‹ Acheteuses de revesChapitre 8 sur 14 · NOCTURNE III · texte numérisé non relu

NOCTURNE III

— Bonsoir, dit Morgane qui venait de surgir d'un angle tout ouaté de nuit.

Et elle ajouta avec un froncement de son joli nez arabe :

— Pourquoi as-tu l'air si particulièrement bête aujourd'hui?

— Particulièrement?...

Je sentis mon ton perplexe. Puis honnêtement je formulai mon état psychique en ces mots :

— Je ne sais pas.

— C'est un tort. Il faut toujours savoir pourquoi on a l'air plus bête que de coutume.

Ignores-tu que cet air-là montre aux gens qu'on est amoureux, intimidé, qu'on a perdu de l'argent?... Quand donc t'aurai-je habitué à prendre des airs malins pour ne penser à rien !

— J'ai une névralgie, insinuai-je humblement.

— Moi aussi.

Et la fée, d'un long geste souple, s'étendit sur un meuble.

Il faisait vert dans ma chambre; au-dessus du petit front volontaire de Morgane, l'étoile dardait, tantôt brèves, tantôt très longues, des lueurs où il y avait alternativement la couleur aiguë des émeraudes très chères, la splendeur de certaines carapaces d'insectes, ou encore ces tons dormants, louches, équivoques, que l'on voit aux grandes profondeurs de l'eau — et ce vert malade, méchant, qui mouvait, vibrait, ruisselait, mettait dans la pensée un malaise, une angoisse lente.

— Je ne savais pas que les fées eussent des névralgies, dis-je après avoir contemplé un certain temps Morgane et son étoile.

— Tu ne sais jamais rienl répondit-elle avec un inexprimable mépris.

J'insistai :

— Comment est-ce fait une névralgie de fée?

— C'est fait du dégoût des humains, souffla Morgane un pli d'amertume à la lèvre.

— Oh ! ma fée, pourquoi êtes-vous grinchue? pourquoi y a-t-il des électricités méchantes dans le fond de vos yeux tendres? Que vous a-t-on fait?

— T'imagines-tu que ce soit quelque chose de bien séduisant pour un être habitué à errer sur le parfum des tubéreuses et des roses, que de passer son temps à vous voir faire vos soltes ou sales besognes?

— Mais qui vous force à cela?

— Qui me force à cela!...

Morgane hocha son petit front volontaire, l'étoile darda convulsivement des jets de phosphore, puis la fée reprit :

— Si je disais tout ce que je sais, tu le saurais aussi, n'est-ce pas? Et alors de quelle utilité te seraient mes promenades au bord de tes songes?... Apprends ceci de moi : il n'y a que les imbéciles qui posent des questions, les autres savent... ou devinent... Te figures-tu d'où je viens?

— C'est bien médiocre pour une fée, ce procédé qui me contraint à rentrer dans la conversation, répondis-je un peu agressif, car elle m'avait vexé. Gomment saurais-je d'où vous venez?...

— Je viens de chez les Robécourt... Tu sais bien, les Robécourt?

— Non, je ne sais pas non plus, affirmai-je toujours pincé.

— Tu ne connais qu'eux. Du reste, ça m'est égal, je vais te les raconter... madame : une boule rose et blonde, avec des yeux qui appellent les lèvres, sur toute sa peau un parfum de fleur chaude, et dans son âme des sentimentalités germaniques... Oui, tu la connais parfaitement... Il y a deux ans elle se nommait madame d'Anglebert.

— Ah! oui, c'est vrai... Et alors quoi? elle s'est remariée?

— Oui. Du temps où vivait ce brave Paul... c'est Anglebert qui s'appelait Paul... la petite madame d'Anglebert était en extase devant lui. C'était un de ces amours qu'on voit chez vous autres brutes exilées momentanément de vos primitives forêts, l'amour d'une petite

femme grasse pour un beau mâle. Faudra-t-il aussi que je t'explique cela ?

