AMOUR
Marcel Barnet et Erthol Lyell se sont rencontrés, comme tout le monde rencontre tout le monde — un soir de bal, un matin d'Acacias, ou une après-midi d'exposition — qu'importe ! Le fait à noter, c'est qu'ils se sont attirés l'un l'autre, irrésistiblement.
Elle, brune, avec une tête d'un fier dessin un peu tragique et que la forme des traits fixe en une expression de persistant pathétisme triste. Très pareille expression se retrouve sur certains boucliers d'or et de fer de la Renaissance en d'équivoques têtes de Méduse qui semblent dire l'horreur navrante que cela est de ne
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pouvoir jamais noyer ses yeux en d'autres yeux ni communiquer la contagion de son sourire.
Pour compléter sa ressemblance évocatrice, Erthol Lyell est couronnée de cheveux sombres qui se tordent en boucles luisantes indomptablement annelées. — Trente ans, veuve, riche ; douée d'une âme fantaisiste, blagueuse, un peu chimérique mais surtout très moderne, une âme qui n'a vraiment que bien peu de points de suture avec la forme extérieure de fatidique guerrier qu'évoque son profil.
Lui, trente ans aussi. Un blond extra-nerveux, un peu attristé par un naufrage conjugal qui a fait du bruit il y a quelques années, séparé de son « indigne femme » mais non divorcé parce qu'il a des enfants, qu'on lui a beaucoup dit que le divorce fait tort aux enfants, et qu'il est une nature timorée, un inquiet que troublent les responsabilités.
Ceci est d'ailleurs de peu d'importance et noté seulement pour que l'on sache pourquoi, devenu amoureux comme un chevreuil d'Erthol Lyell, femme absolument irréprochable, il se trouva dans l'impossibilité de lui offrir son nom en même temps que sa vi $,
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Elle était parfaitement libre, parfaitement « Anglaise sur le continent », c'est-à-dire parfaitement méprisante de l'opinion des gens. De sorte qu'il suffit de peu de semaines pour que s'établit entre eux l'habitude de se voir continuellement, de s'écrire chaque jour, de nouer leurs vies enfin, comme s'ils partaient ensemble pour l'éternité.
Or, il est bien évident qu'ils ne s'entendaient pas — car, pourquoi eussent-ils été seuls de leur sorte dans le vaste monde. Non, ils ne s'entendaient pas, chacun ayant son idée bien claire et totalement différente de celle de l'autre.
Erthol se disait :
— Voilà un homme qui ne m'assommera pas avec ce qu'il craint et surtout ce qu'il désire ; lui seul amuse mon esprit, lui seul comprend jusqu'au fond les combinaisons de mes robes. Je vais me reposer dans une affection sûre, et ce sera toujours ainsi. C'est un être si charmant que ce Marcel, si différent de la brutalité vulgaire des autres hommes : un frère qui de temps à autre se souvient que sa sœur est femme — juste le temps qu'il faut pour dire le mot qui caresse
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adorablement toutes les vanités... Exquis !
Et Marcel se disait — c'est bien simple et bien court ce que se disait Marcel — Marcel se disait qu'il l'aimait follement, et la voulait follement aussi.
Il va de soi qu'après un peu de temps, Marcel jugea utile au dérangement de la douce liaison de cœur et de pensée qui faisait la joie d'Erthol — femme très moderne, je l'ai dit, et par là, j'ai sous-entendu qu'elle était fort dépourvue de sens — de prendre des airs ténébreux et d'indiquer en des allusions lointaines qu'il souffrait intolérablement.
Tout de suite, madame Lyell s'intéressa. Avait-il mal au foie ? de la gastralgie ? des migraines? des ennuis d'argent?... Non, c'était l'amour ! La pauvre femme en resta découragée... Celui-là aussi!
Et vraiment comment ne pas la plaindre de cette chute du haut de l'idéale tranquillité sur la scie toujours pareille des « grandes amours troublées. »
Il y eut du froid entre les amis pendant quelques semaines. Puis, madame Lyell fit des avances. Elle avait un peu de vraie tendresse
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pour cet imbécile dérangeur d'harmonies. Sa présence lui fit défaut. Puis, comme la banalité est non seulement épidémique, mais encore contagieuse, en sa jolie cervelle d'originale une idée bête poussa : elle imagina de le guérir de son insanité, de le ramener au calme — avec de la conversation et de la douceur.
Alors, commença l'application du système des petites indulgences qui passent pour apaiser les grandes tortures de cœur.
Un lundi, Marcel garda, une heure entière entre les siennes, la main d'Erthol, crispée d'étreintes qui faisaient craquer ses os ou effleurée de lentes caresses. Il se déclara parfaitement heureux.
Le mercredi, il lui fut permis d'embrasser la paume fraîche de cette main, et aussi le poignet — à cette place où les veines s'entrecroisent en un dessin géographique si joli sous la peau transparente et douce.
Le jeudi, ce baiser était déjà devenu d'une notoire insuffisance. Pour ne pas tomber dans le désespoir, Marcel dut se mettre sur le petit canapé où Erthol était assise — et où vraiment il n'y avait pas place pour deux per-
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sonnes — et la prendre à la taille, l'appuyant contre lui d'un geste d'abord très doux puis quasi-brutal.
Le vendredi, il l'embrassa dans le cou.
Le samedi, sur la bouche.
Le dimanche...
Le dimanche elle se dégagea, se leva, réfléchit un moment, et lui dit :
— Je vois décidément que je suis une grande sotte. Mais il faut payer les sottises que l'on commet... Vous tenez absolument à ce que je sois votre maîtresse? Demain, j'irai chez vous, à trois heures.
Il fut ivre de joie.
Or, le lendemain elle arriva : sans voilette épaisse, sans toilette mystérieuse, l'air parfaitement tranquille, si tranquille et si bien l'air de quelqu'un qui accomplit simplement quelque chose de très simple que Marcel en fut comme un peu gêné dans son premier élan. Il avait tant de respect pour elle... Vous comprenez.
Elle s'assit, joliment engoncée dans les hauts collets de sa mante empire, le tulle de son voile correctement tendu sur son beau nez
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droit et fier, le bout de ses doigts gantés dans le sachet de soie brodé de jais qui lui servait de manchon. Elle attendit un court moment, très court. Puis d'une voix qui imperceptiblement raillait:
— Eh bien ! mon ami, fit-elle, me voici bien à l'heure, comme vous voyez. J'ai retardé mes essayages, défait mon rendez-vous avec Claire d'Audoroff, pour que nous ayons une heure et demie de liberté absolue... Cela vous suffira, n'est-ce pas, pour vos petits exercices? Voulez-vous que nous commencions ?
Et Marcel sentit grandir en lui cette drôle de gêne qu'il avait eue à son entrée. Il fit un grand effort et articula avec un sourire douteux :
— Comme vous êtes bonne ! . . .
