis peu, toutes de la main d'une mesme sage-femme. L'on luy veid une main enveloppe'e. Une luy demanda qu'elle avoit à la main ? Elle dit que c'estoit une bube qu'elle avoit desjà, il y assez longtemps, qui ne s'en alloit point. L'autre luy dit qu'il estoit nécessaire qu'elle fît voir si ce n'estoit point mauvais. Elle le fît. On trouva ce que c'estoit. Elle fut priéede deux honnestes filles qu'elle avoit mariées, de vouloir estre pensée. Elle dit que non, et que jamais homme ne la verroit nue, qu'elle aymoit beaucoup mieux mourir que lever le voile à l'honneur, que tout son desplaisir n'estoit que d'avoir gasté tant de familles, et demeura ferme en cette résolution. Ses filles se mirent à genoux devant elle pour la supplier de se faire penser ; leurs pleurs eussent esté capable d'esmouvoir un cœur aussi dur qu'un rocher ; ils ne la purent gaigner en aucune sorte que ce fut. Ses gendres s'advisèrent qu'à la riie du Colombier de PAbbaye Sainct Germain il y avoit un vieil Chirurgien veuf, fort honneste homme, environ de son aage, lequel elle cognoissoit. Ils le furent trouver pour lui demander ce qu'ils pourroient faire à leurs mères, si l'on ne la pouvoit guérir par remèdes sans qu'elle fust vue nue. Il dit qu'il n'en sçavoit point, desquels il voulut asseurer ; mais qu'il les asseuroit bien que si elle vouloit se laisser penser à l'ordinaire, qu'il la rendroit aussi saine qu'auparavant. Ils lui demandèrent : si vous aviez pensé une femme, ne feriez-vous pas difficulté de l'espouser après, si c'estoit vostre advancement ? Il dit que non. Ils luy dirent : Nous n'aymons pas le bien de nostre mère comme sa vie et sa santé. Si vous la voulez espouser et qu'elle le veuille, nous ferons qu'elle vous advancera grandement selon ses moyens ; vous l'espouseriez, et puis après la penseriez. Il s'y accorda. Ils firent par leurs amis et personnes d'Eglise représenter à cette femme qu'elle n'avoit plus d'excuse, cela estant, et que faisant autrement, elle seroit homicide d'elle-même. Elle s'y accorda. Il l'espousa, et puis il la pensa. Je les ay cognus tous deux. Une grande partie des femmes de ce temps ne donneroyent pas tant de peine à leurs amis pour se faire toucher parles hommes avec moins de besoin que celle dont j'ay parlé. Monsieur Honoré en sçauroit bien que dire. Une infinité de coquettes disent qu'elles ayment beaucoup mieux qu'aux accouchements où l'enfant se présente bien, qu'il les accouche, qu'une femme. Cela est à présent à la mode.

Je vous diray (ma fille) ce que j'ay veu de mon jeune temps. Il n'y pas plus de vingt-cinq ans que la plus grande partie des

femmes estoientitoutes d'une autre humeur que je les voy. Il y en a eu lousjours de mal-sages, mais ce n'estoit si communément qu'à cette heure. J'ay tant pensé à la cause d'où pouvoit venir cette liberté, il m'a semblé que deux choses y ont grandement contribué. L'une, que le temps passé, si Ton marioit une fille jeune, on la tenoit sous le gouvernement de sa mère ou belle-mère, ou de quelque tante qu'elle craignoit, ou, à deffaut de tout cela, l'on choisissoit quelque femme vefve de grande réputation, à qui les parents la donnoyent en charge, et luy commandoyent de lui obéyr. Quand leurs maris voyoient leurs femmes tristes, ils ne faisoient pas semblant de le voir, Jugeant bien qu'elles avoyent fait quelque tour de jeunesse dont elles avoient esté tancées. Elles ne s'en fussent osé plaindre. Ces personnes là les tenoient en la crainte de Dieu, et avoient soin d'occuper leurs esprits à des ouvrages; on les engageoit d'entreprendre quelque lict au point de tapisserie, des chaises, tapis, ou tentes de chambre; et cela se faisoit à l'envie les unes des autres. Et se voyant, ne parloient que de leurs ouvrages. Elles avoient quelques honnestes filles tapissières, lesquelles tenoient coup à l'ouvrage, qui apprenoient à leurs filles de chambre. Elles n'avoient autre chose dans l'esprit. Les maris faisoient estât de leurs ouvrages, et attribuoient tout l'honneur à leurs femmes, leur promettoient que leur lict estant fait, qu'ils le feroient magnifiquement monter, ensemble leurs autres ouvrages; et qu'outre cela, ils leur feroient quelque beau présent de ce qu'ils sçavoient qu'elles eussent désiré. Cela leur faisoit aymer leurs ouvrages. D'autres faisoient faire leur toile de mesnage. C'estoit chose belle à voir. Les maris estoient plus advisés que ceux de ce temps cy, que les femmes meinent à baguète. Il semble qu'il se soit fait un reversis d'esprit; d'autant que le temps passé, les enfans estoient longtemps enfans, et les petits enfants d'aprésent sont grandement fins : ils ressemblent aux arbres qui fleurissent de bonne heure, que la moindre petite froydure empesche d'apporter fruict. Tout le mal vient de la liberté des jeunes femmes. Elles sont aussi libres comme les Biches des bois : ce sont jeunes poulines à qui l'on met la bride sur le col. Vous diriez aussi voyant leurs maris de plusieurs accablés de leurs despences et mauvais mesnage, secs et maigres, jaunes comme cire. Ainsi, comme un mauvais matelot, qui, faute de sçavoir conduire son vaisseau, le laisse aller à la merci des vents, c'est où les escumeurs de mer font leur profit quand ils trouvent des marchands qui ne se sçavent pas deffendre. Elles ne se servent plus de servantes anciennes, j'entends de filles nourries,

d'enfans dans les maisons de leur mère ou parente, comme l'on souloit, que quand l'une estoit mariable on en prenoit une jeune pour estre faite de sa main. L'on ne regardoit Jamais la maistresse à cause de sa servante, comme à cette heure qu'aux plus honnestes maisons de la ville, l'on se sert de tout ce qui est rejette de toutes les Provinces. C'est bien enfermer le loup dans la bergerie: cela ruyne un nombre infini de jeunes femmes et de filles de bonne maison. Elles en font assez souvent marchandise, leur disant qu'un galant homme de leur pays les a recognûes sur la porte, qui leur a tant dit du bien d'elles, qu'il ne cognoist fille ni femme à Paris de si bonne grâce ou si belle. Cela chatouille leurs oreilles. Ces rusées de servantes sçavent prendre leur temps pour le reste, selon qu'elles auront veu leurs paroles bien ou mal receûes. Ces personnes là sont profitables dans les maisons comme des confitures faites d'escume de sucre dans le corps d'un malade. Elles ont merveilleusement le vent à gré maintenant ; d'autant que la pluspart des Damoiselles ont, selon la mode qui court, une Damoiselle. Elles se vont enharnacher à la fripperie pour aller après elles. Elles sont plus corrompues que les fesses d'un postillon. Si elles deviennent grosses, elles ont leurs retraites chez nos sages-femmes de nom. Les chambrières de cuisine, et des personnes mesnagères, qui n'ont tant de moyens ny d'artifice, vont accoucher à l'Hôtel- Dieu.

Voilà comme une partie du peuple de Paris est servy. La plus grande partie de celles dont je viens de parler, se font nourrices pour nourrir sur le lieu... Les enfants sont nourris d'un bon laict ! Les Dames et Damoiselles disent qu'il n'y a pas de danger pour des garçons; mais je ne suis pas de leur advis en cela: c'est un doux poison qu'un laict amoureux, qui empesche un enfant de faire un bon fondement de vie, et le rend vicieux estant grand. Joinct que l'on doit tousjours avoir peur qu'elle n'apporte du mal à l'enfant, ou qu'elle ne soit grosse. Je mettrois autant de différence entre leur laict et celuy d'une femme de bien, comme de l'eau d'une fontaine à celle d'une mare.

Ces considérations n'entrent pas dans l'esprit de nos jeunes femmes. Elles pensent estre plus sages que ne furent jamais leur mère. A la vérité, elles ont beaucoup de résolution au prix de celles du temps passé. Elles ont toujours leur robbe à hanter compagnie. Aussi, sont-elles sans cesse en visite, où il ne manque de mesdisance. C'est l'une des pièces qu'elles ont le plus en usage. Ce qu'elles estiment, ne vallut-il pas un tron de choux, elles le met-

tent au tiers ciel, et ce qu'elles veulent mespriser, fut-ce mesme vertu, elles le rejetteront dans le centre de la terre. Quand leurs discours (qui s'entretiennent comme crotes de chèvre) leur manque, elles se mettent à parler à celles qu'elles visitent, si elle est grosse, de tous les malheurs qu'elles ont jamais entendu dire, qui peuvent arriver à une femme, et mesme en inventent qui ne furent jamais.

Je le sçay pour avoir servy une jeune Dame, laquelle ressembloit au bon oyseau qui s'estoit fait de luy-même, car elle estoit demeurée jeune sans mère, et s^est si bien conduicte qu'elle est un vray exemple de vertu, encor qu'elle fût de Cour et de qualité. La vanité n'estoit point logée chez elle. Les méchans contes que l'on luy avoit faits estoient capables de la faire mourir de peur si sa prudence ne s'y fust opposée. Je ne croy pas que celles qui luy parloient si mal à propos luy voulussent mal, car elle ne désobligea en sa vie personne. Ces femmes là parlent selon leur cervelle, sans penser l'importance de ce qu'elles disent, parce qu'elles ne visitent pas par affection; ce n'est que pour forme. Les visites anciennes ne se faisoient pas de telle sorte, car c'estoient parentes bien apprises qui leur donnoient courage, et ne leur parloient jamais que d'heureux accouchemens.

