NOCTURNE II
Morgane venait d'entrer dans ma chambre silencieusement, à travers les vitres fermées.
Elle fit un très léger signe de la tête et sourit son tendre sourire des heures roses — et, en effet, l'étoile qui frissonne sur la laque de ses cheveux noirs était rose, d'un indicible rose qui ne ressemble en rien à cette couleur de sucre d'orge en fusion qu'épandent sur les choses nos illuminations terrestres et réelles. L'étoile faisait dans toute la pièce un miroitement continu et changeant, donnant parfois des visions mates comme celles de belles porcelaines chinoises ou des tons crémeux de chair de fleurs.
Et ensuite la lueur se nacrait, elle devenait transparente, lointaine, chimériquement tendre, et une joie d'être émanait de tout ce rose frémissant, vivant, aimant. Un repos apaisait le cœur. La vie pressée, brusque, méchante, s'était un moment arrêtée pour sourire comme sourit la fée debout auprès de mon lit — pour sourire le tendre sourire des heures roses.
— Une histoire ! amie chère, implorai-je. Il a fait amer et bête toute la journée. J'ai vu des gens qui souhaitaient vivre très vieux, des femmes laides et des hommes d'esprit... Dis-moi une histoire ! une histoire qui console, une histoire rose comme ton sourire.
Morgane songea un moment.
— Il n'y a pas d'histoires roses, tu devrais le savoir, fit-elle... En veux-tu une mauve?
— Non, insistai-je grognon. Rose! Je la veux rose !
— Et d'abord, qu'est-ce qu'une histoire rose ? recommença la fée qui avait sur son masque, doucement blanc d'un ton opale, le rayon suave de la féminine indulgence.
— Une histoire rose, affirmai-je, c'est naturellement une histoire qui finit bien.
— Ah! dit la fée.
Et il me sembla qu'à ce moment elle se moquait un peu de moi.
Après un temps aussi noblement pris que par une sociétaire de la Comédie-Française, Morgane commença ainsi :
— Cendrillon était assise sur une natte. Amèrement elle songeait; elle songeait que nul ne l'aimait ni ne l'aimerait , qu'en vain jetterait- elle son cœur devant ceux qui passaient. Et Cendrillon pleurait car elle ignorait la science de la vie.
» Or, comme les larmes de Cendrillon coulant rapides, tombaient sur la natte claire où elle était assise , de l'une de ces larmes — semblables à des diamants plats qu'on incruste à la garde d'or des sabres courbes — un scintillement vif jaillit. Alors Cendrillon vit, dans l'ombre blonde de la pièce, un être singulier, diaphane et souriant, qui se tenait debout devant elle et dont la forme inconsistante semblait faite d'un peu de fumée grise et bleue. Et comme elle regardait l'étrange silhouette, il lui parut qu'une voix en sortait — voix qu'elle entendait non avec ses oreilles mais avec quelque
chose de vibrant et de subtil, quelque chose comme un sens nouveau qui venait de naître en sa poitrine. La voix disait:
» — Veux-tu être adorée, petite Cendrillon?... adorée pendant des siècles infinis ?
» — Oui, répondait la solitaire avec un cri de toute l'âme.
» Alors, la frêle forme irréelle s'approcha plus encore de la jeune fille : elle sentit à sa taille l'enlacement d'un bras puissant, et la chambre disparut. Cendrillon volait dans l'air, emportée par le génie.
» Bientôt ils s'arrêtèrent en un lieu où d'innombrables routes se croisaient. Le génie posa sur le sol brûlant Cendrillon toute frémissante d'angoisse.
» — Écoute , commença-t-il de cette voix qu'elle entendait avec le nouveau sens subtil et vibrant qui venait de naître dans sa poitrine. Je ne t'ai pas tout dit... Pour être adorée, petite Cendrillon, adorée pendant des siècles infinis , il faut que tu renonces à l'ivresse d'aimer.
» — Qu'importe ! cria l'enfant. Je sais ce qu'est aimer : c'est trop souffrir !*.. Ce que je
veux désormais c'est être aimée. Hâte-toi ! dieu du rêve, accomplis ta promesse !
