‹ Acheteuses de revesChapitre 10 sur 14 · DERNIER NOCTURNE · texte numérisé non relu

DERNIER NOCTURNE

Avant-hier soir j'ai trouvé sur ma table un petit paquet noué d'un ruban large où il y avait des fils d'argent et d'or dans une soie d'un vert fané délicieux.

Le ruban défait, le paquet s'est formulé en une lettre très longue, écrite sur de grandes feuilles de papier glacé d'azur pâle et qui sentait si bon.

La lettre disait :

« Ceci sera ma dernière communication. En haut lieu on a été mal satisfait de mon service littéraire. J'ai du changement. Je ne raconterai

plus d'histoires pour endormir les écrivassiers névropathes. Voici mon dernier conte. C'est une histoire aux débuts de laquelle j'ai assisté dans des temps lointains déjà, et dont la fin a quelques jours de date. Elle m'a semblé d'allure à t'amuser, et comme au fond, je t'aime assez, grand serin, j'ai pris une plume d'oiseau bleu pour te l'écrire... Suis-je assez bonne !

Il y avait une fois — de cela nous sommes à vingt-cinq ans de distance — une petite fiHe et un petit garçon qui jouaient dans un jardin. La petite fille avait sept ans, le petit garçon: dix. Elle était maigre, avec un long col pliant, au front trop bombé, au nez trop mince, une bouche trop sérieuse, et des yeux... des yeux singuliers qui avaient l'air d'être des chambres hantées. C'était une drôle de petite fille, à la vérité. Lorsqu'on posait son regard sur elle à l'improviste, la parole que l'on allait dire restait en chemin ; on avait la secousse d'un inquiétant inconnu brusquement heurté. Cette petite fille, en somme, semblait receler une âme volée qu'elle aurait craint infiniment de voir découvrir. Il y avait un peu d'angoisse

toujours sur sa figure, une expression qui, eût-on pu dire, s'était usée, avait vieilli sur d'autres figures — des figures de gens morts depuis longtemps peut-être... On ne savait.

Le petit garçon était grand pour son âge, avec une peau colorée comme un tabac d'Orient des cheveux bleus comme ceux des gitanos, de très grands yeux au regard aigu, direct et violent. Et comme la fillette avait sur sa figure des reflets d'outre-tombe, il avait, lui, les marques de la réalité, de la passion, de la vie véhémente, inscrites sur tout son être élastique et fort.

Le jardin était un vieux jardin de prieuré, à l'ombre d'une haute église, avec des murs mangés de mousses, des arbres fruitiers plantés au hasard, des violettes dans les pelouses abandonnées.

C'était une après-midi d'automne, et le petit garçon et la petite fille avaient joué longtemps. Maintenant ils s'étaient arrêtés et regardaient un rayon de soleil couché à leurs pieds, tout doré sur l'allée brune.

— Tu sais que je pars demain, que je rentre au collège, disait le garçon.

— Oui, répondait-elle.

Et dans ses grands yeux singuliers remuaient des idées qui les faisaient tour à tour tristes et joyeux — comme si elle eût éprouvé de la douleur et du soulagement tout ensemble à cette idée qu'il s'en allait.

Brusquement le gamin reprenait :

— Tu vas me jurer que pendant que je ne serai pas là tu ne parleras pas à Henry... pas une seule fois, tu entends?

Il lui prenait le poignet. Avec des rayons plus vifs de douleur et de joie jaillissant de ses yeux, la fillette secouait la tête et, d'une voix très basse qui s'entendait pourtant comme si elle eût crié, elle disait :

— Non.

— Tu ne veux pas jurer?

De cette voix qui n'était qu'un souffle, elle disait encore :

— Non!

Alors, avec un brusque élan de rage, il la prenait par sa taille si étroite, la serrait contre lui en un sauvage mouvement de tendresse et de fureur, puis, se courbant, il lui mordait l'épaule — sa petite épaule pointue au dessin

délicat, qui sortait, finement pâle, du décolletage de sa robe de piqué. Et du sang apparaissait sur la peau.

Il relevait la tête et repoussait violemment la fillette en disant :

— Comme je te déteste !