Je vous diray à ce propos combien l'appréhension est dangereuse à une femme grosse. Je fus un jour priée d'une ancienne et sage Damoiselle de qualité d'aller voir sur l'heure, avec elle, une jeune femme en travail, où l'on estoit bien empesché. J'y fus, et trouvay une jeune femme assise sur le bord d'une grande chaise que l'on tenoit à quatre, avec une grande convulsion. Je la fis mettre au travers du lict, en la façon que le Chirurgien les fait situer. Je le fis afin de luy faire promptement rendre l'enfant qui estoit au couronnement. Il y avoit un Apothicaire et deux Chirurgiens qui estoient voisins, lesquels vouloient tirer l'enfant par la teste avecun crochet. L'on leur faisoit attendre monsieur Honoré. Dieu me fit la grâce de recevoir son enfant, qui estoit une fille vive et saine, et la délivray heureusement de son arrière-faix. Cela luy arriva d'une grande peur, ainsi que j'appris depuis. Elle avoit sa mère et plusieurs parentes, lesquelles pressoient la sage-femme de leur dire quand elle accoucheroit, chose assez diflicile à juger au juste d'un premier enfani. Lorsque la sage-femme vit que l'enfant s'estoit advancé plus en une douleur qu'il n'avoit fait en douze, elle pensa resjouyr la compagnie, dit que l'on luy donnast promptement du fil et des ciseaux. La pauvre jeune femme l'entendit, qui estoit jeune et fort simple, creut que l'on la vouloit couper et

recoudre, commença à tressaillir, et tout à l'instant les convulsions la prindrent, qui ne la quittèrent jamais qu'elle ne fust morte, quelque secours que l'on luy peust apporter. C'est qu'il ne faut jamais qu'une sage-femme soit sans fil ny sans ciseaux, et ne faut jamais qu'elle fasse n'y endure faire bruit dans la chambre d'une femme qui accouche, pendant ny après son accouchement, quelque joye que l'on puisse recevoir de sa délivrance, ny de voir l'enfant tel qu'on a désiré. C'est l'indiscrétion d'une grande partie du peuple, que de faire un bruit désespéré sitost qu'une femme est accouchée. Aussi, cela fait-il souvent de grands maux aux femmes, qui, se sentant délivrées d'un si grand mal, pensent estre exemptes de tous maux.

Il faut dire le proverbe des bonnes gens, « qu'il n'est pas échappé qui traîne son lien ». L'on dira que les femmes accouchent assez souvent toutes seules, qui ne s'en trouvent pas mal. J'ay entendu dire qu'une gallante Demoiselle et de bon lieu, ayant accouché de son premier enfant avec grand mal, de plusieurs autres accouchoit inopinément et avec peu de peine, de sorte que en toute compagnie où elle visitoit des accouchées, elle disoit qu'elle n'avoit point de sage-femme et n'en avoit nulle affaire, que quelquefois sa servante de chambre estoit sa sage-femme, tantost celle de cuisine ou de charge, selon l'endroit de sa maison où le mal la prenoit, et qu'elle ne vouloit en sa vie cognoistre ny retenir sage-femme. Ça esté à son grand dommage ; car estant grosse il luy arriva une petite perte de sang qu'elle négligea et laissa gaigner sur elle; et mesme s'alla promener en carrosse; de sorte que quand les foiblesses luy commencèrent à prendre, qui l'arrestèrent, son mal ne fut plus rcmédiable; elle et son enfant moururent.

Tous les travaux d'une femme ny les grossesses ne sont pas semblables. Je n'ay peu faire une comparaison plus significative, pour représenter la grossesse des femmes, et leurs accouchemens, que de la comparer à la navigation : La femme à un vaisseau de grande importance, chargé de personnes de qualité; la sage-femme à un grand PiUjtc maistrc conducteur du vaisseau. Je diray donc que quand telles personnes ont à faire voyage, la première chose qu'elles doivent faire est de choisir le plus habile homme que faire se peut, pour sçavoir à propos faire tendre ou abattre les voiles, et cognoistre si l'on est en terre où l'on puisse ancrer pour laisser passer la tourmente; cognoistre parfaitement la carte marine et la boussole, à celle fin de sçavoir, à toutes les heures de Jour et de la nuict, en quelle terre la tourmente a jette le vaisseau. Cela est grandement

nécessaire, puisqu'il y va de la vie, d'aborder en Isle sauvage ou au pays des Turcs; il n'y va rien du moins que d'une mort cruelle ou esclavage perpétuel. Il n'y a point de comparaison entre une petite ramification de veine avec la veine cave ; aussi n'y en a-t-il entre la mer et une rivière; et néantmoins, faute de bateliers et voituriers sur l'eau, ou peu expérimentés et estourdis ou yvrongnes, souvent au temps le plus calme, sont cause de faire perdre des personnes et de la marchandise. Combien un marchand doit-il redouter de mettre sa vie et son bien en telles mains ! Ce sont personnes qui n'ont ny poids ny mesure, qui n'entendent la charge du vaisseau qu'ils meinent. Ils ont le bruit de faire meilleur marché que les autres; mais l'on l'achepte plus cher qu'au poids de l'or. Je désirerois que l'on fit estât des bons maistres de chacun estât, afin que chacun print peine de l'estre.

Je vous diray, ma fille, qu'il ne faut point vous estonner de voir mespriser Testât de sage-femme, ny que cela vous refroidisse d'en chercher les perfections, lesquelles sont incompréhensibles à ceux qui les méprisent, ny ne vous estonner si vous voyez en cet estât des personnes si indignes du nom. Cela n'amoindrit le sçavoir ny l'honneur de celles qui le méritent. Cela vient que ceux qui les reçoivent pour de l'argent font comme les hostelliers de village qui attachent des asnes et des rosses avec les bons chevaux. Les bons chevaux ne courent pas risque d'être blessés des asnes ny des rosses, mais ils pourroient blesser les autres. Quand vous trouverez de ces retireuses de garces, ne vous en accostez nullement; elles sont trop oguettes, et en quelque compagnie que vous alliez ne parlez Jamais d'elles. Car vous ressembleriez à l'escholier qui se voulut venger d'une harengère qui l'avoit injurié : il l'alla trouver' avec son Calepin. En somme, toutes les injures qu'il put trouver, et en Français et en Latin, ne parurent non plus contre elle qu'une mouche contre un Éléphant. Ne vous amusez qu'à bien faire, et à servir celles qui vous appelleront, selon leur gré, pourveu que cela ne leur préjudicic; si ce qu'elles voudront leur fait dommage, deschargez-vous en elles, et surtout aux assistantes, afin de les persuader à céder à la raison. La douceur d'une sage-femme y sert de beaucoup plus que la rigueur. Le mal d'accoucher est extrême. C'est pourquoi il le faut considérer, et s'accommoder (sans préjudice) à l'humeur de la malade, pour peine que vous en puissiez recevoir. Vous n'y êtes appelée que pour la secourir et la servir. Prenez vous garde, entrant dans une maison, en quel estât est la malade, si le mal est prompt. Il faut luy donner bon courage, préparer avec

SAGES-FEMMES DES TEMPS MODERxNES

celles qui s'entre-mettent, ou seule, ce qui luy faict besoin : s''entend, pour le premier, son lict bien accommodé à la façon d'accoucher, luy mettre, si elle l'a agréable, la petite chemise, élaise, brassières, et autres linges à ce nécessaires. Et si elle s'ôpiniattre à n'en vouloir point, après luy avoir doucement fait entendre que cela est pour le mieux, à cause que cela luy seroit une trop grande peine après, cédez luy; car d'une mauvaise debte il faut tirer ce que Ton peut. Vous devez donner ordre s'il faut quelque chose de chez l'Apothicaire, avec son consentement, ou, si elle est jeune, de ses proches. Vous devez aussi prier que l'on luy face préparatif d'un bon bouillon pour en user au travail s'il est long, et pour en prendre deux heures après l'accouchement. Surtout je vous recommande que quelques affaires qu'il y puisse avoir, n'en faites jamais l'empeschée ; car il n'y a rien de si désagréable à voir qtie ces quatre mesnages qui font les enhazées. Ne vous estonnez jamais si quelque chose ne va pas bien; car l'espouvante trouble les sens. Une personne qui demeure en soy-mesme sans se troubler, est capable de remédier à de grandes affaires, et surtout à celles-là, où les affaires vont pied à pied. Nature fait des merveilles lors que l'on y pense le moins : il la faut considérer, et si elle deiïaut, il la faut ayder. Il faut estre prudente, et surtout au siècle où nous sommes : il ne faut guère de colloquinte à rendre quelque chose de bon fort amer et désagréable au goust.

C'est pourquoi je vous en diray ce que j'en ayrecogneu.

Il se trouve bien peu de femmes qui affectionnent leurs sagesfemmes, comme elles faisoient le temps passé, que quand les sagesfemmes mouroient, elles en menoient grand deuil et prioient Dieu de ne leur plus envoyer d'enfans (qui n'estoit pas bien faict; mais leur affection les portoit à cela). Maintenant plusieurs s'en servent comme d'une femme de vendange, où tous les ans on change de vendangeurs, tant tenu tant payé. Il faut bien de Tartihce à une saulce pour la faire trouver bonne à un malade bien dégousté ; comme font les jeunes femmes qui, dès leurs premiers enfans, font eslection d'un homme pour les accoucher. J'en rougis pour elle ! Car c'est une effronterie trop grande que se résoudre à cela sans besoin. Je m'asseure que leur mère ny grand mère ne s'en sont pas servies. Il se trouvera des femmes de mauvaise vie qui en feroient de la difficulté. Je l'ay approuvé et l'approuve avec besoin, et encore cela se doit faire que la femme ne le voye ny ne le sçache, et que le chirurgien ne la voye non plus. Cela est capable (le rcmonstrant), de faire rougir une femme jusques derrière les oreilles,

et les maris ne devroient avoir agréable que sans extrême besoin, cette pièce fust communiquée à autres qu'à eux.