» Alors le génie posa son doigt sur le front de l'enfant triste, et ce front et ces joues, dont la peau semblait un laque précieux délicieusement doré, devinrent de l'or — et de même son corps menu, élastique et souple. Et ses yeux, noirs comme des émaux sombres coulés en des ciselures, devinrent de l'émail. Ses lèvres, rouges comme l'ivoire teint dans les pourpres puissantes du nopal, devinrent de l'ivoire. Ses cheveux, semblables à du marbre noir merveilleusement sculpté autour de sa tête, devinrent du marbre. Et sa robe de légère étoffe blanche, qui semblait avoir des reflets d'argent et où de roses dessins compliqués semblaient du corail, devint une robe d'argent incrustée de corail.
» Puis le génie cueillit au bord de la route une large fleur bleue qui venait d'y pousser subite et radieuse. Il la mit clans la main de Cendrillon; et dès qu'elle eut touché cette main, la fleur devint un grand saphir, rigide et superbe.
» Alors le génie souriant tristement, dit à Cendrillon :
» — Tu n'es pas plus charmante que tu n'étais tout à l'heure. Ta peau n'est pas plus finement dorée, pas plus pur l'émail de tes yeux, plus frais l'ivoire de ta bouche, ni plus superbe le casque de marbre de tes noirs cheveux. Mais tu es devenue l'impassible et l'impossible. Tu es l'Idole. Tu seras adorée... Adieu, Gendrillon. Si jamais tu te lasses de ta féroce ivresse, jette à terre la fleur de saphir et je reviendrai pour te secourir... si je puis.
» Et après avoir fait monter Cendrillon sur le socle d'or d'un Dieu qui jadis protégeait ce carrefour et qu'un marchand de curiosités avait emporté la semaine précédente, le génie se dissipa dans l'air du matin.
» Peu après des hommes passèrent et, frappés d'admiration, pris de folie à la vue de l'Idole, vinrent se prosterner devant elle et sangloter d'amour. Toute la journée il en passa. Beaucoup restèrent, le front dans la boue du chemin. Les autres s'en allaient, le cœur empoisonné par l'irréductible souvenir. Et Cendrillon sentait, sous l'or de son sein pur, une ivresse toujours grandissante dans ce triomphe qui berçait les orgueils torturés de
son âme. Elle jouissait de son indifférence comme du baume fort qui, en même temps que la paix, donne des rêves de paradis.
» A ses pieds des fils de rois se poignardaient, des marchands se battaient à coups de couteau, des hommes en guenilles à coups de poing. Et tous répétaient, avec des cris de douleur profonde, les mêmes mots. Les mêmes mots, toujours les mêmes :
» — Ah ! si l'or de ton corps pouvait frissonner et vivre, si l'émail de tes yeux pouvait voir, si le marbre de tes cheveux s'assouplissait, si l'ivoire pourpre de tes lèvres pouvait sentir la chaleur des baisers ! si, telle que tu es, tu étais une femme!...
» L'Idole semblait sourire étrangement, tandis que ses yeux regardaient loin, si loin, au delà du monde. Elle se souvenait du temps où elle était une femme toute semblable et où nul ne l'aimait. Et, en un délire silencieux, elle jouissait de son indifférence.
» Les années passèrent. Il y avait des ossements empilés aux pieds de l'Idole souriante, cruelle — parce qu'impassible et noyée dans son rêve. Sur ces ossements, des vivants se
roulaient avec des sanglots et des cris, ou bien, en de mornes silences, mouraient avec sur leurs lèvres le rictus amer des fièvres lentes.
» Mais un jour quelqu'un passa qui ne s'arrêta pas : c'était un simple garçon qui marchait en sifflant, allant à la ville voisine faire quelque chose d'utile sans doute. Il regarda l'Idole et continua son chemin. Alors, tout à coup, Cendrillon fut lasse de son rêve d'adorations. Et comme, dans la nuit ardente et claire, les sanglots montaient vers elle en une confuse et navrante mélopée, elle sentit l'invincible dégoût des choses s'abattre sur elle et l'étreindre, féroce. Dans la poussière elle jeta la grande fleur de saphir qui, en tombant, coupa l'air d'un rapide frisson de lumière.