— N'est-ce pas? répondit Erthol avec beaucoup de conviction. Maintenant, je crois que vous ferez bien de vous mettre à mes genoux... tenez, voilà un coussin... et il me semble que le moment est tout à fait venu de me dire que loin de moi rien ne vous est rien, que mes baisers vous font voir des paysages exotiques, que vous éprouvez par moi des émotions inconnues, et ensuite, si vous m'en croyez,
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vous vous mettrez à m'embrasser éperdument.
— Vous vous moquez de moi, méchante!
reprocha doucement Marcel en s'agenouillant, ainsi qu'elle le lui avait suggéré, mais gauchement, comme un comédien amateur répétant une scène d'amour devant un professionnel peu indulgent.
Erthol le regarda un moment, avec de l'ironie dans ses yeux.
— C'est très bien, fit-elle.
Puis, comme il lui glissait un bras autour de la taille, elle ajouta :
— Je crois que ce qu'il y a de plus pressé à faire, c'est de m'ôter mon manteau et mon chapeau avec des gestes fiévreux... mais adroits. Aussi, je vous signalerai qu'il y deux épingles dans le chapeau en question, que les pointes sortent très peu et, à cause de cela, sont infiniment dangereuses... Là ! je vous avais averti pourtant !... Donnez-moi votre main... Horrible cette blessure!...
Et de son mouchoir, elle tamponnait affectueusement le pouce de Marcel qui, érafïé par une des épingles qu'il avait tenté d'enlever, saignait terriblement.
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— Vous avez dû vous piquer une petite veine, fit- elle d'un ton sentencieux. Avez-vous du perchlorure de fer?
Non, il n'avait pas de perchlorure de fer. D'une façon générale, cet astringent est peu employé dans les rendez-vous d'amour.
Le pouce saignait toujours. Marcel était très nerveux. Erthol toujours admirablement calme, disait :
— Comme les grandes émotions peuvent être dérangées par de très petits incidents ! N'est-ce pas?... Car vous avouerez que vous n'êtes plus du tout ému en ce moment. Et même vous devez vous demander comment le reste de notre séance va s'user, car il vous sera difficile de trouver une transition spirituelle ou même pathétique pour passer de votre hémorragie à la prise de possession de mon adorée personne. . . Sou venez- vous, soit dit incidemment, que je n'ai qu'une heure et demie pour combler vos espoirs.
Ici, Marcel la prit aux épaules et chercha sa bouche avec véhémence. Avant qu'il l'eût trouvée, elle eut le temps de dire:
— Prenez garde à votre pouce ! Le sang se
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voit horriblement sur le satin gris et j'ai des visites à faire en sortant d'ici.
Cette phrase eut pour résultat d'empêcher totalement le baiser d'aboutir. Marcel regarda son doigt emmailloté d'un mouchoir, et piteusement dit :
— Je sens que vous me trouvez très ridicule. Ce à quoi, d'une voix très douce, elle
répondit :
— Vous exagérez, mon ami. Vous ne l'êtes pas plus qu'un autre... Ce qui est ridicule, c'est de se réunir à heure fixe pour se donner des sensations... auxquelles je ne chercherai pas de qualificatifs; ce qu'il y a de ridicule c'est de se déshabiller au milieu de la journée pour se dire qu'on s'adore en se faisant des bleus... Mais le temps passe. Saignez-vous toujours?... Allons-nous, oui ou non, nous plonger dans l'extase ?
— Chère, si vous m'aimiez, vous ne plaisanteriez pas ainsi, fit Marcel d'une voix douloureuse.
— Que puis-je faire de plus ?... Vous me voulez, je viens m'offrir, et vous n'êtes pas content!... Voyons, décidément... votre pouce
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est remis... jetez- vous sur moi et démontrezmoi ce que c'est que cette merveilleuse ivresse de laquelle on cause depuis si longtemps.
— ... Voulez-vous une tasse de thé ? dit Marcel après une seconde de réflexion.
Et, quand elle eut pris du thé, il lui montra une collection de dessins de maîtres espagnols. Puis, l'heure de ses visites étant venue, elle le quitta sur une poignée de main en lui disant :
— Au revoir, cher ami.
Il y a quelque temps déjà de cette aventure. Marcel Barnet ne parle plus à Erthol Lyell de ses tortures. Peut-être a-t-il compris qu'aimer est une chose et coucher une autre.
Et peut-être aussi attend-il V occasion... Qui peut dire?...
Il avait plu l'heure précédente. Des flaques d'eau, où se brisaient des coins de ciel, luisaient au pied des arbres. Le lointain boulevard, très large, était mort et tiède, presque désert. Au talus des fortifications brûlées par l'été précoce, un peu d'herbe tentait de reverdir après l'ondée. Le soleil s'atténuait à travers les buées chaudes comme des haleines et qui flottaient. Les sonorités rares paraissaient plus hautes dans la tranquillité d'après l'orage.
Une petite bonne anglaise et un très gros bébé débouchèrent à un angle de l'avenue et
lentement s'avancèrent sur le trottoir. La jeune fille était mince et grasse, avec des tons vifs de fruits printaniers à ses joues, à ses lèvres, et des yeux drôles, très grands, très jeunes, très bleus — du bleu dont sont les yeux dans la réalité et non pas dans la littérature. Eile avait le nez en trompette, elle était blonde, elle était de clair vêtue, et elle riait au gros enfant qui riait aussi, sa face ronde levée vers elle en un ravissement. On eût aimé embrasser le gros bébé — et aussi la petit bonne.
Le bébé devait avoir quatre-vingts centimètres. Il était gras. Il avait des bourrelets comiques et appétissants partout — au moins à tous les points de son petit individu laissés à l'air : à ses gros petits poignets, sur ses grosses petites pattes, à son cou d'un blanc de crème. Ses joues remontaient par-dessus ses yeux, des yeux candides et un peu blagueurs, des yeux où F inconscience et la fumisterie nageaient dans une incomparable pureté. Il avait, ce bébé, une grosse boucle bête, juste au milieu du front, et qui semblait accrochée par un coiffeur maladroit dans la panne de
son chapeau cabriolet — car il avait un chapeau cabriolet, le gros bébé, et aussi une douillette avec trois grands plis dans le dos, et même, je crois bien, des souliers à cothurne qui faisaient faire des bourrelets absurdes à la petite graisse de ses chevilles et de ses pieds.
Le bébé regardait la bonne anglaise d'en bas du trottoir, où il manœuvrait ses bouts de jambes avec des difficultés drôles. Tout à coup, il poussa un cri de guerre. Et, saisi d'une énergie subite et incoercible, le gros bébé prit un trot éperdu, lançant au hasard ses jambes potelées, faisant flotter éperdument sa douillette et brimbaler son chapeau cabriolet et la boucle du milieu de son front.
Ivre de vie et de liberté, le gros bébé fuyait devant lui en une course qu'il imaginait vertigineuse, et il répétait son cri de guerre, car il sentait qu'il était très fort, qu'il allait très vite et que la terre lui appartenait.