Et à ce propos, je vous diray que je me trouvay un jour à l'accouchement d'une honneste Damoiselle de mes bonnes amies, de laquelle le mary estoit absent. Elle était assistée de trois ou quatre de ses amies, lesquelles me demandèrent Testât de son accouchement. Je leur dis que Teofant venoit mal, mais que je Taurois, aydant Dieu,, sans danger de la mère ny de l'enfant. Elles me prièrent d'avoir agréable de la faire voir au chirurgien. Pour leur descharge je leur accorday, pourvu qu'elle ne le vid point; d'autant que je sçavois que cela estoit capable de la faire mourir d'appréhension et de honte. Je la persuaday de se glisser aux pieds de son lict. Je mis le chevet au milieu du lict, et abattis le jour du lict du costé qu'il devoit passer, et aux pieds. Il la toucha comme je parlois. Elle ne le vid point, et accoucha sans artifice, ny aide que de Dieu et de la nature. Celles qui font autrement croyent que Dieu amoindrisse de puissance, comme elles ont de confiance en luy. Quand des personnes se baignent, Ton ne court point à leur secours si on ne les juge en danger. Depuis que ces meffiances sont venues en usage, il se trouve plus de dangers que le temps passé; à quoy personnes capables de leur charge remédieront fort bien, pourveu que l'on les laisse faire. Mais la médisance est en tel usage parmy une partie du peuple, qu"'il y a grand peine à leur faire croire une vérité. Et surtout, où l'on ne doit pas faire grand profit, il y a très grand peine. Appresiez-vous à cela. Avec les sages et honorables, vous y trouverez toute sorte de bien et de contentement. Véritablement, les prudentes femmes que j'ay l'honneur de servir me font trouver les autres monstrueuses. Vous irez en des maisons où il se trouve des personnes qui fournissent à la maîtresse du logis des lunettes qui font voir ce qui n'est point. Que si vous ne les caressez, vos affaires sont faictes. Prenez-y bien garde. Cela ne vous couste rien qu'un peu de soin puisque cela est réduit en coustume. Puis, quand vous aurez fait vostre charge selon Dieu, mocquez-vous de tout ce que l'on pourra dire, Vostre conscience est un fort rempart. Il vous seroit aussi aisé d'empescher le cours des eaux, comme il seroit de vous rendre agréable à tout le monde; car un chacun a un goust différent, et personne, pour accomply qu'il puisse estre, ne l'a jamais pu faire. Je voy de si galans Médecins qui procèdent avec tant de prudence et d'affection : les uns les louent et les autres les blasment en une mesme maison. L'on voudroit qu'ils rendissent les personnes immortelles ; ainsi que Ton

voudroit que, — quelque indisposition que peut avoir une femme, soit de mauvaise constitution qui fust en elle, soit qu'elle se fût blessée, et par sa faute tue son enfant dans son ventre, soit d'aller en carrosse, estre cheûe, avoir dancé, s'estre oubliée avec son mary, ou avoir eu quelque grande frayeur ou colère, — l'on veut que la sage-femme soit le garend; et quand l'une de toutes ces choses là leur est arrivée, elle se peut bien asseurer d'en avoir le chat aux jambes ; et surtout, si la femme accouche d'un enfant nouvellement mort, que le derme et épidémie ne soient encore pourris, c'est à l'heure que la femme, qui ne veut pas advoûer ce qu'elle a fait de peur d'estre tancée, drape sur la pauvre sage-femme la première (i).

Il se trouve bien encore d'autres sortes de mesdisances, dont il vous faut prendre garde. Il se trouve des femmes qui n'ont point d'enfants, qui en sont bien faschées, et comme j'ay dit au chapitre premier, cela est quelquefois, que peu de remède les pourroit soulager, si elles faisoient recognoistre à la sage-femme, d'où en peut venir le deffaut. J'entends une sage-femme qui l'entende bien, non pas de ces sages-femmes de halle, ces femmes-là apprennent, à force d'entendre parler celles qui portent des enfans, les signes de grossesses ou l'ont leu ; elles feignent quelquefois d'estre grosses, pour estre mieux voulues de leurs maris, ou leur donner espérance d'en avoir; elles envoyeront quérir une sage-femme et luy feront mille feintes d'avoir tout ce que avoir une femme grosse pour la tromper, et que lors que le temps sera passé d'accoucher, que la sage-femme sera appellée à garand, et ce sera un descry d'elle, aussi général que celui des monoyes, et dira-t-on qu'elle a fait accroire cela pour tirer de l'argent, encor qu'elle n'eust pas eu de chacun voyage qu'elle auroit fait la valeur d'unteston; ou l'on la couronnera d'une couronne d'ignorance : ne l'un ne l'autre ne sont gueres agréables.

Il faut se garder de cela, comme de faire des responses pour autruy qui ruinent les maisons en les payant; il faut vous deffier d'elles, et ne croire nullement quelques choses qu'elles dicnt, si vous ne le voyez et cognoissez; et les faut entretenir sans résolution, jusques à ce que l'enfant bouge et que vous le sentiez à vostrc gré, d'autant qu'il n'y a règle si estroite, où il n'y ayt exception.

(1) Dans l'édition modorno de Wilhem des Six ronehen de Marie de ^fèdieis, avec notes du D"" Chc'reaii, on a omis les pages suivantes jusqu'à a J'ay aussi à vous parler des accouchcmens » ; la même omission existe dans l'édition, plus récente, de Daffis.

Ce qui se treuve de pire pour les sages-femmes, c'est que ces femmes-là ont ordinairement la matrice pleine d'humeurs ou de vents, fermée et quelques-fois relaxée. Si la sage-femme (qui doit interpréter, veu les occurences susdites, le tout au mieux) donne la moindre espérance, elle est aussi attrapée parcelle qui Ta appellée, comme une personne qui auroit fait un gràd péché mortel, l'est par l'ennemy, lequel s'absoult en le confessant; mais cela est sans remède.

J'ay veu des femmes estres grosses, à qui tous les signes de grossesse avoient manqué, et cependant Je trouve bien plus de danger à asseurer à une femme qu'elle n'est pas grosse, que de l'asseurer qu'elle l'est, par ce que de se garder il n'en peut mal venir, et luy disant au contraire, il en peut arriver grand mal; tesmoing sans comparaison, une femme qui fut defîaitte grosse de cinq mois ou plus, qui fut portée aux escholes de médecine, que l'on avoit jugée ne l'estre pas. Je croy que ceux qui la jugèrent ne Pestre pas, le croyoient ainsi, bien qu'ils fussent trois hommes et deux femmes. Il y a des choses plus difficiles à juger les unes que les autres. C'est pourquoy si une femme s'en doute, qu'elle se garde, sans cherger caution, pour luy donner de la peine ; la réputation d'une sage-femme ne doit pas dépendre d'une chose si oculte, elle doit dépendre de faire du mal en ce qu'elle doit faire du bien, et ignorer ce qui dépend de l'accouchement.

Il s'en est trouvéquelques-unes, lesquelles ayant eu lespasles couleurs, et n'en estant encore bien guaries, qui avoient un empeschcment grand dans leur matrice, laquelle se trouvoit estroittement fermée, le gros sang adulte qui estoit retenu, faisoit cela, bien qu'elles eussent eu tousjours leurs mois; mais ce n'estoit que de l'eau rougie et asseurant à une sage-femme, qu'elles ne les avoient point depuis quelque temps, elle trouvant l'empeschement intérieur et extérieur, les touchant ^ur le ventre, elle s'y est trompée. Et la plus habile femme du monde s'y peut tromper de mesme pour un temps, le temps arrivé de sentir bouger l'enfant ; la sage-femme demandant à la femme s'il a bougé l'asseure qu'ouy, mais que c'est plus la nuit que le jour ; la sage-femme, ayant essayé par tous moyens de le faire bouger, est contrainte de s'en rapporter à ce qu'on luv en dit. Une personne qui a un dessein en peut faire longtemps à croire et se contrefaire, j'en sçay qui l'ont appris à leurs despens, et je ne sçay qui auroit esté celle qui n'y eust esté trompée pour les raisons susdites. Avec celles qui y vont franchemêt et disent ce qui est, il est aisé d'en cognoistre la vérité, et cependant

il se dict des calomnies nompareilles qui ne furent jamais pensées, il les faut souffrir pour l'honneur de Dieu.

Je vous rapporteray icy une chose fort véritable qui doit faire honte à une partie des femmes de ce temps, puis que de tout temps l'on a dict, quand une personne ne tesmoigne avoir guère d'esprit n'y d'amitié, que c'est un vray oyson, soit un homme ou une femme, que les femmes ingrates qui ne recognoissent les bons offices qu'elles ont receus à leurs accouchemens, où elles sont plus proches de la mort que de la vie, et néantmoins elles sont si peu resouvenantes de tout cela, qu'elles n'en ayment non plus leurs sagesfemmes, et sont aussi prestes de les changer que sy elles ne les avoient jamais veuës, encore qu'elles les ayent parfaictement bien servies sans qu'elles les puissent accuser d'avoir en rien manqué de leur devoir.

Revenant à mon propos, je cognois une maison noble en Bretaigne, où il y a un oyson encor vivant, lequel estant jeune fut recouru d'un renard par une chienne du logis, du depuis l'oyson porta tant d'affection à cette chienne qu'estant revenu de paistre avec les autres, suivoit cette chienne partout, soit qu'elle allast à la chambre de la dame du logis, ou qu'elle fust en autre lieu ; si elle se couchoit, aussi tost l'oyson se couchoit dessus, cela a bien duré six ans sans diminution d'amitié de l'oyson. Un jour toutes les oyes et les jarres du logis furent retenues par l'un des vassaux delà dame ; ainsi que l'on les cherchoit sans )es pouvoir trouver, la dame s'avisa de faire mener la chienne par toutes les maisons, où l'oyson qui estoit enfermé dans une cour, avec toutes les autres, entendant la chienne, voila pardessus les murailles trouver son amie, et ainsi toute la bande fut recouverte. Il est arrivé qu'une servante ayant mis une épaule de mouton en lieu où la chienne la peut aysément prendre, la prit ; la servante en colère de cela fit moyen de mener la chienne sur le bord d'un estang, où la flattant et amorçant, la jeta avec une pierre au col, ou elle fut noyée. L'oyson qui l'avoit suivie a demeuré bien huit jours à crier tous les jours sur le bord de l'estang, tant qu'il le fallut enfermer pour luy faire oublier la chienne. La dame en a eu un grand desplaisir, de sorte qu'elle eust voulu avoir rachepté sa chienne de beaucoup, pour le regret qu'elle avoit de voir la grande amitié de ces deux animaux rompue. En somme, je dirai que beaucoup de personnes ont moins d'amitié que les bestes brutes, et que où il y va d'un service qui concerne la vie, or ni argent ne le peut récompenser, que l'on ne demeure obligé d'aimer, selon Dieu premièrement, et

puis selonnature, puisque les animauxles moinsraisonnablesnous l'apprennent.

