‹ Acheteuses de revesChapitre 9 sur 14 · NOCTURNE IV · texte numérisé non relu

NOCTURNE IV

— Figure-toi, dit Morgane qui cette nuit-là était entrée par la porte comme une personne naturelle, figure-toi que je viens te dire adieu.

— Quelle médiocre plaisanterie ! fis-je avec le sourire un peu pénible des scepticismes factices.

— Ce n'est pas une plaisanterie.

— Je ne vais plus vous voir?

— Non.

— Jamais?

— Peut-être... Que sait-on?

— Vous ne me raconterez plus d'histoires?

— Mon cher, répondit la fée en rapprochant

ses sourcils qui semblent barrer son front des deux ailes bleues d'une hirondelle en plein vol, tu t'es conduit avec moi comme... je cherche une épithète suffisante... comme... un homme, c'est assez dire. Tu fais de la copie avec mes histoires I... et à quel point médiocre!... Tu m'as mise dans une situation ridicule, car enfin, je te le demande en toute sincérité, quelle serait ton attitude en entendant parler d'une fée qui dicte des contes pour les journaux?... Là, tu vois bien, tu ne trouves rien de poli à répondre!... Il faut cesser de nous voir. Adieu.

— Ma fée ! ma fée ! ne vous en allez pas encore!... Je n'ai pas de sujet pour mon récit d'aujourd'hui. Songez à la douleur de mes fidèles lecteurs...

— Crétin ! dit la fée.

Et elle sourit.

A son front l'étoile palpitait alternativement blanche et calme, rose et gaie, verte et cruelle. C'était quelque chose comme ces hésitations qui remuent parfois des âmes de femmes, en oscillations larges allant de la tendresse à la férocité.

C'est au moment précis où elle prononça ce si simple vocable « Crétin ! » que je compris comment j'aimais ma belle fée brune et blanche, ma tendre, ironique fée, mon énigmatique fée, ma fée adorable vers qui tous les espoirs allaient en troupe comme des bandes d'oiseaux émigrant vers le soleil, ma fée si semblable à une femme, ma fée qui allait partir ! . . .

Pendant quelques minutes elle me regarda, toujours souriante. Puis, avec un beau reflet blanc à son front, elle dit comme répondant à ma songerie :

— Moi aussi, je t'aime bien. j

— Ah, oui !... je sais ce que signifie le « moi aussi, je t'aime bien ! »

— Mon pauvre garçon, tu ne voudrais pas pourtant que je fusse amoureuse de toi? ditelle, tandis que son sourire de tendresse s'aiguisait d'ironie et que des reflets verts comme ces tons dormants, louches, équivoques, que l'on voit aux grandes profondeurs de l'eau, traversaient la chambre dardés férocement.

— Non, non, je ne voudrais rien de semblable, dis-je très vite. Je voudrais encore une

histoire, une dernière histoire après laquelle il ne me resterait plus qu'à vous remercier de celles que vous m'avez contées, et à regretter l'époque où je vous voyais passer, silencieuse et caressante, traînant les plis de votre robe au bord de mes songes.

— On n'est jamais content de rien !... Voici que tu regrettes le temps où je ne te parlais pas.

— Est-ce que les fées, elles-mêmes, ne regrettent pas leurs rêves lorsque, à demi réalisés, ils les quittent?

Morgane songea un instant. Ses yeux s'étaient voilés d'une adorable mélancolie qui la rapprochait de moi.

— Les rêves des fées ne les quittent jamais, dit-elle tout à coup en rejetant en arrière sa petite tête volontaire.

— Tant mieux pour elles, fis-je... Dites-moi mon histoire.

— Quelle sorte d'histoire veux-tu?

— Peu m'importe! Ce que je veux c'est entendre votre voix, votre voix qui fait songer à des musiques lointaines fuyant au fond d'un paysage d'automne, votre voix qui évoque

l'idée du parfum des magnolias, votre voix qui semble avoir le goût amer et suave d'une pêche, votre voix qui fait rire et qui ferait pleurer. . .

— Assez! interrompit Morgane d'un ton sec. Je connais cette sorte de littérature, et elle m'excède. Tâche donc de ne pas sans cesse oublier que je suis une fée pour écrivassiers, et ne cherche pas à me poser des lapins «. sensationnels ! »

— Dites l'histoire, fis-je avec un soupir.

— Voilà! et ne m'interromps pas, je suis pressée. Il y avait une fois... Mon histoire se passe il y a très, très longtemps, à une époque ignorée des gens dits savants et où existait sur la terre une civilisation aussi complète, aussi raffinée que celle dont vous êtes fiers. Alors vivait une humanité — qui a disparu depuis à la suite d'incidents sans intérêt — et dont la trace est si bien perdue qu'on ignore aujourd'hui son passage sur le globe.