La petite bonne amusée, hâtait le pas, criant de sa voix gaie : « Attends ! attends ! que je t'attrape! » Et elle l'attrapait enfin, et il riait, délirant de joie, d'un grand rire qui
montait, descendait, d'un rire délicieux. Et la petite bonne, l'ayant enlevé dans ses bras, l'embrassait à pleine bouche, tandis qu'il semblait battre la mesure avec ses jambes qui ballottaient dans l'espace.
Comme elle reposait le gros bébé par terre, la petite bonne rencontra le regard d'un homme qui passait — l'un de ces individus d'aspect hésitant, commis flâneurs, Pranzini en chasse, inquiétants et louches. L'homme regarda la petite bonne et passa ses doigts spatules sur sa moustache : une magnifique moustache noir hirondelle. La petite bonne s'arrêta; un instant elle resta les yeux pris dans les yeux de l'homme, et il sourit un peu, ralentissant son pas.
La petite bonne posa sur le trottoir le gros enfant tout essoufflé, qui demeura quelque temps, oscillant sur ses jambes écartées, méditant avec une nuance de gravité sur ce qu'il savait empiriquement des lois de l'équilibre; sa boucle avait allongé et lui chatouillait le nez. C'était un bébé résolu : il repartit tout à coup d'un élan furieux, et la bonne anglaise le suivit, tandis que l'homme aux yeux lui-
sants marchait parallèlement à elle, les mains dans les poches de son veston, cambré exagérément, un sourire de gouaille et d'invite à l'angle de sa bouche cynique de mâle à vendre.
Il était beau d'une sale beauté — un Italien sans doute — avec un luisement d'yeux prometteurs de joies. Il était sûr de soi, notablement habitué aux adorations animales des filles. Il avait le calme fort de l'homme pour qui les femmes se battent et qui sait que « ça vaut ça ».
La grasse et rose petite Anglaise était plus rose : le désir de cet homme en se posant sur elle l'avait troublée.
Le bébé bondissait, avec des cris pointus comme des morsures de rire. Son chapeau cabriolet versait de côté. Ce bébé avait des allures d'orgie vraiment extraordinaires.
La bonne s'était arrêtée, enfin maîtrisant la furibonde ardeur du moutard. Et elle lui parlait en mots déformés, cabossés, gentils, auxquels il répondait par ses joyeux cris aigus et par son rire clapotant et gloussant, qui s'étranglait parfois dans son petit cou blanc. Il était joli comme une fleur, ce bébé délirant
dans la moiteur tiède du boulevard tranquille.
L'homme avait repris sa marche, lentement, lentement, se retournant sans cesse vers la petite Anglaise qui, maintenant revenue sur ses pas, marchait en sens inverse de lui, très occupée du moutard radieux.
Mais sa marche hésitait un peu. Et, subitement, comme prise d'une défaillance de cœur, elle aussi se retourna vers l'homme, déjà un peu éloigné, et, une fois encore, elle resta les yeux pris dans les yeux luisants, prometteurs de joies... Elle ne marchait plus. L'homme aussi était arrêté; il fit un léger signe de tête, impérieux et tendre. « Viens! » disait le geste. Et tout le gentil corps de la jeune fille frissonna d'hésitation... Un moment sa jeunesse s'élança vers le beau mâle dompteur de femmes. L'heure douce et chaude d'été plia son jeune cœur... C'est si bon, l'amour! si triste, la vie!... Et la grande nature, indifférente à l'infamie des âmes, avide seulement de jeter les êtres au bras des êtres, faisait indécise la petite bonne à la bouche de fraise, au large regard bleu.
L'homme, plus cambré, souriant davantage^
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l'appelait à lui par l'aimantation de son désir.
Mais, tout à coup, le bébé tumultueux, s'accrochant de ses pattes fossetées au tablier de la petite bonne, proféra une série de hurlements volontaires et joyeux qui indiquaient la subite et inéluctable décision d'être porté.
L'Anglaise, avec un soupir très léger, le ramassa, l'assit sur son bras, baisa violemment l'une de ses joues; et, détournée de l'homme, avec un nuage d'inconsciente mélancolie sur les turquoises de ses yeux, elle reprit lentement son chemin...
Lui, il eut un haussement d'épaules plein de mépris pour la bêtise de cette innocente. Puis, hâtant le pas, il disparut à un tournant.
... Et le large boulevard, morne et tiède, redevint désert sous l'âpre rais de soleil coupant les nuages du ciel brouillé.
Quelques personnes doivent encore conserver le souvenir de l'aventure lamentable et quelque peu ridicule, advenue il y a une douzaine d'années à un très jeune homme infecté de littérature, éperdu d'égotisrne, malade de vanité, incapable de réfréner un besoin hystérique d'être saugrenu devant l'attention publique. Il se nommait Henry Dulce.
Cet éphèbe avait inventé de décider une bonne mère de famille, à laquelle il avait inspiré l'un de ces amours dont seules les mères de famille honnêtes sont susceptibles — hélas ! — à lui donner un rendez-vous qui
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devait être unique dans leurs vies, attendu que, tout simplement, tout gentiment, en tendresse, le cher garçon jurait, une fois satisfaction obtenue, de tuer sa maîtresse et de se tuer ensuite.
Pour séduisant qu'il fut le projet avait son envers. Mais la bonne mère de famille, appassionnée, n'y songea pas, eut la sensation d'être sublime, vint au rendez-vous, fut tuée... Le reste va de soi. Le jeune homme littéraire fit ce qu'il devait faire: il se rata, fut arrêté, dit des mots navrants, eut d'assez jolies attitudes. Et tout cela finit par sa condamnation à dix ans de réclusion.
Assez curieux le procès. Je m'en souviens encore. Frappante surtout la déposition du mari. Il n'y avait rien compris, cet homme. Rien d'un bout à l'autre. Il ne connaissait même pas le monsieur qui avait jugé bon de tirer des coups de revolver sur sa femme. Il arrivait tout justement d'un voyage fait aux Antilles pour ses affaires. C'était en son absence qu'Henry Dulce avait été présenté à la pauvre femme de la destinée de laquelle il s'était si lestement chargé.
Ce mari — je l'ai connu avant ce drame — était un excellent homme, très congestionné, beau dîneur, qui riait haut, avait aux coins des yeux les plissements significatifs des sensualités faciles, et vendait du coton. Il habitait une grande ville du nord de la France. — Pour mon confortable de conteur, nous l'appellerons M. Nemann.
M. Nemann aimait bien sa femme, lui faisait régulièrement un enfant tous les deux ans, lui donnait pas mal d'argent pour sa toilette, lui laissait une liberté absolue, mais — voilà I — il manquait de chimérique à un degré que je ne puis pas dire. Les idées pures l'auraient certainement « rasé » — si jamais, de sa brave existence, il avait un instant songé à s'en occuper. Il appliquait cette simple théorie dont au reste la formule était dans ses centres nerveux mais non pas dans sa conscience, que l'homme n'a d'autres missions sur terre que se conserver et se continuer. Pour remplir la première, il travaillait dur, car vivre confortablement est une meilleure condition de la lutte contre la mort. Pour obéir à la seconde, il faisait — comme c'est déjà posé — un enfant
à sa femme tous les deux ans. C'était un homme d'ordre. J'achèverai de tout dire de lui en ajoutant qu'il avait voué au bézigue un amour excessif, bien qu'il y fût suivi par une déveine persistante. Impossible de rien trouver d'autre en M. Nemann — tout à fait impossible.