J'ay leu une histoire autrefois d'un esclave lequel s'eschapa en Turquie, et se réfugia de peur d'estre repris dans des desers, où cheminant il trouva un lyon sur le bord de sa caverne qui se plaignoit et tenoit une pâte haute qu'il regardoit, dans laquelle estoit une grosse espine ; l'esclave se hazarda de la luy oster, le lyon recognoissant le bien quMl luy avoit fait se mit à le lécher et le flatter, comme en le priant d'entrer en sa caverne où il le nourrit longtemps de la viande qu'il prenoit. Enfin, un jour que le lyon fut allé à la chasse, il se résolut de s'en aller. Le lyon ne le trouvant plus fut fâché et le chercha fort par tous les boys, où il fut pris et mis au lieu où on jettoit les criminels, pour estre dévorez par les lyons. L'esclave fut repris qui fut, selon la coutume du pays, condamné à cela. Incontinent que le lyon à qui il avoit osté l'espine le vit, il s'alla mettre auprès de luy, comme en le prenant en sa sauve-garde ; de sorte qu'aucun autre ne luy osa faire mal, tellement que l'on demanda à l'esclave d'où venoit cela, lequel raconta le fait que dessus, en laveur de quoy il fut délivré avec le lyon que l'on lui donna qu'il conduisoit comme un chien par tout, sans qu'il fist aucun mal, et gagnoit sa vie par ce moyen, comme ceux qui meinent des ours. Voilà du bon naturel de deux bestes bien differètes l'un à Pautre, de la plus simple à la plus cruelle.

J'ay aussi à vous parler des accouchemens que les Dames vont faire aux champs, et envoyent quérir des sages-femmes à la ville. Les peu expérimentées sont fort dangereuses parce qu'il peut arriver plusieurs accidents, à quoy elles ne sont pas capables de remédier, devant, pendant, et après l'accouchement. Pour celles qui sont bien capables, elles se ruinent d'y aller, quelque récompense que l'on leur puisse faire ; d'autant que toutes les femmes qu'elles laissent, s'en faschent tellement qu'elles les perdent pour jamais. Ce sont contracts de constitutions de rente cassés. Petites sources font les grandes rivières. Feu Monsieur Hautin nous l'a appris : l'on fait tant sonner les récompenses, qui ne sont en rien égales à la perte, que de merveilles l'on a bien tost dépendu en détail ce que l'on a receu en gros ; en se voyant regarder de eosté par celles à qui l'on a manqué, qui. non contentes de se jamais servir de vous, en dégoustent toutes les autres, disant qu'il n'y a point d'attente à une sage-femme qui fait estât d'aller aux champs. C'est pourquoy, il faut faire toutes choses pour le mieux, et en bien faisant ne rien craindre.

J'ai creu devoir vous donner tous les advis susdits afin que vous n'ayez pas tant de peine à recognoistre, comme j'en ay eu. Et surtout, tenez que la plus grande finesse qu'il y ait au monde, c'est de n'estre point fine, craindre et aymer Dieu sur toutes choses, et y mettre vostre entière confiance, quoy qu'il arrive.

Depuis que le monde est, il y a tousjours eu un grand discord entre la vérité et le mensonge; mais quelques subtilités que le mensonge aye pu apporter contre la vérité, elle est demeurée victorieuse, bien que les mensonges l'ayent souvent terrassée pour un temps, la pensant estoutfer. Mais, comme un corps céleste, elle s'est tousjours relevée, et en fin, a paru au dessus de tous les terrestres mensonges. Et tout cela par la grâce de Dieu, aux mains duquel vous aurez mis et remettrez la conduitte de toutes vos affaires.

Le Recueil des secrets de Loyse Bourgeois contient des formules extravagantes, se ressentant de l'ignorance et de la crédulité de son temps. Voici, par exemple, la recette fantastique qu'elle indique sérieusement contre le mal caduc : « Si c'est un homme ou un garçon, il faut preadre de l'os du front d'un homme ou d'un garçon, qui ait esté pendu et estranglé, l'os dessus les yeux, et en rasper le poids d'un escu, le mètre dans du vin blanc, ou du bouillon du pot, et le faire prendre à jeun au malade une seule fois. On m'a asseuré en avoir veu guérir un grand nombre tant hommes que femmes, sans autre remède. Et si c'est une femme ou fille qui ait le mal^ il faut prendre un semblable os d'une femme ou fille, qui ait esté aussi pendue, et en user de mesme ».

Quoi qu'il en fut de son savoir et de son habileté, elle parvint à une haute fortune ; elle fut, la première, décorée par Marie de Médicis, du chaperon de velours, alors que les deux sages-femmes de Catherine de Médicis n'avaient eu droit qu'au collet et à une chaîne d'or. A la naissance de son sixième enfant, Henri IV lui fit une pension de trois cents écus et pourvut d'une charge chacun de ses deux fils ; mais un événement terrible, la mort en couches de Marie de Bourbon-Montpensier, marqua la fin de sa gloire.

Un rapport fut dressé à l'autopsie de la princesse; Loyse Bourgeois se crut accusée de cette mort et, dans un opuscule intitulé Apologie de Loyse Bourgeois, dite Boursier, coïilre le rapport des médecins, s'en prit aux chirurgiens qui ne l'incriminaient pas. Elle s'attira une volée de bois vert que lui administra Charles Guillemeau, dans sa Remontrance ; Guillemeau lui fît perdre ainsi la confiance

de la cour et de la noblesse ; elle avait d'ailleurs l'âge de la retraite, soixante-quatre ans.

Guillemeau avait, au contraire, en haute estime dame L.\ Charonne qui contribua, avec cet accoucheur, à sauver la vie à la fille d'Ambroise Paré ; nous dirons plus loin dans quelle circonstance.

Passons à l'étranger. En Angleterre, dans la première moitié du XVI« siècle, nous signalerons Alice Massy, sage-femme d'Elisabeth d'York (150-3), femme de Henri VII ; ses gages s'élevaient à 250 fr. par an. Un détail assez singulier nous a été laissé sur Elisabeth Gaunsforde, du même siècle ; celle-ci administrait le baptême aux enfants dont la tête restait trop longtemps au passage et disait : Au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit, je te baptise Denis. C'était comme un hommage à l'apôtre de Paris, si connu pour l'histoire miraculeuse de son chef Johane Hamulden accoucha les femmes de Henri VIII, et fut disgraciée pour avoir mis endaute la fidélité de la reine Anne, laquelle d'ailleurs devait périr sous l'accusation d'adultère et d'inceste. Jane Sgarisbrycke fut une papiste convaincue ; on dut la contraindre à accoucher les femmes de la religion réformée, sous peine de se voir retirer la permission d'exercer.

Au siècle suivant, on cite Alice Dennis, la sage-femme d'Anne de Danemark, épouse de Jacques I" ; à chaque accouchement elle recevait 100 livres sterling, 2,500 fr. Aux couches de cette princesse, plusieurs autres sages-femmes se tenaient dans la pièce voisine, en cas d'urgence. La reine Henriette de France, femme de Charles I", celle même que devait illustrer l'oraison funèbre de Bossuet, n'eut pas cette précaution et mal lui en prit : en 1628, à la naissance du prince Jacques-Charles, elle n'avait auprès d'elle qu'une sage-femme âgée, qui tomba en syncope au moment de l'accouchement.En 1615, Margaret Mercer est appelée à Heidellierg, pour accoucher la princesse Electrice Palatine, fille du roi d'Angleterre ; elle reçut 2,105 francs pour son déplacement et ses soins. Dès cette époque, la science anglaise savait se faire payer. Vers 1665, une praticienne d'une incroyable dextérité vivait de l'autre côté delà Manche, miss Willughby. Elle accoucha, un jour, la fille d'un horloger qui ne crut à l'achèvement du travail qu'en voyant l'enfant. Nous avons pour garant du fait le propre père de l'opératrice, le D' Percwall Willughby, qui entendait la réclame. Ce n'est pas la seule merveille qu'il raconte de sa fille. Appelée auprès d'une dame en douleurs, miss Willughby constate la pré-

sentation du siège et prie son père de venir confirmer son diagnostic ; la demande était scabreuse, car en Angleterre, pays pudique, les femmes seules faisaient les accouchements, et les médecins n'intervenaient que si l'application d'un instrument était nécessaire (1). Toutefois, le docteur se risque. La femme était tournée du côté de la ruelle du lit; le docteur entre à quatre pattes dans la chambre et pratique le toucher à la place de sa fille, qui se tenait près de la parturienteet faisait semblant d'opérer elle-même; mais soit trop de rapidité dans l'examen, soit trop d'émotion, soit encore que le père eut moins d'habileté que la fille, toujours est-il que le docteur constata la présentation de la tête et que l'événement donna raison... à sa fille.

En 1671, Jane Sharp publia un traité d'accouchements qui eut de nombreuses éditions ; à côté de quelques préceptes utiles, Jane Sharp donne des formules bizarres dont plusieurs semblent empruntées au Recueil des secrets de Loyse Bourgeois.

Vers le même temps, Elisabeth Cellier, se rendit célèbre par ses disgrâces politiques et judiciaires. Le 30 avril 1680, elle fut accusée « d'avoir diaboliquement et traîtreusement conspiré contre le roi Charles II et cherché à introduire dans le royaume la religion catholique ». Elisabeth Cellier présenta elle-même sa défense et fut acquittée. On fit à cette occasion le quatrain suivant :

You taught the judges to interpret laws ; Shewed seargeant Maynard how to plead a cause ; You turned and wound, and rogued'em at your will : Twas trial, not of hfe or death, but skill.

Vous avez enseigné aux juges à interpréter les lois ; Vous avez montré à l'avocat Maynard comment il faut plaider une cause; Vous les avez leurrés, enjôlés, enlacés dans vos fourberies, suivant votre

[caprice.] Loin d'être un procès d'où dépendent la vie et la mort ce n'était qu'un

(assaut d'habileté ].