» Le génie surgit devant elle, diaphane et souriant. Au-dessus des hommes sanglotants et prosternés sous le rayon d'étain poli de la lune, Cendrillon dit ceci :
» — Je veux l'amour de celui qui est passé sans s'arrêter... Et aussi je veux pouvoir l'aimer. Rends-moi mon cœur I génie des rêves.
» Et lui, souriant toujours, répondit :
» — Il t'aimera, tu l'aimeras. Mais il faut
d'abord consoler ceux-là qui gémissent et qui aiment à tes pieds.
» — Comment faire? dit l'Idole.
» Alors le génie ramassa dans la poussière la grande fleur de saphir. Puis il posa son doigt sur le sein gauche de Gendrillon dont le visage d'or sembla pâlir et l'émail des yeux s'illuminer d'extase et de douleur. Comme un. coup de couteau l'effleurement du doigt diaphane lui avait troué le sein. De son cœur le sang jaillissait en larges gouttes et tombait dans le calice de la fleur de saphir. Quand il fut empli, le génie dit encore :
» — Donne à ces misérables le sang de ton cœur. Ensuite tu seras aimée de celui qui est passé sans s'arrêter... tu l'aimeras... Adieu.
» Et après avoir effleuré de ses lèvres irréelles le front de l'Idole, l'esprit s'abolit dans l'air léger de la nuit ardente et claire.
» Cendrillon courba la fleur au-dessus des prosternés qui sanglotaient et mouraient. Une goutte du sang de son cœur tomba sur les lèvres de celui qui était le plus proche. Il se leva avec un grand cri de bonheur :
» Elle vit !
» Elle vivait en effet : le marbre de ses cheveux s'était assoupli, l'ivoire pourpre de sa bouche frissonnait, l'émail sombre de ses yeux était noyé de larmes, l'or de sa peau frémissait.
» Et l'homme répéta : « Elle vit! » Puis comme la goutte du sang était bue, il ajouta encore :
« — C'est une femme... une femme comme les autres...
« Alors, avec un grand soupir de soulagement, avec un sourire aussi à la pensée de la démence qui avait empli les heures envolées, bien vite il s'enfuit. Et tous, de même, furent guéris en une seconde d'aimer celle qui donnait le sang de son cœur, parce qu'elle leur donnait le sang de son cœur.
» A la fin de la journée, Cendrillon était seule, descendue de son piédestal, et triste ineffablement.
» Tout à coup, au croisement d'une des routes innombrables apparut le passant du matin. Cendrillon alla vers lui, tendant la grande fleur de saphir où une seule larme du sang de son cœur restait encore. Le simple garçon qui revenait de la ville voisine, tran-
quille, satisfait de quelque humble besogne soigneusement accomplie, prit le lotus scintillant avec un geste qui hésitait. Il regarda la fleur, puis regarda la femme dont le front doré pâlissait.
» — Bois, dit-elle.
» Il obéit, surpris. Et, lorsque la goutte du sang eut coulé dans son cœur, la fleur de saphir se flétrit et Cendrillon, toute droite et pâle au bord du chemin, ne fut plus que Cendrillon. Elle serra ses deux mains sur sa poitrine et dit :
» — Je t'aime.
» — Moi aussi, je t'aime, répondit le simple garçon. Viens avec moi dans ma petite maison, tu m'aideras à tresser des paniers, et nous serons très heureux.
» Et Cendrillon s'en fut avec lui.
— A-t-elle été heureuse, croyez-vous, fée chérie? interrogeai-je curieux, perplexe surtout.
— Je ne l'ai jamais su, répondit Morgane. Je ne vois pas bien que penser du bonheur de cette idole devenue tresseuse de paniers.
— Alors, l'histoire rose?...
— Est une histoire rose... Le bonheur n'est-ce pas cela? Donner le sang de son cœur à l'Inconnu qui passe, et le suivre ensuite... sans savoir où l'on va...