Elle, la victime, était une jolie créature que les livres avaient détraquée. D'insuffisante portée d'esprit pour dégager la dose de «fumisterie » que contient tout récit de passion, elle s'était installée une existence à côté de la vie, avec d'imaginaires joies, d'imaginaires douleurs. Et la réalité des choses lui était nauséabonde. Le solide amour râblé de Nemann la faisait pleurer ; elle aimait bien ses enfants, mais ils l'agaçaient un peu... En somme elle était prête pour le premier passant capable de bien chanter sa romance et de montrer au loin les ailes bleues du bel oiseau des rêves.
Tout cela était simple, vulgaire, et très banal — malgré l'intention qu'avait eue le bon jeune homme littéraire, d'en faire quelque chose de rare et de grave en y mêlant la mort. Il ignorait, ce petit, que la mort ellemême n'échappe pas au ridicule. Je présume
que c'est pour avoir commencé de découvrir cela, qu'au lieu de se tuer dans sa prison il s'y occupa sérieusement de philologie.
Enfin les dix années passèrent — assez bien. A mesure qu'il s'éloignait de cette grosse crise de sa vie, Henry Dulce s'était pris à la juger et à se juger lui-même. Il avait perçu la gaffe que cela est toujours de faire des choses violentes. Il avait regretté. Toute sa littérature était tombée de lui ; il était devenu pratique, froid, un peu féroce, décidé à vivre la vie, et complètement dégoûté du rêve.
Pendant ce temps le mari fit le chemin en sens inverse, tout aussi complètement.
D'abord il avait éprouvé cette sensation de stupeur qu'ont les gens paisibles à voir tout à coup leur vie entrer dans le domaine du faitdivers. Comment pourrait-il advenir qu'un homme sérieux, commerçant en cotons, bien posé, que lui enfin, subît une telle aventure ! Alors il commença de se souvenir que les aventures d'adultères contées par les journaux ont tour à tour pour acteurs des marquis et des horlogers, de très grandes dames et des demoiselles de magasin, et tout à coup l'irré-
ductibilité de la passion lui apparut. Il comprit que l'on aime aussi avec son cerveau. Et le monde fut changé pour lui.
Aux mépris excessifs, aux colères furieuses contre la morte, succédèrent de gros attendrissements nés de pensées sur l'horreur de sa fin. Il trouva un petit cahier relié avec le satin d'une robe de bal, et où elle écrivait au jour le jour les mélancolies oppressées de son cœur solitaire. Et il pleura beaucoup.
Puis il se décida à conduire ses enfants au cimetière où — après les autopsies féroces — la pauvre adultère dormait son ultime sommeil. Et il prit l'habitude de venir là, souvent songer à elle avec une indulgence grandissante. Un jour il sentit qu'il avait pleinement pardonné. Les ans avaient glissé sur la sanglante anecdote.
M. Nemann se disait, avec des regrets infinis qu'il aurait pu être très heureux s'il avait fait quelque effort pour comprendre la petite âme agitée, rêveuse et tendre, de sa femme. Et il se mit à repasser dans les traces de la disparue. Il resta de longues heures dans sa chambre demeurée semblable ; il lut les livres
qu'elle aimait, respira le parfum mi-évaporé de ce qu'elle avait laissé là de son âme...
Lorsque — dix ans s'étant passés — M. Nemann rencontra Henry Dulce dans une soirée d'artistes à Paris, ils étaient si changés tous deux par la volte accomplie en leurs âmes, qu'ils ne se reconnurent pas.
M. Nemann avait maigri, ses cheveux étaient très entièrement blancs. Il n'avait plus aux coins des yeux le froncillement de la sensualité joyeuse ; ses yeux mêmes étaient pâlis et dans leur clarté triste il y avait une bonté infiniment douloureuse qui lui faisait un beau regard de martyr.
Henry Dulce s'était épaissi dans sa réclusion. Il était pâle — pâle et gras. Sa peau luisait un peu. Son regard avait pris une précision, une fixité aiguë, et comme un poids. Des ridules se dessinaient finement entre ses sourcils et aux angles de sa bouche. Une amertume se dégageait de l'immobilité voulue de son masque un peu large. Il avait trente-quatre ans, une grande colère contre la vie, un intense besoin de revanche.
Or voici par quelle simple combinaison des faits ces deux hommes se rencontraient ainsi.
Pendant ces dix années de prison, Dulce avait beaucoup pensé, beaucoup écrit — en pesant beaucoup ses mots. Il était advenu que cette faculté d'invention qui l'avait mené à agir des drames en ses heures de prime jeunesse, s'était précipitée en une faculté de création, en même temps que la nécessité de songer sur soi-même avait prodigieusement développé son sens critique. Ces agents complexes l'avaient amené à écrire un singulier livre d'examen et de théorie sur la passion, tout vibrant de la puissante et communicative émotion qu'émane l'auto-analyse des fibres de l'âme. Ce livre — habilement lancé par le passionnel devenu pratique — venait d'avoir un de ces brusques succès qui font d'une œuvre, pendant quinze jours, la conversation inévitable des salons, la discussion et la blague des antres à littérature, l'occupation cérébrale du petit monde qui s'intéresse aux idées. Toutes les « femmes qui reçoivent » voulaient avoir Henry Dulce chez elles. Et il allait tout, voulant voir, chercher des points d'appui.
Ainsi s'était-il fait mener par un camarade chez le peintre Karl Ernsti lequel ignorait, jusqu'à son arrivée, que l'honneur de l'héberger dût lui être dévolu.
M. Nemann était là parce que Karl Ernsti, qui faisait alors le portrait de mademoiselle Nemann, avait beaucoup insisté pour que la jeune fille vînt entendre quelques virtuoses exotiques.
Tout cela était parfaitement naturel, parfaitement explicable, si semblable à l'éternelle ironie de la vie !...
Il va sans dire que, lorsque Henry Dulce eut parcouru les salons du peintre pendant cinq minutes, personne ne prit plus garde à la musique et qu'il se fit un de ces déplacements d'attention qui semblent mettre de grands courants dans l'air. Tous les yeux — et quels yeux ! — se posaient à la face blême et fermée de l'écrivain. Ces femmes rêvaient au mystère profond, sombre et doux, de son àme criminelle et passionnée. Les hommes pensaient à la veine d'un gaillard pour qui l'on meurt — comme était morte la pauvre folle si bien oubliée.
Peu à peu, on vint à Henry Dulce comme sous la force d'une aimantation trop puissante pour être dérivée. On se faisait présenter à lui. Un cercle se resserrait autour de sa chaise. Il demeurait froid, grave, gardant l'air fatal et équivoque où ses ambitions rageuses s'immobilisaient.