— Oui, il faudrait, car je n'ai jamais rien pu y comprendre... mais je vois bien que vous ne me l'expliquerez pas. Dites le reste de votre histoire, car il y a une histoire...

— A peine, fit Morgane, mais voici en tout cas ce que c'est... Il y avait grand amour, comme je t'ai dit, entre Paul d'Anglebert et la blonde, grassette, petite Magde. Ceci veut dire qu'ils aspiraient d'une façon continue à aller se coucher, et qu'ils avaient, après beaucoup de gesticulations excessives, de cris et de mots bêtes bégayés avec des voix de Salpêtrière, d'immenses sommeils abrutis d'où ils sortaient avec l'idée de recommencer. . . Je ne me trompe pas en pensant que j'ai grandement décrit le grand amour?

— Non, c'est bien ainsi.

— Alors, comme Anglebert avait une mauvaise hérédité, il est devenu un peu souffrant, puis beaucoup, puis tout à fait, puis... mort. On n'a pas très bien compris comment. Mais, d'ailleurs, il faut bien dire que cela n'intéressait guère que Magde : les gens cloîtrés dans

la passion ont peu d'amis... Voilà donc Anglebert mort. A ce moment j'avais des courses dans son quartier et je me suis un peu occupée d'engourdir le désespoir de la petite Magde en des songes d'un joli ton. C'était quelque chose de terrifiant, ce chagrin ! Elle avait des crises de larmes qui duraient des heures, puis des silences de folle... On la soignait, on l'entourait, rien n'avait d'action sur elle. Cette petite âme mobile s'était figée dans la douleur.

» Je me souviens de sa course insensée au travers de l'appartement avec des cris, des grands gestes extravagants, et ses pauvres yeux, ses yeux qui appelaient les lèvres, pleins de tant d'atroce souffrance au moment où on l'avait arraché du lit du mort. Tout le monde disait dans les coins, avec des airs apitoyés : a Elle en mourra ».

» Elle voulut ensevelir elle-même son cher bien-aimé... Au reste ce fut horrible. La maladie avait fait d'obscurs ravages pendant les longues heures d'agonie ; dans le mystère tragique des draps la désagrégation lamentable avait commencé avant le dernier spasme. Si tu avais vu la pâleur effrayante de sa

pauvre petite figure de bébé et de sensuelle !

» Il y avait auprès d'elle deux religieuses qui l'aidaient, et moi qui m'étais, pour la circonstance, dissoute en ces atomes qui valsent dans les rayons d'or du vieux soleil. Gela sentait la mort dans cette chambre, terriblement... Tout à coup l'une des religieuses dit :

» — Madame, il ne faut pas laisser monsieur le marquis à même sur le lit. Je crois qu'on ferait mieux de le poser sur quelque chose. Il est tellement... abîmé.

» Magde la regardait sans comprendre.

» — Oui, suggéra la seconde religieuse d'une voix bénigne, sœur Zoé a raison... une rallonge de table, par exemple... Si madame la marquise permet, je vais aller demander au maître d'hôtel.

» Magde avait répondu d'un hochement de tête et était retombée assise sur le lit d'où montait la terrible odeur... Elle était restée ainsi jusqu'à la rentrée dans la pièce de la religieuse, du maître d'hôtel, et d'un grand monsieur maigre, avec des yeux charbonneux et remuants... Je ne tacherai pas de t'intéresser en te laissant ignorer qui était ce nou-

LES CONTES DE LA FEE MORGANE 2d5

veau venu... Au reste, lu l'as compris, n'estce pas?

— Oui, c'était inévitablement Robécourt.

— Tu l'as dit. C'était Robécourt, ami d'enfance du mort, son ancien camarade de régiment, revenu le matin même d'une expédition aux pays où l'on crève, très bien portant du reste, et dans un sincère chagrin qui faisait plaisir à voir...

— Qui faisait peine, vous voulez dire.

