MORGANE
L'horloge de Saint- Augustin venait de laisser tomber, dans la solitude nocturne, deux austères vibrations confondues déjà en une buée de sons qui allaient mourant.
M. Gentreix — trop connu, ce banquier aux veines improbables, pour qu'il soit utile de dire de lui autre chose que son nom — remontait le boulevard Malesherbes d'un pas net, assuré, ainsi que quelqu'un dont la journée a été bonne, bonne comme était la veille, comme sera indubitablement le lendemain...
Il avait passé la soirée chez Liane de Bresseuil, sa maîtresse ; on pendait une crémaillère
en très folle bande. On avait ri, chanté, crié. Et M. Gentreix constatait, avec une satisfaction intime, que ses cinquante-cinq ans tenaient tête à quiconque devant les bourgognes congestifs et les champagnes débilitants.
Seul il partait à pied, le cerveau clair et frais, gardant l'élasticité de son entrain aussi complète qu'au début du souper ; il fumait, avec une jouissance délicate, un des cigares extraordinaires triés pour lui en une plantation de la Havane et il se sentait heureux très parfaitement.
L'air frais et sec le cinglait à la face de vivifiantes petites caresses. Il faisait chaud dans les fourrures de sa pelisse. Il allait songeant : une confortable, une légère songerie où défilaient des joies évaporées, goûtées à mesure de leur venue, non regrettées — car on ne regrette que ce pourquoi on a lutté et souffert. Jamais M. Gentreix n'avait eu à lutter; il ne croyait pas à d'autres souffrances qu'à celles qui résultent du défaut d'argent... Puis encore il n'était pas bien sûr que les pauvres ne fussent pas des imbéciles, et, d'ailleurs, son temps était trop pris pour qu'il pût rêver
beaucoup à cette sorte de gens. Oui, la vie était bonne. Tout lui avait souri, tout lui avait été plaisir, les affaires elles-mêmes ne lui avaient jamais apporté une préoccupation ; il croyait à sa veine, car, entre ses mains, tout réussissait.
Sa femme était une maîtresse de maison comme il n'en connaissait pas de seconde : intelligente, mère parfaite. Elle avait bien été sur le point de lui donner quelques soucis par le chagrin muet avec lequel elle avait accueilli d'abord ses trop flagrantes infidélités. Mais tout cela s'était arrangé très vite. Résignation ou indifférence? Qu'importait. Depuis des années, elle montrait une sérénité douce qui suffisait parfaitement à ce superficiel... Ses enfants: charmants! Sa fille merveilleusement mariée; son fils sérieux, pratique, un homme d'affaires de premier ordre... Ses maîtresses ne l'avaient jamais ennuyé ; il les gardait peu, leur donnait beaucoup d'argent et pouvait croire qu'il avait été beaucoup aimé. Il adorait les femmes, épris de leur beauté, de leur élégance, de leur gaieté, très indifférent à ce qu'elles pouvaient avoir dame.
En ce moment il s'amusait aux souvenirs de brillantes créatures qui passaient, en troupes rapides devant sa pensée, souriantes, heureuses comme il était heureux lui-même. Et des ironies lui Amenaient à l'esprit en songeant à l'un des convives du souper de Liane de Bresseuil : un jeune poète à longs cheveux plats qui, après avoir bu énormément, s'était mis à impro viser d'une parole lente et automatique, sur la Misère humaine, et avait fait, pendant quelques minutes, s'immobiliser la verve des convives et s'attendrir d'un peu de rêve les yeux des femmes... Décidément, les âmes malheureuses sont des âmes infirmes. La vie a des parfums de fleur, une jolie chanson gaie qu'il faut savoir écouter — tant pis pour ceux qui s'obstinent à s'enfermer dans une cave sordide et empestée !
A ce point de ses réflexions, M. Gentreix s'aperçut que son cigare était éteint. Il le jeta, en prit un autre et chercha ses allumettes. Sans doute il avait oublié son briquet chez Liane, car il ne le trouva dans aucune de ses poches. De cela il ressentit une légère irritation ; il admettait peu que les circonstances se
missent en travers de ses désirs, et il voulait fumer.
Mais, comme toutes choses lui cédaient à l'ordinaire, il ne tarda pas à voir, venant vers lui d'un pas vif, un passant dont le cigare faisait un point de lumière dans l'ombre de la nuit.
M. Gentreix se dirigea vers l'opportun noctambule :
— Monsieur, voulez-vous avoir l'obligeance de me donner du feu? fit-il.
L'autre s'arrêta, ôta son cigare de sa bouche, le tendit. Et, comme il relevait la tête, le banquier s'écria gaiement :
— Tiens! c'est toi, Adrien... Où diable vastu donc, à cette heure-ci ?