Et à un moment, M. Nemann, qui, épaulé contre une porte, songeait, les yeux perdus, entendit à côté de lui ces paroles :
— Dulce, Henry Dulce... vous savez bien... celui qui a eu cette histoire à Lille, il y a très longtemps... Il a tué une femme, il s'est tiré deux balles dans la poitrine...
— Oui, oui, très bien. Je vois... Gomment donc s'appelait la femme ?
— Ah! ça, par exemple, je ne sais plus... Avez- vous lu son livre?
— Le livre de qui ?
— Le livre de Dulce... Il a paru la semaine dernière... Lisez ça, mon cher, c'est épatant!...
Et M. Nemann, les causeurs éloignés, resta épaulé à la porte, les yeux fixés de loin sur Henry Dulce qui, sous l'avalanche des admirations, commençait d'ébaucher un pâle sourire.
Dans la poche de son habit, le mari avait ce livre « épatant » et qu'il fallait lire. Il l'avait lu, le soir même, ce petit volume d'élégant format, sur papier de luxe, ce délicat petit livre au titre rouge et noir, soigneusement tiré, ayant cet aspect joujou des volumes que l'on fait spécialement pour les jolis gestes des mains de femmes — ce terrible petit livre né d'une atroce et navrante histoire où, lui, il avait laissé toutes ses joies...
Et subissant la fascination qui amenait tous les invités vers Henry Dulce, lentement M. Nemann s'approcha de l'assassin de sa femme.
La scène avait un peu changé depuis quelques minutes. Plus audacieuse que les autres, une femme avait demandé un autographe : on l'imitait en masse. Dulce écrivait de bonne grâce, avec la même attitude amère, rapidement, d'une écriture énorme aux jambages écrasés, d'allure brutale et puissante. C'étaient des vers qui lui traversaient la mémoire, de brèves phrases latines, des réflexions quelconques ; le tout pénétré de pessimisme et d'acre tristesse. Pourtant, par instants, le pâle sourire qu'il avait aux lèvres semblait près de
s'échauffer. Mais c'étaient des lueurs vite éteintes.
Or, maintenant, le mari de la morte était tout près de la petite table où l'assassin écrivait. Un moment ils furent seuls, en face l'un de l'autre, et ils se contemplèrent.
Dans le regard du mari il y avait une tristesse douce, une sorte de pardon large, et aussi quelque chose d'un incurable désespoir. Dans les yeux de l'amant il y avait une curiosité — car cet homme lui rappelait vaguement quelque chose. Quoi?... Il ne savait plus.
M. Nemann avait tiré le petit livre de sa poche. Il le posa sur la table.
— Voulez- vous me signer ceci ? monsieur, dit-il simplement.
Dulce s'inclina, ouvrit le livre, rapidement écrivit : Souvenir cordial du 40 fécrier . 4892 à Monsieur...
Puis, relevant les yeux :
— Voulez-vous me dire votre nom ? demanda-t-il.
Et le mari répondit d'une voix très calme :
— Pierre Nemann.
La pâleur du meurtrier faillit se colorer. Il
croisa son regard avec celui de l'homme debout devant lui. Un instant ils restèrent silencieux tous les deux. Puis, comme des gens s'approchaient, Dulce reprit la plume, écrivit le nom d'une écriture plus ferme, plus grande, plus brutale encore que le reste de la dédicace, et, tendant le livre il dit :
— Voilà, monsieur.
Le mari répondit :
— Merci.
Et, comme il s'éloignait, l'écrivain le suivit des yeux et son sourire s'accentua tout à coup plus amer, plus féroce.
... Peut-être venait-il de comprendre l'irrémédiable absurdité de toutes les émotions humaines.
— Tenez ! en voilà un, me dit l'interne qui me promenait dans le grand jardin où le printemps farceur avait fourré partout des verts piquants et des jaunes imprévus, comme font les gamins à qui on a donné des couleurs.
— Qui?... Ce monsieur?
— Oui, ce monsieur. Il a tué une femme... madame de Balnerte... sa maîtresse, croit-on, mais on n'en est pas bien sûr. Naturellement, il a juré ses grands dieux qu'il n'était pas fou. Mais, c'était d'une telle évidence, qu'il a été acquitté ; et on l'a fait enfermer. Il est ici depuis deux ans... Causez avec lui, il vous
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amusera. Il ne dit rien d'absurde que ceci : qu'il n'est pas fou.
— Êtes-vous bien sûr qu'il le soit? interrogeai-je avec une vague inquiétude; car, depuis les deux heures que durait mon excursion dans l'asile, l'idée m'était venue, plusieurs fois, que les interneurs pouvaient bien être moins fondés dans leurs affirmations que les internés.
— Oh! tout à fait!... D'ailleurs, tous les assassins sont fous, vous savez, me répondit mon guide d'un air de solide conviction... Et aussi tous les gens qu'on appelle des héros, continua-t-il... Tous les excessifs, enfin. Les équilibrés restent tranquilles à faire leurs affaires et n'éprouvent pas le besoin de se risquer dans des actions dangereuses. Dès qu'un individu sacrifie à une idée son instinct de conservation, c'est qu'il est fou, c'est bien simple.
— ... Evidemment, fis-je de plus en plus perplexe.
Nous nous étions approchés du sujet de ce bout de causerie. L'interne nous présenta l'un à l'autre, avec une nuance d'ironie indicatrice
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du sentiment qu'il avait d'être, lui, un de ceux chez qui l'instinct de la conservation est demeuré intact.
Puis il s'éloigna, ayant à faire, et nous laissa en présence, moi et le fou.
C'était un homme de très moyenne taille, avec une tête trop forte pour son corps — une tête tout en longueur, singulièrement coiffée de cheveux très blonds qui s'enlevaient au-dessus de son front en toupet dix-huit cent trente, et dans lesquels la lumière glissait, le coiffant comme d'une auréole d'or. Je ne sais plus rien de ses traits; rien ne m'apparaît plus que des yeux couleur d'eau, gris, verts ou bleus, selon les moments. Ils étaient trop écartés et se mouvaient incessamment comme s'ils eussent trouvé une souffrance dans tous les coins où se posait leur regard.
Après quelques mots sur le beau temps de ce jour, sur les fleurs qui poussaient, nous nous taisions, pris tous deux d'une sorte d'embarras. Et je commençais à rêver au moyen de quitter le personnage, lorsqu'il me dit assez brusquement :
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— On vous a raconté mon histoire, n'est-ce pas? Est-ce que vous êtes médecin?
— Non, je ne suis pas médecin, me hâtai-je de répondre.
— Mais vous croyez aussi que je suis fou, naturellement?
— Mon Dieu, iîs-je en hésitant, la folie est un état si difficilement déterminable...
— Que vous n'êtes pas bien sûr de n'être pas fou vous-même, sans doute? observa-t-il avec un rire sec.
— Oui... justement.