Suivant la coutume anglaise, les jurés lui réclamèrent leurs honoraires qui s'élevaient à 26 francs par tête. Elisabeth Cellier répondit à cette demande par une lettre au président du jury où

(1) Dans ce cas, on faisait l'obscurito complète : la femme se plaçait sm* le côté gauche, tournant le dos à l'opérateur et. dans la suite, elle ne devait plus jamais se rencontrer avec ce dernier.

ACCUUCllliUltS ET SAGF.S-FR.MMES CÉLKBUKS. 3

elle offrait ses services à cet honorable « gentleman », à ses collègues, à leurs « ladies », se refusant d'ailleurs absolument à payer pour avoir obtenu justice.

Cela aurait pu lui suffire. Elle eut le tort de publier ensuite un mémoire justificatif, qui lui attira une nouvelle citation devant la justice pour « mépris au gouvernement «. Elle fut condamnée au pilori, avec une amende de 1,000 livres ; à chaque exposition, le bourreau devait brûler ses ouvrages devant elle. On eut toutes les peines du monde -à exécuter cette sentence. Quand le jour du pilori arrivait, elle se rendait malade en prenant une forte dose d'émétique; une autrefois, bien qu'âgée de cinquante ans, elle se disait enceinte; elle imagina même de s'introduire dans le corps une vessie rempHe de sangpour simuler une hémorrhagie. Bref, on fut obligé de l'emporter de force et on parvint ainsi, le 11 septembre 1683, à lui apphquer sa peine (fig. 3).

La foule, furieuse, l'accabla d'injures et de projectiles ; on fut obligé de mettre entre les mains de la patiente une sorte de battoir pour qu'elle pût se protéger. Les vers satiriques furent nombreux; en voici un échantillon, médiocre d'ailleurs :

Poor Cellier, you had botter brought to bed Auytliing, than to hâve a plot in triumph led And thus to be received into tho world's arms By dirt and stones, and other warlike arms.

Pauvre Cellier, il vaudrait mieux pour vous d'être accouchée De quoi que ce soit, que de vous être mise à la tête d'un complot Et de vous faire accueillir ainsi dans les bras du monde Par des immondices, des pierres et autres armes de guerre.

Si, au lieu de faire de la politique, Elisabeth Cellier avait employé son activité et son intellignce à tenter d'améliorer le sort et l'instruction des sages-femmes anglaises , elle aurait été la La Chapelle de la Grande-Bretagne. Le mémoire qu'elle adresa au roi pour les réformes nécessaires témoigne de vues sages et étendues.

Vers la fin du X VIP siècle, nous citerons encore, en Angleterre, Lâbany qui, le 10 juin 1687 mit au monde James-Francis-Edward, fils de Jacques II. L'absence de l'accoucheur, Hagh Chamberlen, qui arriva trop tard, ainsi que diverses autres circonstance, firent accuser la sage-femme de s'être prêtée à une substitution d'en-

faut. Elle reçut du roi 500 guinées, 13,000 fr., pour la dédommager du préjudice que cette accusation avait portée à sa réputation.

En Allemagne, nous ne connaissons au XVP siècle que Fulvie MoRATA, née à Ferrare, en 1526, et Marguerite Fuss qui naquit à Havelberg en 1555, le 20 juillet, jour de la sainte Marguerite, patronne des accouchées. Voici ce que Delacoux écrit sur la pre-

mière : « La jeune Morata reçut de son père, qui s'était fait un renom dans l'enseignement des belles-lettres, une éducation adaptée aux dispositions heureuses dont la na,ture l'avait douée, et fit des progrès rapides dans la connaissance des langues anciennes qui lui devinrent aussi familières que la sienne propre.

(1) Figure tirée de English Midmives, par J. AVELIN». A. Churchill, éditeur Londres

Privée de bonne heure de son père, qui était attaché à la cour de Ferrare, elle se trouva non seulement chargée de l'éducation de son jeune frère, ce dont elle s'acquitta très habilement, mais elle en fut encore le soutien. Ayant épousé un jeune médecin allemand, nommé Grunhler, elle le suivit à Schweinfurt, en Franconie. Cette ville, après avoir été assiégée, fut livrée aux flammes ; les deux époux, dans la plus grande détresse, se retirèrent à Havelberg, qui devint le séjour du couple infortuné. Là, Morata se livra à un nouveau genre d'études ; elle prépara les leçons de son mari, moins versé qu'elle ne l'était dans les langues scientifiques. Au XVP siècle, comme on le sait, dans toute l'Allemagne principalement, les hommes étaient exclus de l'art pratique des accouchements, et les lois, à cet égard, eussent puni de mort celui qui eût osé assister une femme dans ses couches. Morata avait conçu le noble projet d'étalir à Heidelberg une école spéciale à l'intention d'y former des élèves de son sexe, pour l'art des accouchements ; mais la mort vint la surprendre au moment où elle allait réaliser cette grande idée. Le projet de Morata ne fut point perdu cependant, car, si nous en croyons Berthold Beherens, il nous dit, dans ses Deleclci medica., que l'archevêque de Cologne en apprécia l'importance et dota la ville de Bonn d'une école d'accouchement. Morata mourut en 1.555, à 29 ans ».

Siebold (1), qui ne fait pas mention de cette Morata, donne des détails intéressants sur la vie de Marguerite Fuss. « Son père, nommé Schieffelbein, était instituteur et chantre à Havelberg, il l'instruisit de toutes les choses utiles, surtout des principes du christianisme et de la langue latine; sa mère, Catherine, était une sage-femme jurée, et appartenait à une famille noble. A l'âge de 22 ans, Marguerite épouse Joh. Fuss, commis à la chancellerie de Magdebourg. Comme elle n'eut pas d'enfants, et que son mari menait une vie dissipée, elle se sépara de lui, et se voua à la pratique des accouchements, en aidant sa mère. Après la mort de celle-ci, qui lui laissa une petite somme en héritage, elle résolut d'apprendre cet art avec soin, et à cet effet, elle se rendit à Strasbourg, en Alsace, pour suivre les leçons de plusieurs docteurs renommés, et apprendre à se diriger dans les cas difficiles. Après deux ans, elle alla à Cologne, sur la Sprée, pour s'y fixer. Comme elle avait donné des preuves sérieuses de son savoir, et qu'elle en apportait les certificats les plus flatteurs, elle fut ap-

(1) Essai d'une hitstoire de l'obstétricie, trad. par E. Herrgott.

pelée à diverses cours souveraines, même en Hollande et en Danemark, où elle eut de brillants succès, une grande renommée et où elle gagna beaucoup d'argent. Comme ces fatigues lui étaient pénibles, puisqu'elle avançait en âge, elle accepta le poste de sage-femme particulière de la princesse Sybilla, à Brieg, où elle resta jusqu'à la fin de ses jours. La mère Margueynte, comme on l'appelait généralement à Brieg, avait une belle figure, un aspect distingué et une tenue toute particulière. Elle portait une robe noire avec des plis nombreux, des bandes larges en écarlate, un corset semblable, garni de tresses d'or, une jaquette garnie de martre et de tresses d'or, comme celles des hussards hongrois, un bonnet élevé en martre avec un fond rouge d'où pendait une lourde tresse d'or. Pendant l'hiver, elle s'enveloppait d'une large pelisse garnie de renard jaune. Dans la main gauche, elle tenait un sac en cuir sur lequel était brodé un serpent entourant la masse d'Esculape, dans la main droite, une canne à bouton d'or garni de pierreries, elle s'en servait pour chasser les chiens, dont elle avait une grande peur. C'était une femme très instruite, très serviable, dont on ne pouvait se passer dans les accouchements difficiles ; elle était le bras droit et la conseillère de la duchesse, qui avait une frayeur considérable quand la mèr^e Marguerite n'était pas à ses côtés. Cette vieille femme devait maintenir l'ordre parmi les jeunes demoiselles de la cour. Quand la duchesse était malade, elle ne la quittait pas ; pendant sa dernière maladie, elle eut fort à lutter contre les médecins, qui voulaient lui administrer force remèdes excitants ; elle se permit même de dire qu'elle promettait de la conserver en vie, si on lui en abandonnait le traitement. La duchesse mourut le 19 mars 1625. Elle en eut un tel chagrin qu'elle succomba la môme année, le 3 août. Ses obsèques furent célébrées avec la plus grande pompe, au son de toutes les cloches de la cathédrale; elle fut enterrée dans un tombeau construit pour elle, cà côté de celui où reposait la duchesse, sa bien chère maîtresse. D'après sa volonté, ses instruments furent partagés entre les sages-femmes du duché. Parmi les services qu'elle a rendus, on cite l'introduction des seringues dans le duché de Brieg. »

La plus célèbre des sages-femmes duXVIP siècle en Allemagne, fut Justine Siegemundin, fille d'Elias Dittrich, pasteur cà Ronnstock, en Silésie. Elle devint, on 169.^), l'accoucheuse de l'électrice de Brandebourg et était souvent appelée dans les cours étrangères. Elle se décida sur le tard à se faire sage-femme; voici dans quelle circonstance: à 23 ans, ses règles se suppri-

mèrent pendant plusieurs mois, son ventre se développa et les sages-femmes qu'elle consulta furent toutes d'avis qu'il s'agissait d'une grossesse à terme et qu'il était nécessaire de provoquer au plus tôt l'accouchement ; pendant une quinzaine de jours, elles se mirent donc en devoir de la faire accoucher de force et lui infligèrent les manœuvres les plus pénibles, mais sans résultat ; de guerre lasses, elles appelèrent à leur aide unmédecin, qui reconnut une rétention du sang menstruel. Après sa guérison, Justine, effrayée, par sa propre expérience, des dangers que faisait courir l'ignorance des sages-femmes, résolut de se vouer à leur instruction et publia, en 1600, un opuscule rempli d'excellents conseils puisés dans sa .pratique. Ce livre est rédigé sous forme de conversation entre une sage-femme, Justine, et son élève, Christine. Une contemporaine Anne-Elisabeth Horenburgin, ex-femme de chambre d'une princesse d'Anahlt, qui exerça à Eisleben, puis à Brunswick, publia aussi, en 1700, un ouvrage pour les sagesfemmes ; mais elle se contenta de copier le catéchisme de Justine.