— Pardon, monsieur, vous vous trompez, sans doute, fit le jeune homme qui avait eu un instinctif mouvement de main aux bords de son chapeau.
M. Gentreix resta un instant immobile, le cigare entre les doigts. Fixement, avec une surprise un peu troublée, il regardait son interlocuteur... Il se remit très vite, et tout en souriant :
— Vous avez raison, monsieur, fit-il. En effet, je me trompe... Mais votre ressemblance avec mon fils est si extraordinaire...
Il alluma mal son cigare, remercia hâtivement l'inconnu, salua, et continua sa route vers la place Malesherbes, où était son hôtel.
Le lendemain, en déjeunant avec sa femme et son fils, M. Gentreix avait été sur le point de raconter sa méprise. Puis, au moment de le faire, quelque chose l'en empêcha — sans qu'il se rendît compte de ce qu'était ce quelque chose.
Pendant plusieurs jours, il fut hanté par le souvenir de sa rencontre. Cette ressemblance était vraiment anormale; la voix seule des deux jeunes gens différait — absolument. Quelle mémoire la voix de l'inconnu venaitelle évoquer?... Rien ne se précisait.
Peu à peu tout ceci sortit presque complè-
tement de l'esprit du banquier, et il cessa de chercher instinctivement dans les foules cet inconnu qui l'avait fait songer. Parfois, seulement, il se disait qu'il eût aimé à le revoir...
Il le revit.
C'était deux années plus tard, en un casino cosmopolite, à une table de baccara. Désœuvré M. Gentreix jouait — et, naturellement gagnait. Il taillait une banque quand il vit, tout à coup, en face de lui, le jeune homme inconnu ; il eut une petite secousse nerveuse. Sous la lueur violente des lustres, la ressemblance se précisait encore. Si son fils ne lui eût télégraphié de Paris, trois heures auparavant, une dépêche d'affaires, peut-être M. Gentreix aurait-il interpellé le survenant. D'ailleurs, l'impression de la rencontre nocturne lui revint avec une brusquerie émouvante. C'était bien le même personnage.
Sa voix — cette voix qui tenait à quelque chose du passé de M. Gentreix — sonna sèche. Le jeune homme, posant une pile de jetons sur le tapis, avait dit :
— Cinq cents louis sur le second tableau.
M. Gentreix eut une hésitation inhabituelle,
un peu d'angoisse sans raison, — comme une crainte de gagner.
Puis, constatant l'absurdité de son impression, il donna tranquillement les cartes, de son air indifférent de grand joueur. Il abattit neuf.
L'inconnu avait eu une très légère crispation des sourcils, et avait mâché sa moustache blonde d'un mouvement nerveux qui lui fit un instant une figure inquiétante de froide colère.
Très vite son visage se détendit. Il tira son portefeuille, en sortit une liasse de billets qu'il jeta sur la table en disant :
— Mille louis...
Le banquier et lui croisèrent un moment leurs regards. Un malaise inexplicable s'était emparé de M. Gentreix.
Il donna les cartes, et de nouveau abattit neuf.
Alors ce fut avec une véritable anxiété qu'il releva la tête vers le jeune homme. Celui-ci le fixait, une expression de souffrance mauvaise au visage; et ses yeux envoyèrent un jet de haine qui serra le cœur de M. Gentreix. Depuis
trente ans, cependant, il avait vu bien des désespoirs en bien des salles de jeu.
Il aurait voulu pouvoir parler à l'inconnu . Lui dire quoi? il ne savait... Mais déjà le jeune homme s'était dégagé brusquement de la triple haie de joueurs. Il avait disparu.
M. Gentreix quittait bientôt la partie, se mettait à la recherche du mystérieux passant. Il ne le trouva nulle part. Et cette nuit-là, M. Gentreix dormit fort mal.
Le lendemain, il demanda anxieusement si l'on ne parlait d'aucun suicide dans la ville; ce lui fut un soulagement d'être certain que personne ne s'était tué. Il fit le tour de tous les hôtels; il s'informa, au casino, auprès des croupiers et des habitués : connaissait-on ce jeune homme qui avait perdu contre lui, la veille, trente mille francs en deux coups? Aucun renseignement ne lui parvint. Et, de tout ceci, quelque chose comme une gêne demeura en travers de sa pensée.
Rentré à Paris, il avait fait faire des recherches par la police. Gomme renseignement, il avait remis des photographies de son fils aux agents. Ce personnage de mystère s'était installé maintenant dans son souvenir et obsédait sa vie. On ne trouva rien.