— Eh bien ! moi, je suis tout à fait certain d'être dans mon bon sens... Et, tenez !... je vais vous dire mon histoire... Je l'ai déjà racontée à deux ou trois personnes... qui avaient l'air intelligent, elles n'y ont rien compris. Vous n'y comprendrez rien non plus, sans doute... Mais n'importe, cela me fera plaisir; il y a des moments où il faut que j'en parle... On vous a dit, n'est-ce pas, que j'avais tué une femme? Je vais vous expliquer pourquoi je l'ai tuée et pourquoi je la tuerais encore si c'était à recommencer... Vous vous apercevez bien que je suis un homme comme il faut. Autre-
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fois, j'étais ce qu'on appelle dans le monde un garçon très chic; j'avais de la fortune. Je ne suis pas plus bête qu'un autre, mais je n'ai jamais rien fait, quoique j'aie eu des facilités pour tout, parce que j'ai horreur de l'effort... et puis aussi parce que j'aimais trop les femmes. J'ai eu des maîtresses... Vous n'imagineriez pas combien ! J'en changeais souvent, parce que l'amour, pour rester beau, doit être court. Et puis, le meilleur moment est peut-être celui où l'on sent que cela va finir. Il semble qu'on goûte en une seconde toutes les joies qu'on a eues lorsqu'on est sûr qu'on ne les aura plus... Avez-vous jamais joui de cela ? Et aussi quelle griserie dans les désespoirs de femmes qu'on quitte!... C'est tellement exquis une femme qui pleure, qui se tord, qui oublie même le souci de sa beauté, qui ne songe plus aux attitudes à prendre!... Ah! j'en ai eu de ces ivresses-là!... Ce sont elles que je regrette bien plus que les autres... Mais venons à mon anecdote, je ne veux pas vous ennuyer trop longtemps.
» J'avais rencontré cette femme, la seule qui m'ait fait souffrir, je l'avias rencontrée
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dans le monde. Je ne peux pas oublier ce moment particulier où mes yeux sont tombés sur elle pour la première fois. Je venais d'entrer dans le salon, j'avais serré la main de quelques amis, quand la maîtresse de la maison me dit :
» — Venez que je vous présente à madame de Balnerte, à qui vous donnerez le bras pour aller à table.
» C'est bête comme tout, généralement, les phrases dans lesquelles la destinée tient tout entière ! . . .
» Elle était appuyée à la cheminée, hanchant un peu, très grande, montrant l'extrême blancheur de sa gorge hors de son corsage blanc, où se posaient des nœuds énormes de velours noir qui avaient l'air d'impossibles papillons attachés à elle... Je crois bien qu'elle n'était pas jolie. Elle avait des traits trop marqués, le visage trop long, quelque chose d'impérieux, de volontaire et de hautain qui irritait. Au moment où je l'abordai, elle disait cette phrase à un homme accoudé près d'elle au manteau de la cheminée :
» — Peur?... Oh ! non, je n'ai jamais peur de rien.
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» Et je me sentis provoqué par ces paroles comme si elle m'eût insulté... Je ne peux pas souffrir les femmes qui n'ont pas peur, les femmes à âme dure qui savent vouloir et qui prétendent penser. Ce sont des monstres ! On devrait les tuer toutes comme j'ai tué celle-là ! En la conduisant à table, je me sentais la haïr inexprimablement. Et cependant, après avoir causé avec elle pendant tout le dîner et pendant toute la soirée, j'avais le sentiment de ne plus pouvoir me passer de sa présence !... Elle avait de l'esprit* Un de ces esprits cinglants, coupants, qui blaguent toutes choses. Elle affirmait incessamment, avec un air de mépriser l'opinion d'autrui, et elle discutait jusqu'au bout ses affirmations avec une apparence de logique exaspérante. Elle voulait avoir raison sur tout. Et, au bout d'un certain temps, elle causait à qui l'écoutait une sorte de vertige cérébral, paralysant, qui ôtait le moyen de lui prouver qu'elle avait tort...
» Le lendemain je lui mettais une carte. Puis j'allais à son jour, puis elle m'invitait à ses soirées, et, très vite, j'entrais dans l'intimité de sa vie. Tout de suite, je lui avais dit
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que je l'aimais... Elle s'était moquée de moi, mais il y avait, dans le sentiment de désir et cle fureur qu'elle m'inspirait, quelque chose de si fort, qu'elle cessa bientôt de se moquer.
» Pendant six mois, ce fut une lutte presque féroce entre nous. Jamais je ne lui ai surpris une faiblesse nerveuse, une de ces défaillances de cœur qu'ont les femmes les plus honnêtes. Elle restait toujours hautaine, volontaire, impérieuse. Elle me dominait odieusement. Je lui obéissais comme une brute ! J'en avais peur parfois... et je la haïssais... Comment vous faire comprendre à quel point l'on peut haïr une femme qui n'a pas peur, une femme qui veut, une femme sans laquelle la vie semble impossible!... C'est à ce moment-là que je serais devenu fou, si j'avais dû le devenir... Nous passions des heures et des heures ensemble. Elle parlait de tout avec cet air d'être au-dessus des choses, plus forte que les circonstances, invincible en somme... Comprenez-vous bien le sens du mot invincible ?
» Lorsque nous étions seuls, quelquefois, je la prenais brusquement dans mes bras, je cherchais à l'embrasser... Elle était incroyable-
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ment forte... plus forte que moi, figurez -vous. Comme c'est ridicule, n'est-ce pas? Elle était aussi plus grande que je ne suis, j'avais près d'elle le sentiment d'une faiblesse, d'une lâcheté singulière... Oui! Je vous disais que j'essayais de l'embrasser : elle avait une façon de me prendre les poignets, de les tordre et de me repousser sans avoir seulement l'air de faire un effort... Oui, oui, j'étais vraiment ridicule, bien ridicule... Je le savais... Pourtant rien ne pouvait me détacher de cette infernale créature. Il y avait en elle une mystérieuse ivresse, uniquement sensible pour moi, et que je sentais bien qu'elle devait me donner un jour... Qu'était-ce que cette ivresse? Voilà ce que j'ai mis longtemps à comprendre... Et enfin cela m'a illuminé!... Je vais vous dire comment...
» Souvent, nous montions à cheval ensemble. Elle était extraordinaire à cheval ! on la sentait plus forte que l'animal qui la portait et qu'elle maniait comme une chose... plus forte! Elle était toujours plus forte... Eh bien, donc, un jour nous étions au Bois, dans une petite allée étroite, lancés en plein galop, lorsqu'à un
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tournant, à vingt mètres de nous, débouche une Victoria traînée par deux chevaux emportés : personne dans la voiture, plus de cocher sur le siège. Il y avait du taillis épais de chaque côté de ce chemin... étroit comme je vous l'ai dit, matériellement pas la place pour la voiture et nous, pas le temps de tourner. Vous comprenez bien la situation, n'est-ce pas? Savez-vous ce qu'elle a fait, sans hésiter, tout de suite?... Elle a mis son cheval un peu en biais, et à la seconde où les chevaux allaient l'atteindre, elle leur a tapé son stick sur la tête, furieusement, deux fois... les chevaux se sont jetés de côté, versant la voiture, s'abattant l'un sur l'autre, pendant que, pour éviter le timon, elle faisait cabrer son cheval à elle, en lui tirant la tête, de façon à ce que les pieds de devant retombassent sur le sol et non sur les deux bêtes qui, par terre, ruaient tant qu'elles pouvaient...