En France, au XVIP siècle, nous signalerons, tout d'abord, deux irrégulières de l'obstétrique qui acquirent une certaine célé- ]>rité en dehors de leur spécialité : La Volsin, qui abandonna sa profession peu lucrative pour se faire devineresse et empoisonneuse, et Manon, une autre sage-femme qui, à bout de ressources, entra au service de M"*" de Gorla, la Du Parc, maîtresse de Racine. La Manon ne fut peut-être pas étrangère à la mort de cette actrice qui, étant dans un état de grossesse avancé, fut emportée d'une façon mystérieuse. Les bruits de l'époque accusaient de sa fin l'illustre poète qui lui aurait administré des drogues abortives remises par La Voisin, sans doute avec la complicité de La Manon.

Donnons un souvenir à une praticienne honnête, Peronne Du MouTiER, sage-femme d'Anne d'Autriche. En témoignage de reconnaissance, la reine paya les frais de ses funérailles :

« i"' novembre 1648, convoy et service pour dcffuncte madame Peronne Du Moustier, sage-femme de la Royne et des rilles de France et ancienne jurée au Chastelet, veuve de feu M. de la Planche, demeurant rue Saint-Honoré, près le palais Cardinel, exhumée au.x Saints-Innocents » (i).

Pour les sages-femmes qui se sont succédé à l'Hôtel- Dieu,

(1) H. Scoutetten, lor. cit.

Pcf^~ iKorreiu^ de. nt^&sjcm^s, cni 'vrt re^ne/r, ta. mxn^ty^ ^E,t rrLon Crim-e^ pcvr tout,p Crria^nt ^ anlnjcvtru^ , Sx Fvt LcL qLLet-re aicacMllortels. et te/rrrurui irtorv J-ort-%^

% "^ xj: portrait de lavoi^dst w^

durant le XVIP et le XVII P siècles, nous renvoyons à la monographie de M"° Henriette Carrier (1). On y verra les luttes que Marie Moreau, la dame Gaian et la veuve de France eurent

FiG. 5. — M""' Liimarehe.

à soutenir contre le bureau, contre les i-eligieuses de l'hôpital, contre des ecclésiastiques ou des nobles dames qui s'ingéraient

(1) Voici les noms de ces sages-femmes par ordre chrono]ogi(}ue ;

1601. ESTIENNETTE RlMRAULT. — KiU. JACQUETTE LEDOUX. — 1617. GENE- VIÈVE Goupil. — 161S. Marie de Hacqueville. — 1G24 ;\ ]6r>i. Thiennette Janet, Jeanne Douailly et dame Le Vacher, .sous la maîtrise de laquelle Peu

commença â pratiquer des accouchements en 1646. — 1651. Marie Moreau.

1660. Dame Gaian. — 1662. Françoise Cornet. — 1664. Dame Rabiek. 1670.

Marguerite du Tertre, dit de la Marche, veuve de Jean Didiot, intérim dame du Trésor. — 16X6. Louise Morlet. — 1691. Dame Bureau. — 1692. Dame Descarreaux. — 1693. Marie Macjdeleine Le Gouey. — 1697. Claude Langlois. — 1713. Demoiselle Langlois. — 1737. Edmée Gouet.— 1739. Marie Claude Pour. — 1751. Anne Catherine Caranda. — 1764. Marie Delaplace. — 1774. M"'» DuGÈs.

dans les affaires de la maison, pour y introduire une sage-femme à leur dévotion. La dame de Billy fut aussi victime de ces intrigues administratives et mourut à la peine, à l'Hôtel-Dieu, en 1670.

Marguerite de la Marche, qui lui succéda, a laissé des Instructions familières et très faciles, faites par questions et réponses, touchant toutes les choses principales qu'une sagefemme doit savoir ; c'est un livre élémentaire, méthodique et concis. En 1686, elle quitta l'Hôtel-Dieu et se retira à Orléans « pour voir si son air natal lui rendra la santé ». Elle mourut en 1706, à l'âge de 68 ans.

Anne-Catherine Caranda fut la seule femme mariée admise comme sage-femme à l'Ilôtel-Dieu, en 1751. Le Bureau fit cette

■t«ir'

Vu;, (i. — M"'° i)ugès.

exception on sa faveur, parce qu'elle était séparée de son mari depuis une vingtaine d'années ; aussi eut-on soin de spécifier dans l'acte de nomination que « si elle venoità se réunir avec son mary,

elle seroit obligée de se retirer de l'Hôtel-Dieu ». Elle préféra sa place à son mari et mourut à l'IIûtel-Dieu, le samedi 2G mars 1764. Marthe-Marie Jouet, veuve du chirurgien Delaplace, lui succéda ; elle succomba aussi à la peine, après dix années de bons services ; le Bureau reconnaissant, alloua à ses enfants une gratification de trois cent soixante-dix livres.

La dernière, et aussi la plus célèbre des sages-femmes de l'Hôtel-Dieu, fut M™« Marie Dugès, née en 1730, morte en 1797, femme de Louis Dugès, officier de santé. Elle fait partie d'une dynastie renommée : sa mère, la dame Jonet, était une sagefemme jurée du Chatelet et jouissait d'une certaine réputation ; sa fille fut M""^ La Chapelle qui éclipsa toutes ses collègues.

En 1783, le dévouement et l'activité que déploya M"'" Dugès dans son service, lui valurent, de la part de Louis XVI, une gratification de six cents livres. Mais, dans les vieux bâtiments insalubres de l'Hôtel-Dieu (fîg. 7), malgré le dévouement de M""^ Dugès, la mortalité des femmes en couches n'en était pas moins excessive. Aussi la Convention décida-t-elle, le 17 octobre 1795, de transférer les femmes enceintes rue d'Enfer à l'Institution de l'Oratoire (fig. 8), tandis que les nourrices s'établissaient, avec les enfants, dans l'ancien couvent de Port-Royal (fig. 9). Ces deux établissements formèrent alors l'Hospice de la Maternité et M"""" Dugès fut chargée de sa direction (1).

M"'" Dugès ne s'occupa de la section d'accouchement que jusqu'en 1797, époque à laquelle elle confia la surveillance des accouchées et des élèves sages-femmes à sa fille, qui lui servait déjà d'adjointe à l'Hôtel-Dieu.

En dehors de l'Hôtel-Dieu et delà Maternité, nous trouvons, en France, au XVIIP siècle, Christine Clavé, dont les cours étaient très suivis, môme par les médecins ; Magdelaine Aubert, qui dut à son oncle Duverney, des connaissances anatomiques rares chez les sages-femmes; Marie-Prudence Plisson aussi versée dans les belles-lettres que dans les sciences naturelles. Celle-ci fit une étude approfondie de la question si controversée des naissances tardives et conclut, avec Lebas et Petit, qu'elles pouvaient dépasser le terme ordinaire. Nous signalerons encore la dame Balanciion, sage-femme jurée du Chatelet, en 1729, ne fût-ce que pour sa vigueur argumentante : « .Jusqu'en 1775, dit Delacoux, on procéda

(1) Ce n'est quo le 1" octobre 1814 que les femmes enceintes quittèrent l'Or.atoire, pour s'installer dans le couvent de l'ort-Royal ou Maison de la Bourbe, qui leur sert encore aujourd'hui de maison d'accoucheinent et (lui, il son tour. tond)e en ruines.

avec une sorte de solennité à la réception des sages-femmes comme à celle des docteurs et maîtres en chirurgie. Pour plus d'assurance et de garanties, la récipiendaire se présentait sous le patronage d'une sage-femme en renom qui au besoin discutait en faveur de la néophyte. A l'une de ces solennités, la dame r3alanchon soutint si vigoureusement et avec tant d'avantage, contre Jacques Mesnard, une de ces thèses ambiguës et paradoxales, si souvent

FiG. 8. — L'Institution de l'Oratoire, en 1731. Figure tircc des Origines de la Mater, par H. Carrier.

soulevées au sein de Sociétés savantes, que la chambre de juridiction de Saint-Côme, pour l'honneur du corps des chirurgiens, demanda, par l'autorité de la Martinière, l'abolition de l'usage du patronage, déchnant l'incompétence des femmes en matière de science ».

Enfin, avant de nous étendre sur les mérites de M'"° Ducoudray et de sa nièce Coutenceau, il serait injuste de passer sous silence une autre sage-femme jurée de Paris, M""^ Chevet, et deux célébrités provinciales Félicité Reffatin, de Nevers, et M'"' Lunel, de Chartres.

Angélique-Marie Le P)Oursier dame Ducoudray, vécut de 1712 à 1789. A Paris, une sage-femme était obligée de passer un examen devant un jury spécial, mais en province, la première venue pouvait exercer, sur la simple présentation d'un certifient de moralité, délivré par le curé de sa paroisse. M'"^ Ducoudray, élève de dame Philibert Bairsin, maîtresse sage-femme

jurée du Châtelet, se proposa d'instruire ces ignorantes et obtint du roi un brevet qui l'autorisait « à tenir des cours d'instruction publique dans toutes les provinces du Royaume ». Elle faisait ses démonstrations pratiques à l'aide d'un mannequin de son invention. « Je pris le parti, dit-elle dans Pavant-propos de YAbi^égé de Vart des accouchemenls^ de leur rendre mes leçons palpables, en

riu. 9. — L'Abbaye de Port-Royal, en 1731. Figvire tirée des Origines de la Maternité, par U. C'ARUIBK.

les faisant manœuvrer devant moi sur une machine que je construisis à cet effet, et qui représentait le bassin d'une femme, la matrice, son orifice, ses ligaments, le conduit appelé vagin, la vessie et l'intestin rectum. J'y joignis un modèle d'enfant de grandeur naturelle, dont je rendis les jointures assez flexibles, pour pouvoir le mettre dans des positions différentes; un arrière-faix.

avec les membranes, et la démonstration des eaux qu'elles renferment ; le cordon ombilical composé de ses deux artères et de la veine, laissant une moitié flétrie et l'autre gonflée, pour imiter, en quelque sorte, le cordon d'un enfant mort et celui d'un enfant vivant, auquel on sent les battements des vaisseaux qui le composent. »

Voici la copie du brevet dont nous parlons ci-dessus :

Brevet qui autorise la Dame Ducoudray, maîtresse sage-femme, à tenir des cours d'instruction publique dans toutes les provinces du royaume.