» Il y avait donc une fois dans une grande ville qui ressemblait à Paris à s'y méprendre, deux personnes dont l'une habitait l'extrémité Nord de cette ville, dans un hôtel exquis d'élé-

gance singulière et d'harmonie bien inventée, tandis que l'autre habitait l'extrémité sud, au sixième étage, dans une petite chambre où le poêle fumait en hiver et où, l'été, les plombs fondaient au bord de la lucarne.

» L'habitant de l'hôtel exquis était une femme : elle se nommera, si tu veux, Fleuriane. L'habitant du sixième était un astronome, et nous l'appellerons Jean Hermann, pour la commodité du récit, car peut-être, en somme, se nommait-il tout à fait autrement... Cela m'est égal. A toi aussi?...

» Fleuriane connaissait Jean Hermann. Jean Hermann était amoureux de Fleuriane... Il faut, avant d'aller plus loin, que tu saches que l'astronome était un savant prodigieux, qu'il avait découvert des planètes, photographié la voie lactée, ajouté des milliards d'étoiles à la carte du ciel, qu'enfin il savait tout ce qu'on sait aujourd'hui, et deux ou trois choses en plus... Il jouissait d'une immense popularité. Ses paroles étaient oracles. Jamais un de ses calculs ne s'était trouvé faux. Il était l'infaillible.

» A cause de tout cela Fleuriane respectait

infiniment Jean Hermann et, lorsqu'il parlait, avait coutume de le regarder avec de l'attention ardente en ses larges yeux couleur d'acajou. C'est pour avoir été regardé ainsi que l'astronome était devenu absurdement amoureux de la jeune femme.

» C'était une singulière personne d'ailleurs. Il y avait en elle cette bizarre sorte de séduction émanée par les êtres qui donnent l'illusion qu'ils peuvent percer de leur lucide compréhension les ténèbres dont s'enveloppent les âmes. Quand on avait causé dix minutes avec elle on se sentait compris justement dans le recoin de cœur où jusque-là on s'était trouvé muré, seul avec beaucoup d'inexplicable.

y> Au bout d'un quart d'heure, s'ébauchait le vague espoir d'être soulagé des douleurs qu'on n'aime pas, par cette femme aux yeux pénétrants, forts et doux. Quand on l'avait vue deux fois on voulait la revoir encore, et, à la sixième conversation, on se demandait avec stupeur comment on avait existé si longtemps sans verser son âme dans celle de cette amie incomparable... Il faut aussi ne pas oublier que l'amie incomparable était une merveilleuse

blonde qui ondulait sans l'aide d'aucun fer, dont les yeux s'en allaient dans les tempes, dont la bouche était triste et pourpre comme il convient. — Tout cela faisait que Fleuriane était une dame énormément adorée.

» Le mariage l'avait ennuyée. Elle était veuve maintenant et avait organisé sa vie pour le demeurer. Elle n'avait pas d'amants... Pourquoi aurait-elle eu des amants? dis-le, si tu en as l'idée?

— Pour passer le temps, pour payer sa couturière, pour les prendre à des amies... je ne sais pas, moi.

— Tu as oublié : par amour... Cela arrive que l'on prenne un amant à cause de cela.

— Croyez-vous?

— Tout arrive, affirma Morgane un instant silencieuse.

Puis elle reprit :

— Enfin, le fait est qu'elle n'avait pas d'amants. Et, comme c'était une âme timorée, parfois elle se le reprochait... Car est-il honnête de continuer à sourire à des gens, de les regarder attentivement et ardemment, quand on est décidée à ne pas leur laisser baiser

LES CONTES DE LA FÉE MORGANE 2i7

l'ongle de son petit doigt...? Souvent elle songeait à mettre tous ses amoureux à la porte, jugeant le procédé loyal. Mais elle ne les y mettait pas et continuait de leur sourire et de leur faire croire qu'elle comprenait le mystère de leurs âmes... Et, à cause de ceci, Fleuriane tombait parfois en de graves mélancolies.

— Que ne se décidait-elle pour une de ses victimes?... Ma chère fée, votre histoire est un peu absurde.

— Moins que toi I... Quel plaisir cela auraitil fait à tous les autres qu'elle prît un amant?... Aucun, n'est-ce pas ? Et puis elle trouvait l'amour ridicule et sale. C'était bien son droit, après tout.

— Alors qu'advint-il?