» Eh bien! pendaut tout ceci... je n'avais pas cessé de la regarder... elle n'avait ni rougi ni pâli... elle avait exécuté cette incroyable manœuvre avec des yeux calmes!
» Oui, c'est le moment où j'ai compris ce
qu'il me fallait, ce sans quoi je ne pouvais plus vivre : il me fallait voir la peur dans ses yeux... C'était là l'ivresse que je devais seul connaître!... Vous me comprenez bien, n'est-ce pas ? Eh bien ! quel moyen de voir épouvantés ces yeux durs et puissants, ces yeux qui me rendaient pareil à un enfant, lorsqu'ils se posaient sur moi ? La tuer, n'est-ce pas ? il n'y avait que cela...
Le singulier individu s'arrêta un moment et se mit à rire du même rire sec que tout à l'heure.
— Vous allez voir, reprit-il au bout d'un instant, comme cela a fini bêtement. Un soir, je me suis caché dans sa chambre. J'ai attendu qu'elle fût endormie, et puis je suis venu tout près de son lit... J'avais une lanterne que je tenais fermée... Je l'ai regardé dormir un moment... Ah! quelles minutes!... Vous ne pouvez pas vous figurer comment on se sent vivre dans ces moments-là... Enfin, j'ai ouvert ma lanterne. Elle a été violemment éclairée, moi aussi... elle s'est réveillée et m'a regardé. Alors, j'ai dit :
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)) — C'est moi. Est-ce que vous me reconnaissez ?
» Elle a répondu tout de suite :
» — Oui, parfaitement. Faites- moi le plaisir de sortir à la minute ! »
» J'ai dit encore :
» — Je suis venu pour vous tuer.
» Remarquez bien, monsieur, que pendant tout ce temps-là, elle avait toujours ses yeux calmes... Quand j'ai dit cette phrase, elle a souri un peu et m'a répondu :
» — Si vous saviez comme vous êtes ridicule !
» Alors, je lui ai planté mon couteau dans la poitrine... J'ai oublié de vous dire que j'avais un couteau... Le corps a eu deux ou trois saccades, et puis ça été fini... Et ses yeux, monsieur, ses yeux sont restés ouverts... Vous savez qu'on dit toujours que les yeux des assassinés ont peur?... Eh bien! les siens avaient seulement un air de colère... cet air hautain et méprisant qu'elle avait lorsque je tentais de l'embrasser et qu'elle disait: « Je déteste les gens mal élevés... »
» Voilà toute l'histoire... Je suis resté là
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jusqu'au matin, espérant que quelque chose changerait dans l'expression de ces damnables yeux... non, rien!... On m'a arrêté. On a dit que j'étais fou. On m'a enfermé ici... Tout ça m'est égal. Mais rien, comprenez- vous, rien ne me consolera de n'avoir pas vu la peur dans ces yeux... Ils n'existent plus maintenant... Jamais, jamais, je ne verrai cette chose... Pourquoi me regardez- vous avec cet air ahuri?... Ah oui, vous aussi vous me croyez fou... Imbécile !
Et, d'un pas brusque, l'assassin s'éloigna.
Il s'appelait Ernest Granin.
Toute sa vie il avait gardé la blondeur de poussin qui, à sa naissance, ravit d'extase la sage-femme. Il avait de gros yeux très à fleur de tête — des yeux d'un bleu si fixe, si définitif qu'en les regardant on ne pouvait que se dire: « Ce monsieur a les yeux bleus », sans que l'évidence de cette constatation laissât de place à une autre idée. Enfant, il était pâle, d'un ton uni de suif récemment fabriqué; entre vingt et vingt-deux ans, il lui était arrivé d'avoir quelquefois le sang à la tête, mais cela n'avait pas duré. Il était gras; son torse figu-
rait un parfait rectangle posé sur des jambes, comme en ces dessins que font les mioches. Il avait des mains courtes. Sa voix, incertaine, montait parfois brusquement à des notes grêles qui se fêlaient ou tombait à des notes trop profondes et qui ne parvenaient pas à sortir. Rarement il usait de son médium — qui était faible, d'ailleurs.
Dès l'enfance, il avait témoigné d'une notable facilité de caractère. Sa nourrice, lorsqu'il y avait du monde, l'interrompait brusquement aux moments où il tétait avec le plus d'entrain pour montrer « comme il était gentil ». Et, en effet, Ernest, au lieu de protester par les braillements coutumiers aux enfants, restait parfaitement silencieux et placide, ses yeux trop bleus fixés au plafond. La seule manifestation qu'il se permît était de continuer à têter dans le vide — et encore rien n'autorisait à penser que ce fût par ironie.
Il grandit avec sérénité, sans secousses, sans maladies. On le mit au collège; il y fit ses classes décemment, sans succès excessifs, sans excessives difficultés. Ses camarades ne le brutalisaient pas : il ne résistait à rien. Il accom-
plissait les corvées avec un sourire satisfait. Occupé de son action du moment, il n'en jugeait pas les conséquences, n'en recherchait pas les causes productrices, et, par cela, l'amertume de vivre était pour lui diminuée, presque supprimée. Souvent il était distrait. Une paresse intérieure le faisait jouir beaucoup de ces états où les sensations opèrent leur petit travail sans aller jusqu'au tuf de la conscience, éveiller les idées.
Vers dix-huit ans, il s'enrichit d'un tic qui ne le quitta plus. Lorsque quelqu'un l'abordait, tout de suite, sans attendre la formule de salut usitée, il disait d'une voix bredouillante et cordiale, avec un très léger rire :
. — Très bien, merci, et vous?
Ce qui fit que ses camarades de l'École de droit, puis tous les gens qui l'approchaient, s'accoutumèrent à l'appeler : « Très-bienmerci! » nom qu'il garda toute sa vie, comme il conserva sa blondeur de poussin.
Au bout d'un certain nombre d'années il devint notaire et remplit assez bien cette fonction, quoique l'impossibilité où il était de ne pas céder aux idées des gens avec qui il
parlait et sa flagrante impuissance à contredire, l'amenassent parfois à laisser ses clients s'embarquer pour le pays des chimères, et à les y suivre.
Il eut aussi le tort de prêter de l'argent à des personnes qui jugèrent inutile de le lui rendre, et celui de prendre pour maîtresses les femmes dont ses amis ne savaient comment se défaire. Certains allèrent jusqu'à dire de lui qu'il était un crétin. Mais toutes ces choses n'altérèrent pas sa sérénité, car il n'était pas certain que ses débiteurs ne dussent jamais le payer, et toujours il ignora le rôle spécial de sauveteur qu*il jouait, aux heures lasses, dans les liaisons de ses camarades. En somme, les femmes qu'il avait ainsi lui donnaient les mêmes joies qu'à ses prédécesseurs. Quant au fait de s'entendre affirmer qu'il était un crétin, il n'y attachait aucune importance : c'était une plaisanterie, sans nul doute, et, comme il ne cherchait jamais la raison des choses, il ne s'en troublait pas.