— Mais non. A quoi servirait d'êlre fée, sinon à dire ce qu'on veut? J'ai dit: plaisir, et je maintiens: plaisir... Ignores-tu donc que la souffrance est le plus noble spectacle que puisse offrir une àme?... Tu es crétinisé ce soir, mon pauvre garçon, décidément... Je continue mon histoire qui, à moins que tu ne m'interrompes indéfiniment, ne sera guère longue maintenant.

» A l'entrée de Robécourt, nouvelle explosion de douleur de Magde. Puis la scène pénible à laquelle aucune exhortation ne put la décider à se soustraire... Enfin, voici le pauvre Anglebert lavé, astiqué, parfumé, et installé sur sa rallonge de table, et les rangs de cierges

faisant des étoiles sinistres dans l'obscurité, et l'odeur navrante des fleurs mourant sous les souffles inégaux et funèbres qui venaient du cadavre... toute cette horrible mise en scène d'Après... et Magde pleurant, et Robécourt pleurant. Il a vraiment remué ces deux cœurs en s'en allant, ce brave Paul d'Anglebert !...

— Pourquoi ne continuez-vous pas, fée brune?

— Pour m'éviter la peine d'amener l'histoire à l'heure présente... Tu vois la suite?

— Sans doute... Robécourt a été respectueusement ému du désespoir de Magde, Magde a été touchée du dévouement si simple de Robécourt, un jour ils ont compris qu'ils s'aimaient, le lendemain ils se le sont dits, pendant un mois ils ne se sont pas vus pour « oublier »...

— Parfaitement!... et ils se sont mariés il y a quinze jours... Oh! il y avait presque deux ans que le regretté Paul s'en était allé ailleurs. Cela est tout à fait correct.

— En somme, ma petite fée, tout ceci est un très banal incident... Est-ce là toute votre histoire ?

— Non. Voilà mon histoire, répondit Morgane

d'un air offensé. Les Robécourt ont acheté cle nouvelles voitures, pris de nouveaux domestiques et oublié tout du passé... Ce soir, ils donnaient un grand dîner, le premier. Or, dans l'après-midi, le maître d'hôtel s'est présenté tout à coup dans le petit salon où les deux amoureux prenaient le thé en tendre tête-à-tête... Je les regardais du coin où je m'étais installée sous la forme de l'ombre portée d'un aréca. La maître d'hôtel, qui m'a beaucoup rappelé l'auteur de l'Idée de Dieu, a dit d'une voix sombrée :

» — Je viens prévenir madame la comtesse que je ne peux pas mettre le couvert. Il manque une rallonge, et justement celle du milieu.

» — Comment ! s'exclame Magde indignée et anxieuse, comment! il manque une rallonge?... C'est impossible, vous avez mal cherché...

» Elle s'arrête. Elle vient de se souvenir. Robécourt aussi... Ils se regardent.

» Cela dure un temps assez long. Puis le maître d'hôtel dit :

» — Que dois-je faire, madame la comtesse? Il est trop tard pour la faire faire par un menuisier...

» Magde se lève et, nerveusement, répond :

» — Elle est dans la chambre au camphre. Allez la chercher.

» Robéeourt dit faiblement :

» — Comment?... Vous voulez?...

» D'une voix un peu aigre et qui ne permet pas de continuer l'objection, madame de Robéeourt jette :

» — Sans doute... Gomment voulez -vous faire? on est déjà serré comme ça.

— Et voilà comment, continua la fée, Monsieur et madame de Robéeourt ont diné, ce soir, l'un en face de l'autre, sur la rallonge où le bien-aimé Paul avait commencé à pourrir... Très gai, d'ailleurs, ce dîner. Trop d'odeurs de fleurs seulement.

L'étoile verte gicla trois éclairs cruels, ma lampe s'éteignit en fumant horriblement, et Morgane, d'un air digne et ironique, sortit par la fenêtre ouverte.

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