Aujourd'hui, dix-huit août mil sept cent soixante-sept, le Roi étant à Compiègne: Sa Majesté, toujours occupée du soin de donner à ses peuples les secours dont ils ont besoin, et principalement pour tout ce qui peut tendre à leur conservation, et bien informée de la science et de Texpérience que la Dame Ducoudray, sagefemme, a acquise dans l'art des accouchemens ; voulant, d'ailleurs, la récompenser des soins infinis qu'elle s'est donnés pour pousser cet art si utile et si nécessaire à un haut degré de perfection, Sa Majesté l'a nommée pour enseigner l'art des accouchemens dans toute l'étendue de son royaume, lui permet, à cet effet, d'y tenir des cours publics et particuliers sur tout ce qui y a rapport, sans que, sous aucun prétexte, elle puisse y être troublée : Mande et ordonne, en conséquence, Sa Majesté, à tous gouverneurs, intendans et commissaires départis dans ses provinces pour l'exécution de ses ordres, et à tous magistrats et juges qu'il appartiendra de la protéger et de lui donner toute l'aide et assistance dont elle aura besoin; et afin de lui procurer tous les moyens de se transporter dans toutes les provinces où elle sera utile, Sa Majesté veut et entend que tant qu'elle tiendra des cours publics d'instruction, dans quelque lieu de son royaume que ce soit, elle jouisse par chacun an de la somme de huit mille livres, qu'elle lui accorde à titre de gratification annuelle; et lorsque l'âge ou les infirmités ne lui perniettront plus de tenir lesdits cours, de trois mille livres seulement, pour lui faciliter les moyens de vivre dans sa retraite ; lesquelles sommes lui seront payées, dans les cas susdits à l'avenir, par chacun an, sa vie durante, par les gardes de son trésor royal, présens et à venir, sur ses simples quittances, à compter suivant les états ou ordonnances qui en seront expédiées en vertu du présent brevet, que, pour assurance de sa volonté, Sa Majesté a signé de sa

main, et fait contresigner par moi, Conseiller Secrétaire d'Etat et de ses commandements et finances.

Signé : Louis, Et plus bas : Phelypeaux.

Dans ses instructions aux sages-femmes de la campagne, nous relevons le passage suivant relatif au baptême des enfants : « Il y a ordinairement du danger à porter les enfants au baptême pendant la nuit, surtout dans les paroisses de la campagne ; les mauvais chemins, les fossés, les mauvais temps, les rencontres des

Fio. 10 — M™'' Ducoiulray.

chiens, etc., tous ces inconvénients, dont on peut se parer le jour, ne permettent pas qu'on expose la nuit un dépôt si précieux ; un faux pas de celui ou celle qui porte l'enfant, peut lui faire perdre la vie sans baptême ; on peut lui donner dans la maison sous condition ; aussi voit-on des pasteurs sages, qui défendent d'amener à

l'église l'enfant lorsqu'il est nuit». Elle continue ses sages recommandations : « Il est encore du devoir d'une sage-femme d'avoir soin, pendant l'hiver, de recommander aux clercs de la paroisse de chauffer tant soit peu l'eau des fonts, de sorte qu'elle soit un peu tiède ; faute de cette précaution, l'enfant pourrait s'enrhumer; il pourrait même s'ensuivre des infirmités qui le conduiraient à la mort ». Puis vient la façon de présenter l'enfant sur les fonts baptismaux : « Quand une sage-femme propose l'enfant pour le baptême, elle doit détacher l'épingle du bonnet de dessous le menton, et ne point arrêter le maillot dessous le col, afin de faciliter les onctions qui se font sur la poitrine et entre les deux épaules. Quand elle présente au baptême, il faut qu'elle l'étende le long du bras gauche, en soutenant de la main la tête tant soit peu penchée sur la poitrine, en sorte que la tête soit un peu plus haute que les pieds. Il se trouve des femmes si embarrassées, qu'elles présentent l'enfant des deux mains, et par les épaules : cette attitude est si violente pour lui, qu'il devient sur le champ tout violet, parce qu'il n'a pas la force de soutenir sa tête ».

Nous empruntons àDelacouxles notes biographiques qui suivent sur Marguerite GuillomangeCoutenceau, fondatrice etsagefemme de la Maternité de Bordeaux, née à Clermont-Ferrand en 1753, nièce, élève et survivante de Marguerite Ducoudray, morte à Paris en 1825. « La famille Coutenceau a laissé des souvenirs précieux dans l'âme de ceux qui l'ont connue pour les services importants qu'elle a rendus à son pays. On pourrait même dire que tous ses membres ont un droit égal à notre reconnaissance. Une tante s'est rendue célèbre autant par son savoir que par ses bienfaits ; une nièce a dignement marché sur ses traces, et son époux a honoré la même profession ; un fils, dont la perte prématurée a été vivement sentie par le corps médical, avait, avant le temps, payé le plus honorable tribut à la science et à l'humanité.

« Un établissement des plus utiles, un hospice delà Maternité fut fondé à Bordeaux aux solhcitations et par les soins de Coutenceau et ceux de Marguerite sa femme, qui surent trouver parmi les démagogues de 93 des philanthropes assez éclairés pour apprécier l'importance et l'utilité d'un pareil projet et pour seconder les efforts généreux du couple Lucinien. Cet établissement resta pour ainsi dire le domaine de ses fondateurs qui en eurent constamment la direction. Les vues grandes et le zèle à créer honorent l'homme sans doute, mais il est d'autres services plus difficiles encore et plus méritoires : ce sont ceux que rend le désintéresse-

ment. Pendant la disette de 1795, les hospices manquèrent des choses de première nécessité ; celui de la Maternité de Bordeaux fut longtemps soutenu et approvisionné aux frais de son directeur Coutenceau. Aussi ce bienfaiteur de l'humanité n'a t-il vécu que pour léguer un nom cher et des souvenirs précieux à sa famille.

« C'est au profit de l'hospice de la Maternité de Bordeaux que la digne épouse de Coutenceau consacra ses veilles ; c'est dans , l'intérêt de son pays qu'elle employa et son expérience et son instruction à former des élèves sages-femmes, dont un grand nombre suivirent la même voie que leur avait tracée cette habile maitresse. M'"^ Coutenceau, élève de M™^ Ducoudray, sa tante, montra de bonne heure toutes les qualités qui lui étaient nécessaires pour soutenir la réputation et marcher sur les traces de sa tutrice. Ce furent ces mêmes qualités qui valurent à M"® Guillomance, sur la demande de sa tante et de sa bienfaitrice, le titre de survivante, par brevet du roi de 1774. Par le même brevet, elle fut admise à jouir de la pension allouée à M"* Ducoudray et à faire, avec elle, dans toute l'étendue du royaume, des cours publics sur l'art des accouchements. C'est dans le cours de cette mission et en séjournant à Bordeaux, que M"'' Guillomance fut recherchée par Coutenceau qu'elle épousa. j\/[me Ducoudray, étant morte, sa pension passa à sa nièce, et elle lui fut maintenue par un arrêté de la Convention nationale de 1793, et conservée jusqu'à son décès. En 1794, M'"^ Coutenceau fut chargée, avec son mari, de la direction de l'hospice de la Maternité de Bordeaux. Dans cet établissement, d'une réputation justement méritée, la mémoire de sa fondatrice sera toujours révérée et l'on ne parlera jamais de cet hospice sans que le nom de Coutenceau soit cité. Elle fut remplacée, après sa mort, par M'"« Marie-Caroline Dubosgq, née en 1794.

« Sous le titre d'Instructions sommaires^ théoriqu&s et pratiques, sur les accouchements, à l'usage des sages-femmes, M™^ Coutenceau pubha, en l'an VI, un ouvrage où les principes de son art sont exposés avec autant de méthode que de clarté. »

Avant de passer à l'étranger, nous devons un souvenir à une sage-femme anglo-française, M'"« Biiieron, qui enseigna les accouchements à Paris puis à Londres, où elle eut lluntcr pour élève. M""' Biberon s'adonna à l'étude de l'anatomie et modela plusieurs pièces en cire très réussies, « auxquelles il ne manquait que l'odeur, dit un auteur de l'époque » ; elle se dispute avec l'ita-

ACCOCCIIEUUS ET SAOES-FEMIIEH CÉl.KMUES 4

lienne Morandi Manzolini; dont nous parlerons bientôt, l'honneur de cette invention.

En Allemagne, nous n'avons que Barbe Weidmannin, sagefemme à Augsbourg ; elle publia, en 1738, un cours d'accouchement à l'usage des sages-femmes, qui mérite d'être oublié.

En Hollande, nous ne trouvons aussi que Bette, de Frise. Elle fonda à Groningue, de ses propres deniers, une Maternité qu'elle administra elle-même ; on ne connaît d'elle 'qu'un opuscule sur les dangers de laisser dormir les nouvelles accouchées.

En Italie, parmi les sages-femmes qui ont joui d'un certain renom, citons : Laure Bassi, Clotilde Tambroni et Maria Dalle Donne ; celle-ci ayant conquis ses grades en philosophie et en médecine, obtint le droit d'exercer la médecine à Bologne. Avant-elle, en 1760, le sénat Bolonais avait accordé le même privilège à Anne Morandi Manzolini et lui avait confié une chaire d'anatomie. L'Italie a donc devancé l'Amérique dans la création des doctoresses (1).

En Irlande, Mary Dunnally, de Dungannam, fut la première des sages-femmes qui osa pratiquer l'opération césarienne. Elle se servit d'un rasoir, seul instrument qu'elle eut à sa disposition. Pendant deux heures, jusqu'à l'arrivée du chirurgien qu'on avait mandé, elle maintint en contact les lèvres de la plaie et réussit dans cette opération hasardeuse.