Un jour, quelqu'un lui dit :
— 11 faudrait vous marier. Un notaire doit être marié.
C'était son plus intime ami, un garçon sérieux, très comme il faut.
Ernest Granin répondit :
— C'est vrai : un notaire doit être marié. Je vais me marier.
— Avec qui? interrogea l'ami, qui s'appelait Ludovic Nangeais et présentait chaque année un cheval au concours hippique.
— Avec qui ? répéta Ernest. Je ne sais pas. Je vais chercher.
Le. lendemain, M. Nangeais avertit Granin qu'il avait réfléchi et trouvé pour lui la femme souhaitable. C'était une jeune fille d'excellente famille, admirablement élevée, jolie, spirituelle» Ernest sourit et épousa. Le jour de son mariage, il remplit la sacristie de ses plus fébriles : « Très bien, merci. Et vous ? »
Son existence fut très heureuse, sans autres incidents que la naissance d'une fille, qui survint environ un an après son mariage. On appela cette fille Charlotte.
Maître Granin lui voua la plus délirante passion. Dès qu'elle put marcher, il commença par subir sa volonté comme toujours il avait subi toutes les volontés — bien plus encore.
El, parfois, Charlotte, qui était une fantaisiste, contraignait le notaire à risquer la dignité professionnelle en de singulières équipées. Elle parlait à peine que sa distraction favorite fut de voir son père danser en caleçon devant elle. Maître Granin dansait donc en caleçon... Que ne faisait-il pas? Que n'aurait-il pas fait? Son bonheur était très complet. L'étude prospérait. Madame Granin, belle personne brune et autoritaire, lui dictait chaque matin ses occupations et même ses idées pour la journée. Mademoiselle Charlotte Granin était incontestablement un prodige. Le bon notaire avait des amis excellents ; Ludovic Nangeais, entre autres, était tout à fait entré dans l'intimité de sa vie et lui donnait des conseils parfaits. Le seul point jadis un peu embrouillé de sa coite existence : la difficulté d'accorder les diverses volontés qui pouvaient peser sur lui — d'arriver, par exemple, à une détermination lorsqu'un ami disait : « Sortons », tandis qu'un autre formulait : « Mais non, restons » — avait disparu ; des impulsions identiques le dirigeaient maintenant. Le bon notaire avait cessé une fois pour toutes de
penser à quoi que ce fût. Il n'avait plus à essayer de vouloir.
Cela durait depuis seize ans. Ernest Granin s'était complété par un petit ventre piriforme qui lui allait fort bien. Il avait quarante-huit ans. Et, parfois, il apostrophait dans ses ténèbres intérieures le drôle d'être capricant, communément appelé Conscience, pour lui faire témoigner que, décidément, la vie est une bien excellente chose.
Un matin, comme, pour trouver des cartes à envoyer à un avoué auquel un solennel incident était survenu, « Tr es-bien-mer ci » fouillait dans le buvard de sa femme qui venait de sortir, il rencontra une lettre toute raturaillée, écrite avec une hâte démente, et où pourtant se reconnaissait le graphisme de madame Granin. Il n'était pas curieux ce notaire, pas du tout curieux; mais cette écriture était si étrange qu'il prit le papier et se mit à le lire. Il lut jusqu'au bout, puis relut, puis relut encore. Vraiment, sincèrement, il n'y comprenait rien.
Cette lettre était adressée à M. Nangeais, ainsi qu'il résultait d'un emploi incessant de
son prénom de Ludovic... et même, dans une phrase d'indignation spéciale et de pathétique suraigu, il était appelé, en toutes lettres, « Monsieur Nangeais »... Il n'y avait pas de doutes, c'était bien à lui qu'était destiné le papier étrange. Mais ce qu'il disait, ce papier!... Il disait que madame Granin se tuerait plutôt que de continuer la vie sans l'amour de Ludovic, qu'elle méprisait cordialement « Très-bienmerci », qu'elle l'avait trompé le lendemain de leur mariage et que — ainsi qu'il était établi par des dates et des faits précis — Charlotte ne pouvait être que la fille de M. Nangeais.
Il semblait que ledit Ludovic eût, tout à coup, découvert l'immoralité de la situation et souhaitât d'en sortir. Madame Granin, avec cette implacable logique qu'ont volontiers les femmes, trouvait que c'était se prendre tard, pour réintégrer le respect des foyers, qu'attendre seize ans. Elle se refusait à toute rupture, à tout arrangement...
Au bout d'une demi-heure seulement, il parut à Ernest Granin qu'il venait de comprendre la situation : sa femme l'avait toujours trompé, sa fille n'était pas sa fille!...
TRÈS -BIEN- 31 ERCI 183
Il s'assit et regarda le tapis avec une attention profonde, la pensée perdue.
A onze heures et demie, la porte s'ouvrit et madame Granin entra. Ils se regardèrent.
Le notaire s'était levé. Il tenait toujours la lettre, qui tremblotait dans ses doigts. Madame Granin pâlit un peu : elle avait reconnu le papier, l'écriture. Rapides, ses yeux allèrent à ceux de son mari et s'y rivèrent, durs, féroces presque. Il marcha vers elle avec, dans son regard trop bleu, une paillette de colère qu'elle n'y avait jamais vue. Toujours, elle tenait ses yeux sur lui, sans un mouvement.
« Très-bien-mèrci » voulut parler; mais il se passait dans sa gorge je ne sais quoi de mal défini qui l'en empêcha. Il songea à la frapper, mais elle le regardait toujours...
Alors le pauvre notaire vit tout son passé, tout son avenir, sous le coup de cravache de deux éclairs: sa douce vie détruite, sa confiance si mal récompensée, ses tendresses inutiles, sa vieillesse morne, solitaire, ridicule... Un effroyable soulèvement intérieur lui parut devoir faire éclater ses côtes comme des ressorts forcés...
La voix de Charlotte sonna dans la pièce voisine; elle chantait :
Qu'est-ce qui aime le chocolat?
C'est pa-pa...
Un coup de timbre s'entendit au travers des portières closes. Ernest Granin devint pourpre jusqu'à ses cheveux jaunes. Madame Granin fit un pas en avant, et son regard, toujours veillant celui de son mari, prit une force nouvelle. Il sembla qu'il parlait, ce regard, qu'il ordonnait... Et comme, en même temps, s'ouvraient deux portes, l'une pour donner passage à la tumultueuse Charlotte, l'autre à Ludovic Nangeais — c'était le jour où il avait coutume de déjeuner avec ses bons amis — le notaire, redevenu tout blanc, d'un ton uni de suif récemment fabriqué, s'avança vers lui et, d'une voix bredouillante, cordiale, avec un très léger rire :
— Très bien, merci. Et toi ? fit-il en serrant la main, un peu nerveusement, à l'arrivant.