M. Gentreix faisait effort pour ôter de son esprit cette préoccupation ridicule qui devenait une fatigue intense pour lui — si peu habitué à se troubler des choses. Il n'y parvenait pas. Vainement se disait-il qu'en admettant qu'il y eut, à cette prodigieuse ressemblance, une autre cause qu'un hasard absolu, ce ne pouvait être
qu'un très banal incident de sa vie, rien qui dût arrêter sa pensée... il y songeait sans cesse, hanté d'une sourde crainte qu'il ne s'expliquait pas.
Bientôt il mit ses angoisses sur le compte d'un détraquement de santé — le premier qui embarrassait son existence triomphale — détraquement qui lui rendait la marche pénible parfois, la respiration brève, la poitrine et le bras gauche traversés d'horribles douleurs qui, certaines nuits, le tordaient atrocement. Son orgueil fut atteint de ceci; il n'en voulut rien avouer, ne consulta pas de médecin, et se traita avec ce mépris du mal et cette conliance en leur force des viveurs taillés à la mesure de leur rôle.
Un jour de mai, comme il flânait sur le quai Voltaire, après un tour de bric à brac où il avait fait de belles acquisitions et de bonnes affaires, il regardait l'eau lourde de la Seine, clapotante de soleil, tout en réfléchissant — avec une mélancolie qui lui venait depuis quelque temps — combien la vie court rapide, combien la vieillesse est morne, combien les joies ont peu duré. Il vit venir un sien camarade de cercle, qui marchait très vite.
— Où courez-vous ainsi? fit-il en l'abordant.
— Au palais de Justice, mon cher, venez avec moi, c'est très intéressant.
— Quoi donc?
Instinctivement il avait pris la même démarche rapide et suivait son ami.
— Mais, vous savez bien, l'affaire... Chose. C'est aujourd'hui que ça se termine.
M. Gentreix connaissait à son vieil ami ce tic, commun à bien des gens, de ne pouvoir jamais trouver un nom. Il reprit avec un demi-sourire.
— Qui ça, Chose?
— Mais, vous savez... voyons!... Est-ce que vous ne lisez pas les journaux?... Ce garçon qui a assassiné une vieille dame, sa protectrice, et puis la femme de chambre, et une petite fille... pour voler.
Us montaient les marches du Palais.
— Ah! oui, fit M. Gentreix peu intéressé. Vous avez suivi cette affaire?
— Avec passion... Malheureusement, j'ai été obligé de quitter à trois heures... un conseil d'administration, vous comprenez... Mais je n'ai perdu que les répliques... Nous allons
arriver pour le verdict... Oh! on l'acquittera sans doute... l'avocat a plaidé la folie, et très bien, ma foi... Tenez, passons par ici, nous arriverons plus vite, j'ai des cartes...
— Mais, comment donc se nomme-t-il, ce joli assassin? demanda encore le banquier.
— Attendez... attendez-donc... Mervelle!... Mervelle, vous savez bien, on n'a lu que ça depuis un mois.
Mervelle! ce nom sonna comme un grand cri aux oreilles de M. Gentreix... Mervelle!
Il revit en une seconde le gentil appartement où il avait jadis installé une femme qui s'appelait ainsi, une mignonne fleuriste qu'il avait lancée dans la vie joyeuse... Il y avait longtemps, bien longtemps de cela !
... Mais quel rapport entre cette oubliée et cet assassin?...
Au moment où il entrait dans la salle, le chef du jury venait de lire la réponse : oui à toutes les questions, et il était resté muet sur les circonstances atténuantes.
Au fond de la salle houleuse, fébrile, où les haleines mettaient une buée lourde, le président lisait les articles du Gode édictant la peine
de mort. Et là, dressé sur ses pieds en un sursaut d'horreur, les lèvres blanches, les yeux roulant convulsifs dans leur orbite, il y avait l'Inconnu que, depuis si longtemps, cherchait M. Gentreix, YInconnu qui se nommait Mervelle — comme la jolie fleuriste qui, trente ans avant ce jour, avait été la maîtresse du banquier.
Les yeux oscillants du jeune homme coururent un moment dans la salle avec l'angoisse affolée d'un regard de bête traquée. Ils rencontrèrent ceux de M. Gentreix, dont les dents serrées grinçaient de trop d'horreur. Reconnut-il celui qui, quelques mois plus tôt, lui avait gagné trente mille francs?... Son visage eut une expression hideuse...
Les gardes municipaux avaient emmené l'assassin. La foule oppressée s'écoulait. Subitement, M. Gentreix glissa contre l'épaule du vieux camarade qui ne savait dire le nom de personne, tomba à terre avec un rauquement bref, et mourut.
... Il avait eu tort de mal soigner son cœur.