Et tandis qu'il s'enfuyait par le grand vieux jardin, de la même voix basse, timbrée, étrange, la fillette répétait :

— Non !...

C'était dans un bal. Une de ces fêtes de ville d'eaux, bruyantes et vulgaires ; ici claquantes de luxe réel et excessif, là tout en clinquant.

Une jeune fille et un jeune homme venaient de valser ensemble. Maintenant, accoudés à une rampe de terrasse, ils étaient enveloppés du velours souple de la nuit et regardaient les molles indications d'un vaste paysage, déclamatoire et lugubre, où il semblait qu'il y eut un lac, des montagnes entassées, des torrents lointains.

Le jeune homme : c'était l'enfant aux cheveux noirs comme ceux des gitanos, au regard

direct et violent. La jeune fille : c'était la petite fille dont les yeux semblaient des chambres hantées. Ils n'avaient changé ni l'un ni l'autre. Elle était toujours maigre, toujours irréelle, toujours elle semblait cacher en elle une âme volée qu'elle craignait qu'on ne lui reprît. Depuis un an ils étaient fiancés.

Et voici ce que disait le jeune homme :

— Pourquoi ne me parles-tu pas ? Pourquoi ai-je senti en toi, encore, toujours, cet éloignement de moi?... pourquoi me hais-tu? car je sens que tu me hais... Et pourtant tu es si tendre... qu'y a-t-il en toi qui m'attire et me fait peur, comme si tu étais ma destinée?... une abominable destinée !

Elle soupire et ne répond rien.

Il lui prend le poignet et le lui secoue violemment :

— Quand nous marions -nous ?... dis ?

quand?... Je suis las d'attendre, je te veux toute... Dis-moi que bientôt nous allons nous marier ?

Et de cette voix qui n'est qu'un souffle, elle répond :

— Non.

Elle pleure. De grandes larmes d'argent coulent sur ses joues, et dans ses yeux inquiétants, ces yeux où frissonnent des rêves d'âmes disparues, il y a une douleur immense. Pourtant elle répète :

— Non.

Alors il se penche sur elle, Tétreint — si fort que l'on entend craquer la frêle ossature, et il lui mord la joue cruellement. Le sang coule.

Et le jeune homme s'enfuit en criant :

— Je te hais !

Tandis qu'elle secoue lentement sa tête pensive, les larmes d'argent coulent toujours sur ses joues.

C'était dans une chambre close et tiède. Une jeune femme, immobile, étendue sur une chaise longue, regardait le feu. Cette jeune femme : c'était l'enfant du grand jardin ombragé par le mur de cathédrale, la jeune fille qui pleurait sur la terrasse.

Or voici ce que lui montrait sa songerie profonde :

... Des années de paix mélancolique après

le départ du sauvage compagnon de sa jeunesse — paix partagée avec un homme grave et doux, son mari, dont l'affection apaisante avait peu à peu effacé presque jusqu'au souvenir des troubles jadis ressentis auprès de celui qu'elle avait cru aimer. Longues, longues avaient été ces années!... Maintenant elle touchait à la limite de la jeunesse ; il semblait qu'elle allait entrer dans la grande sérénité des suprêmes apaisements. Elle regardait toujours les braises, absorbée en une intense songerie.

Pendant ces années qui avaient coulé si calmes, elle avait du beaucoup changer, car les gens qu'elle avait connus jadis ne la reconnaissaient pas tout de suite, et toujours c'était la même exclamation :

— Vous avez quelque chose de tellement différent!... vos yeux ont l'air d'avoir changé de couleur.

Elle-même sentait se dessiner sur son visage la forme d'expressions autres que celles qui lui étaient habituelles. Ses traits, sans doute, s'étaient apaisés comme son âme.

Et puis quelque chose était advenu...