— Ceci : que Jean Hermann, dont le grand amour restait tout à fait caché, eut une idée de génie... qui tourna mal, ainsi que c'est le cas ordinairement. Il arriva un jour à l'heure du thé, et trouvant Fleuriane seule, par un hasard que personne depuis n'a pu expliquer, il lui annonça avec infiniment de précautions oratoires, qu'une comète avait été reconnue

par lui et que, d'après ses tables, elles s'approcherait tellement de la terre que tout ce qui vivait serait détruit. Du reste, il supplia Fleuriane de ne parler à personne de sa confidence. A quoi bon jeter tout le monde dans les affres de la fin prochaine, inévitable?... Et il s'en retourna dans sa chambre du sixième, laissant Fleuriane extraordinairement perplexe.

» Douter de son astronome, cette idée ne l'effleura même pas. Mais elle était une personne pour qui rien n'est sans importance, et, quoique bien assurée que nul ne resterait pour rendre compte de ses derniers moments à l'avenir, elle tenait pourtant à ce qu'ils fussent d'une bonne esthétique, car elle voulait satisfaire à son goût de beauté... Comment donc organiser sa fin de vie?...

» D'abord elle envoya un télégramme vermillon — c'était les bleues de cette époque fabuleuse — à son astronome, pour savoir des dates précises. Il répondit avec l'obscurité d'un oracle au courant de son métier. Elle interpréta cette réponse, ainsi que font toujours les femmes qui, sachez-le, ne lisent jamais ce que l'on a écrit. Et l'évidence s'en dégagea

pour elle : c'était une affaire de mois, de semaines peut-être... Il fallait se hâter !

» On commençait à parler de la comète dans les journaux scientifiques, et ainsi un peu dans les autres : aux Informations. Fleuriane éprouvait une sorte de joie nerveuse à songer qu'elle seule et son ami l'astronome savaient la fin très proche et y allaient en souriant du même sourire léger que tous les autres, inconscients ceux-là...

— Je crois que je sais le dénouement, interrompis-je avec un léger bâillement. Ils se sont aimés, épousés, ils ont eu beaucoup d'enfants, la comète n'a jamais paru... et puis, c'est tout.

— Il y avait parfaitement une comète, dit la fée avec un sourire très méprisant, et ils ne se sont jamais épousés... Fleuriane ayant pris des trains divers, est allée d'abord en toute hâte dans chacun des pays où elle avait trouvé un goût de fruit mûr à la vie. Dans chacun est-il besoin de l'indiquer ? elle a cueilli une déception . . . Après ceci, elle est revenue chez elle. On parlait de plus en plus de la comète ; la chaleur était si furieuse qu'il y avait des maladies sans nombre et que la mortalité augmentait.

2a0 LES CONTES DE LA FÉE MORGANE

» — C'est bien cela I se dit Fleuriane, c'est la fin!

» Alors chaque jour elle alla chez l'un de ces hommes qui l'adoraient dans les larmes et l'angoisse, et lui fit le don de son adorable chair:'..

— Diable!... Et cela a duré?

— Assez longtemps, dit la fée. Quand la série fut épuisée, brusquement la chaleur diminua, les épidémies aussi, la pauvre humanité se reprit à respirer, et Fleuriane envoya une seconde dépêche vermillon à Jean Hermann pour lui demander des explications.

» Or cet astronome, qui était un psychologue subtil, n'avait inventé cette destruction universelle que pour amener Fleuriane à accomplir en sa faveur le sacrifice qu'elle venait de faire à tant d'autres. Son imprudence avait été de ne pas lui avouer son amour... On ne pense pas à tout. Il se croyait deviné, le pauvre garçon ! Deux jours de suite, il eut le malheur de rencontrer, sans qu'elle le pût . voir, son adorée sortant de garçonnières à lui connues, avec des yeux meurtris, et sa bouche triste et pourpre, brûlée de baisers récents. Il comprit, devint excessivement mélancolique

et, lorsqu'il reçut le télégramme vermillon, il y répondit par l'aveu de sa mystification sans pourtant y joindre la confession de son secret et défunt espoir.

— Alors que fit Fleuriane?

— Fleuriane s'était donnée à vingt de ses amis parce que c'était la fin du monde. Le monde ne finissant plus, la situation était inextricable. Au reste cette... expérience lui avait mis l'âme dans un étrange état de détachement des choses. Après avoir lu la dépêche que lui répondait Hermann, elle en écrivit une autre ainsi conçue : « Fumiste » qu'elle adressa à l'astronome. Puis elle prit un gentil pistolet à crosse d'écaillé chiffrée d'or, et se le tira dans la tête... C'était une femme à gestes bien faits. Elle mourut en trois minutes, vingt secondes, très proprement.

— Et puis? dis-je à la fée.

— Et puis, rien... Tu m'ennuies, dit-elle. Et elle disparut.

... Rien ne restait d'elle qu'un très léger souvenir de son parfum : une odeur si douce de jasmins pâmés sous la pleine lune.

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