Le XVIIP siècle nous présente, en Angleterre, une figure assez originale : Elisabeth Blagkwell (2); elle se fit sage-femmè par dévouement conjugal. Son mari, Alexandre Blackwell, pharmacien aux environs de Londres, s'était ruiné par l'impression d'un ouvrage sur l'agriculture. Elisabeth suivit les cours de Smellie et s'étabht sage-femme. Ne trouvant pas dans sa profession des ressources suffisantes pour délivrer son mari de la prison pour dettes, elle eût l'idée d'illustrer un recueil de plantes médicinales dont celui-ci rédigea le texte. Après deux années de travail, elle avait amassé assez d'argent pour libérer Blackwell. Les deux époux partirent pour la Suède ; là, Blackwell fut impliqué dans une conspiration et mourut sur l'échafaud. Sa veuve revint à Londres ; elle continua à dessiner et à peindre des plantes : son œuvre fut réunie en 3 vol. in-foho, comprenant 500 planches et publiée en 1736. Elle revint à Londres, où elle mourut en 1770, à l'âge de 58 ans .

(1) MiLLOT. Uohstctriqvc en Italie.

(2) Née en 1712.

Vers la même époque, Smellie parle avec les plus grands éloges de M""*"' HoPKiNS, Maddox, Brown, Fox, Charles et surtout M'"*' Simpson, qui le suppléait dans l'enseignement de l'obstétrique. Une autre contemporaine de Blackwell fut Elisabeth Phillips, Dans le cimetière de Charlestown, on lit une épitaphe élogieuse qui la concerne :

« Ci-git le corps de M"^® Elisabeth Phillips, née à Westminster, dans la Grande-Bretagne, et autorisée par Jean, Lord Evêque de Londres en l'an 1718, à exercer la profession de sage-femme. Elle s'est établie dans ce pays en 1 7 1 9 et, par la grâce de Dieu, a fait venir au monde plus de 3ooo enfants. Elle est morte le 5 mai 1761^ âgée de "^ ans. »

La plus fameuse peut-être des accoucheuses anglaises fut Elisabeth Nihell (1). Elle fut, en 1747, élève de FHôtel-Dieu de Paris où, à cause de sa religion, elle n'avait été admise que grâce à la protection du duc d'Orléans. De retour en Angleterre, elle fit une guerre acharnée aux accoucheurs de Londres, qui étaient parvenus à supplanter les sages-femmes. Sans hésiter, elle s'attaqua au plus fameux d'entre eux, à Smellie, dans l'ouvrage intitulé : La Cciusede l'humanité référée au tribunal de la raison, ou traité des accouchements par les femmes. Voici quelques passages de cette diatribe virulente :

« Il nous fait (Smellie) le reproche d'être intéressée. Je suis en état de prouver que j'ai délivré plus de neuf cents femmes gratis et par charité ; je doute que notre docteur en ait fait autant, à moins qu'il ne compte pour charité celle qu'il faisait à cette automate qui lui servait de modèle pour ses apprentis. C'était une statue de bois, représentant une femme grosse dont le ventre était de cuir, une vessie remphe de petite bière figurait la matrice. Cette vessie se fermait par un bouchon de liège, auquel était attachée une ficelle pour le tirer à point nommé, et démontrer d'une façon sensible l'écoulement des eaux roussâtres. Enfin, au miheu de cette vessie était une poupée de cire, à laquelle on donnait différentes positions.

« De cette admirable mécanique, s'est formé un essaim effroyable d'accoucheurs, qui se sont éparpillés par toute la ville de Londres et les campagnes. De son propre aveu, il a fait, en moins de

(1) Née <\ Londres en 1723,

dix ans, neuf cents élèves, sans compter le nombre de sages-femmes qu'il a instruites et façonnées d'une manière aussi miracu leuse.

« Ces digues élèves ne doivent-ils pas être en état de juger de la situation des femmes grosses et de celle du fruit qu'elles portent ? Ne sont-ils pas bien au fait de cette branche d'anatomie que l'on exige, même des sages-femmes ? Ne doivent-ils pas avoir le tact bien fin, bien subtil, et sentir la proportion ou l'analogie qui se trouve, entre une pure machine et un corps sensible, délicat, animé et bien organisé ? »

Ailleurs, elle s'élève contre l'emploi des instruments dont on faisait un véritable abus dans les accouchements. Ellle veut « libérer les femmes de cet honteux assujettissement de corps et d'esprit, qui les soumet à l'indécente inquisition d'une troupe de mercenaires, qui s'instruisent auprès d'elles sous les favorables auspices de cette puissante sauvegarde, le scalpel, le perforatif, le bec de grue, le bec de corbin, le pied de biche, le pied de griffon, le spéculum matricis, les lacs, les lacets, les frondes, les filets, les crochets mousses ou pointus, ou tranchants, les couteaux, les ciseaux, les cisailles, les terebra-occulta, les bistouris, les pinces, les pincettes, les tenailles, les tenettes, les cuillers, les cuillerons, mais par-dessus toutes choses, les tire-têtes ou forceps, flamands, hollandais^ irlandais, français, anglais, nus ou couverts, longs ou courts, droits ou courbes, plats, pleins, fenestrés ou non fenestrés ». Puis elle continue: « La vérité que je prétends soutenir ici, c'est que les fautes des sages-femmes, auxquelles il serait à souhaiter qu'on voulut obvier, ne sont ni si vraisemblablement communes à leur sexe, ni d'une nature aussi horrible et aussi atroce que celles qui se trouvent dans la pratique de Messieurs les instrumentaires. Vous n'avez rien à craindre parmi les sagesfemmes de comparable à ces tortures, qui vous pincent, qui vous déchirent, vous mutilent, vous estropient, vous tiraillent, vous charpentent, vous arrachent des enfants par morceaux et vous mettent des femmes hors d'état de concevoir à l'avenir ; supplices toutefois qui, dans un plus grand ou moindre degré, sont inséparables de l'usage de ces mains de fer et d'acier, que les hommes emploient si souvent sans aucune nécessité ».

Et plus loin : « On verra assez souvent un de ces instrumentaires, après une opération qui mériterait les plus sévères réprimandes, on le verra, d'un air triomphant, se quarrer à grands pas dans une chambre, et le fer meurtrier en main, chanter victoire en

criant qu'ici, l'art victorieux a sauvé la nature comme par enchantement ».

Elle affirme, comme Sacombe le fit plus tard, que tous ces instruments peuvent être remplacés, sans danger, par la main « non d'un accoucheur qui l'aurait large comme une épaule de mouton, mais une main déliée telle que l'ont pour l'ordinaire les sagesfemmes. »

Puis elle ajoute : « J'ose protester que, dans tous les cas où il

Fia. 11. — Elisabeth Nihell.

serait très possible d'opérer avec le forceps, je serai toujours sûre de le faire bien plus adroitement de mes mains ; de sorte que, sans vouloir outrer la comparaison, le forceps peut quelquefois délivrer une femme, mais comment ? Vraisemblablement comme un homme peut, s'il le veut, entreprendre de faire le tour du parc Saint-James, sur une paire de jambes artificielles qu'on nomme des échassos, qui par cette élévation empruntée le font marcher, en vacillant d'une façon si comique, qu'il n'est pas diffî-

cile de penser que ce même homme remplirait bien plus aisément son Lut, s'il daignait se servir de ses jambes naturelles )>. Elle conclut que « le plus beau, le meilleur, le premier et le plus ancien de tous les instruments, c'est la main naturelle... et c'est en cette partie où les femmes ont évidemment l'avantage sur les hommes, surtout quand il s'agit de manœuvres pour délivrer leurs semblables, où la dextérité devient incomparablement plus efficace que si on y allait à force ouverte » .

Non contente de démontrer la supériorité de la sage-femme sur l'accoucheur, elle finit par malmener, de belle façon, ces jocrisses qui font le métier de sages-femmes : « Quoi qu'il en soit dans les circonstances où une femme a besoin de l'assistance de notre art, pour le peu qu'elle soit sensible à sa propre conservation et à celle de l'enfant qu'elle porte, c'est alors qu'elle a lieu de regarder, avec autant d'horreur que de mépris, les différents rôles que jouent ces fiers champions, ces mâles sages-femmes, dont l'un rustique et bourru, voulant néanmoins faire le bel esprit, ne fera que le sot plaisant, par d'impertinentes questions tout à fait à contretemps et, au plus fort même de sa pétulante opération, demandera d'une voix rauque à sa patiente « si elle veut en être bientôt quitte » . L'autre, au contraire, se présentera comme un dameret, avec toute l'élégance d'un petit maître qui, d'un air galant et souria^^t, fera la petite bouche par la contraction de ses lèvres, pour, d'un ton doucereux, assurer Madame que les instruments ne lui porteront aucun préjudice, que l'enfant même n'en sera pas marqué ou du moins bien peu, et peut-être point du tout (1), quoique pendant tout ce temps là il mente comme un arracheur de dents ».

Il y a de l'humour dans la manière d'Elisabeth Nihell et de piquantes observations de mœurs professionnelles, il y a môme du bon sens dans ses remarques sur l'abus des instruments; mais ses attaques contre les médecins tombent par leur exagération môme.

Saraii Stone, qui précéda Nihell, variait dans son opinion sur les accoucheurs selon que ceux-ci la gênaient ou non. Ainsi elle débute, en 1702, à Bridgewater ; dans ce pays, il n'y [avait pas un accoucheur à plusieurs milles à la ronde. Sarah, forcée de faire ses visites à cheval, pense que « les maladies des femmes encein-

(1) Allusion à ce passage de Smellie : « On i)eiit introduire le forceps avec beaucoup d'aisance et de sûreté comme une paire de mains artificielles, par lesquelles la tête de l'enfant sera bien peu marquée si elle Test, et la femme bien rarement déchirée ».

tes ne sont pas l'affaire d'une sage-femme, mais d'un médecin ». Mais plus tard, en 1737, elle vient à Londres où l'équitation n'est plus nécessaire et écrit : « Je ne comprends pas pourquoi les sagesfemmes ne peuvent terminer l'accouchement qu'elles ont commencé, sans appeler des hommes à leur aide qui recueillent les

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