NOCTURNE I
C'était une nuit où je ne pouvais dormir.
La Fée assise au pied de mon lit me regardait ; la fée si brune, aux yeux noirs et bleus comme l'acier sombre des armes, la fée qui traîne les plis de ses robes pâles au bord des songes.
Dans ses cheveux il y avait une grande étoile, aux feux changeants, qui emplissait la chambre d'une lueur sulfureuse et vibrante ; tantôt la lueur était verte, tantôt rose, parfois toute blanche. Et , à mesure que variaient les couleurs de l'étoile , il semblait que des jaillissements d'émotion intérieure transfigurassent la claire apparition.
Les rayons rouges la faisaient toute joyeuse, enfantine presque. Les rayons bleus la noyaient au fond d'un songe attristé qui l'éloignait, pour ainsi dire, la reculait dans la lumière morte des douleurs éternelles. Quant aux rayons verts, ils la nimbaient d'ironie, allumaient dans ses yeux noirs et bleus les diaboliques paillettes de la moquerie... Ils étaient jolis, ces rayons verts.
— Conte-moi quelque chose. Je ne peux pas dormir et j'ai mal à la tête, dis-je piteusement à la fée si brune.
En ce moment l'étoile était toute blanche et la chambre se baignait d'apaisement.
La fée dit :
— Écoute I
Et comme elle avait levé la main, pointant l'index, sérieuse et calme ainsi qu'une aimante nourrice, ce très léger mouvement avait remué les plis de sa robe pâle et toute l'atmosphère s'était emplie du parfum de la fée — une odeur véhémente et douce de jasmins pâmés sous la pleine lune.
— Écoute ! avait dit la fée.
Elle continua ainsi :
— Sur la grande roule où le soleil arde, où les durs cailloux sont brûlants , où le vent soulève la poussière cuisante, un homme marchait. Depuis longtemps il allait devant lui, les pieds torturés par les cailloux durs et brûlants, la gorge saignant de soif sous l'acre morsure de la poussière cuisante, les yeux douloureux, le souffle épuisé... Il allait chargé d'un ballot énorme qui lui pliait les reins, l'écrasait de son poids, fléchissait ses jambes lasses, mettait en ses yeux l'égarement désespéré de l'effort trop grand, trop long, et qu'on sait inutile...
» Au début du jour, quelqu'un l'avait ainsi chargé, lui disant de marcher jusqu'au soir, et qu'alors il se reposerait. Mais le soir tardait tant à venir. La route s'allongeait toute pareille ; il n'y avait pas de ruisseau pour la soif, pas d'ombre pour les yeux endoloris, nul talus même où s'asseoir un moment. Et au fond du regard de l'homme s'allumait une colère de désespoir.
» Dans le ballot énorme qui pliait ses reins, fléchissait ses jambes, l'écrasait de son poids, il y avait, soigneusement roulés en des voiles de soie qui sentaient la rose et le santal, le
grand amour et la grande douleur de l'homme exténué. Depuis le matin il les portait ainsi. Il devait les porter jusqu'au soir... Le soir ne venait pas.
» Et l'homme marchait, toujours plus lentement.
» Tout à coup le souvenir de quelque chose l'immobilisa au milieu de la route où ardait le soleil.
» En le chargeant on lui avait dit aussi :
» — Quand tu en auras assez de ce ballot, défais la boucle qui appuie sur ton sein gauche, et tu seras délivré.
» L'homme songeait, immobile, tout droit sur la route monotone et embrasée.
» Puis il eut un sourire de défi. Défi porté sans doute à l'intime voix qui chuchotait en lui, qui lui suggérait l'ivresse de mourir de souffrance... Et d'un geste impatient l'homme défit la boucle qui appuyait sur son sein gauche.
» L'énorme ballot se détacha doucement de ses épaules et tomba à terre, sans secousse, sans bruit , sans soulever la poussière cuisante de la grande route. Et l'homme se sentit libre.
» Alors une ivresse et une peur le saisirent. Il se mit à courir pour ne plus voir le ballot écrasant, pour ne plus le reprendre, pour l'oublier en le fuyant.
» Pendant des heures , il courut ainsi . Puis de nouveau il s'arrêta.
» Depuis longtemps il était entré sous un bois moite de l'humidité tiède des étés merveilleux. A ses côtés des sources jaillissaient avec des froufrous offreurs; des fleurs sentaient bon. C'était un coin de Paradis où planait l'heureuse sérénité... Mais l'homme regarda distraitement les sources sans songer à y boire, il ne sentit pas l'humidité tiède détendre sa peau desséchée. Le parfum des fleurs frôla ses narines sans pénétrer son cœur.
» Pourtant il se rappela qu'il avait eu soif, et, se courbant vers le ruisseau , il but largement l'eau froufroutante qui s'offrait.... Il n'avait plus soif, et cette eau lui donna des nausées.
» Alors il se remit en marche, très lentement. Il n'était plus las. La hâte d'arriver s'était enfuie de lui au moment où son écrasant fardeau tombait dans la poussière. De temps
en temps il cueillait une fleur, la respirait, puis la jetait agacé... Le parfum de ces fleurs évoquait un autre parfum... Le parfum d'une chose oubliée. A mesure qu'il marchait il faisait un grand effort pour se rappeler cette chose, et il ne pouvait pas.
» L'homme était devenu très triste.
» Enfin , brusquement , la forêt s'écarta devant lui. Il était dans une morne plaine brune. Derrière lui, se courbant vers l'horizon saignant, le soleil moribond descendait... Au bout de cette plaine il trouverait la nuit, la nuit qu'il avait tant souhaitée !
» Et tout à coup l'homme poussa un grand cri, car il venait de comprendre pourquoi la soif l'avait déserté près du ruisseau froufroutant et offreur , pourquoi la fraîcheur du bois ne l'apaisait pas, et enfin ce qu'était cette chose dont le parfum transposé s'exhalait de toutes les fleurs.
» Il se souvenait maintenant.
» Lorsqu'on avait roulé son grand amour et sa grande douleur dans les voiles de soie qui sentaient la rose et le santal, on avait mis avec eux son âme qu'on n'avait pu en détacher...
Elle était restée là-bas, sur la route où ardait le soleil !
» C'est pourquoi le désir des choses s'était éteint dans l'homme qui avait jeté à la poussière le fardeau de son souvenir.
» Et l'homme sachant qu'il ne pouvait retourner sur ses pas — car la route où Ton a passé n'est plus — se mit à marcher vers la nuit qui montait lente et douce, vers l'apaisante nuit où s'éteint le remords. Et tandis qu'il marchait sa figure était si triste qu'elle augmentait la mélancolie du grand paysage éploré. . .
Et Morgane soupira.