Elle avait, un soir de décembre, rencontré

celui, dont l'âme véhémente et brutale avait troublé sa jeunesse. C'était à Notre-Dame. L'ombre montait du sol comme une fumée. Un chant d'orgue traînait dans l'air... Ils s'étaient trouvés en face l'un de l'autre devant un des ifs triangulaires où brûlent les cierges qui implorent et qui remercient. La rouge lueur les avait éclairés tous deux : ils s'étaient reconnus. Au souvenir de cette reconnaissance elle avait un frisson. La tête de l'homme était devenue tragique; d'abord elle l'avait crue sillonnée de cicatrices profondes, mais, l'instant d'après elle comprenait que c'était seulement des plis creusés par les sensations trop fortes, les pensers trop amers, les regrets trop persistants. Sa face avait l'effrayante immobilité qu'ont, au centre des plaines mornes, les grands chênes foudroyés où rien ne vit plus et qui demeurent comme un désespoir dressé contre la face du ciel.

Ils s'étaient parlé. Il avait dit les misères d'une vie de jouissances sans trêve, toujours insuffisantes à calmer l'appétit de son cœur brûlé par l'image de l'étrange petite amie.

Souvent depuis ils s'étaient revus. Il lui

avait parlé d'amour avec des mots féroces, des mots qui insultaient et qui adoraient... Gela avait duré des semaines. Et, à mesure que le trouble revenait en son âme, elle avait senti sur son visage revenir les expressions d'autrefois ; et les gens qui pendant un temps la reconnaissaient difficilement s'écriaient maintenant à sa vue :

— Tiens ! vos yeux ont repris leur couleur. Ils sont à présent tout à fait comme avant votre mariage.

Un jour, il n'était pas venu à l'heure où elle l'attendait; puis le lendemain encore il n'était pas venu. . . Sans doute il était las de son inutile effort pour la conquérir, il était repris de cette haine dont se doublait sa tendresse.

Elle lui avait été douce pourtant, pendant que lui, si violent, si dur, lui disait de ces paroles qui font saigner le cœur irréparablement. Si douce !... Jamais elle n'avait répondu. Elle s'était tue toujours... Maintenant il était parti. Elle ne le reverrait plus sans doute... Et, tandis qu'elle regardait le feu, des rayons rapides de douleur et de joie jaillissaient de ses yeux

— comme tant d'années auparavant, dans le grand jardin à l'ombre de la cathédrale.

Brusquement elle sentit qu'il était entré. Aucun bruit ne s'était fait dans la chambre. Elle se retourna — certaine de le voir debout devant elle.

Il était debout devant elle...

Alors les yeux fantomatiques de la jeune femme eurent un grand jet de lumière aussitôt éteint. Elle venait de comprendre que c'était la mort qui était là — debout devant elle.

Résignée, avec un rayonnement merveilleux sur la figure, elle attendait.

L'homme était terrible. Pendant les quelques semaines qui les séparaient de leur dernière entrevue, un sinistre, un hideux mal s'était abattu sur lui. Des mèches blanches sillonnaient ses cheveux ; ses sourcils et ses cils avaient disparu, laissant des marques pourpres au front et aux paupières ; des taches brunes, à la terrible signification, marquaient le haut de son visage couronné lamentablement de plaies vives. Il était monstrueux ; il était terrifiant surtout.

Et tandis qu'il se mettait à rire d'un rire

rauque, atroce, les yeux de la jeune femme devenaient sublimes. Ils reflétaient la Bonté Suprême. On eût dit que sa douloureuse et pensive forme ne tenait plus à la terre. Devant cet homme stigmatisé par le vice, répugnant et hideux, elle imposait comme une évocation de l'Idéal triomphant.

Il riait toujours.

— J'ai voulu me guérir de vous, ôter votre pensée de mon sang... et... Vous voyez ! cria-t-il .

Puis il se mit à genoux... Pendant de longues minutes leurs yeux se croisèrent en un duel silencieux — les yeux de la femme : miraculeux, bons et sublimes ; les yeux cyniques, ulcérés, féroces de l'homme.

Enfin, d'une voix basse qui frémissait, il dit cette fois encore :

— Ah ! que je vous hais!

Et elle répondit avec un sourire :

— Non... Vous m'adorez.

Alors d'un mouvement furieux il la saisit, sans qu'elle résistât, et de sa bouche empoisonnée il lui coupa la bouche en une morsure longue.

Puis cette fois encore il s'enfuit.

... Elle est morte hier de la maladie hideuse. Quant à lui — mais qu'importe lui !

Adieu, mon ami, médite cette histoire. Il s'y cache un symbole.

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