GRAND AUTEL. TABLEAU
<c Le 29 novembre 1653, nous avons emploie à un tableau qu'on a fait venir de Paris pour le grand
autel 250 ^. Il a coûté (ajoute une autre main) 350 ^,
comme il paraît par VeoUrait du registre de M. EuS'^ tache Le Sueur.
soo
« Mars 1655, pour la voilure du tableau de Tours à la Rochelle, 5*, 4'.
a Le 18 mars 1655 pour 44 aulnes et 3 quarts de toille à22» l'aulne, 49* 4* 6" pour notre tableau, »
On a joint à celte note un billet conçu en ces termes :
« Le révérend père Boucher ^ prestre de V Oratoire faisant à Paris pour le R. P. Alexandre aussy prestre de VOratoire de la Rochelle^ a payé à Eusiache Le Sueur, peintre du Boy 9 la somme de 350 ^, pour le tableau représentant une Nativité de Jésus-Christ ^ pour les pères de la Bochelle. 350 ^ en 1653. »
<v Extrait du registre que tenoit feu Eustache Le. Sueur, peintre du Roy.
(c Certifié véritable par son petit fils, à Rochefort,
ceOaoust 1740.
<c Signé : Le Sueur. »
Ces diverses notes ne laissent aucun doute sur Tauthenticité du magnifique tableau placé maintenant à Tun des autels de THÔpital de la Rochelle, qui Ta reçu» le 16 vendémiaire an xi, des mains da citoyen Gaudin, ancien député à FAssemblée législative, et bibliothécaire de la ville, sur Tordre du maire Garnier.
La petite gravure au trait, jointe à ma lettre (1), vous donnera une idée de cette belle page, traitée dans la manière simple et grandiose adoptée par Le Sueur à la fin de sa vie. G*est une Ado^ ration des bergers^ comme Ta dit avec raison d*Ârgenville, et non
(1) a Cette gravure, lit-on à son verso, faite d'après une esquisse de M. F. Giraudeau lils, de la Rochelle, est due à Tobligeance de M. Texier, graveur, également notre compatriote, qui en est Téditeur et qui Ta destinée à la Société des Amis des arts. »
une Nativité^ ainsi que le prétend Florent Le Comte, d*aprè8 le journal manuscrit du grand peintre.
Ces faits établis, je cirois devoir rapporter ici Tanecdote que Ton raconte sur Torigine de ce tableau, anecdote sortie du cerveau de quelque faiseur de drames intimes, comme tant d'autres mensonges ridicules débités sur les hommes illustres, faute de pouvoir se persuader que ces êtres privilégiés vivent à Finstar de tout le monde. Je copie le texte placé au revers de la petite gravure; il est aussi pitoyable que le croquis auquel il sert d'accompagnement et fourmille des plus grossières erreurs historiques :
« Vers Tannée 1648, le célèbre Le Sueur revenait d'Espagne, où les suites d'un duel l'avaient forcé de s'exiler ; une maladie grave l'obligea de s'arrêter à la Rochelle, où il reçut des frères de l'Oratoire de cette ville l'hospitalité et les soins les plus tendres. Après son rétablissement, il ne voulut pas quitter les bons pères sans leur laisser un gage de sa reconnaissance. Ce fut donc chez eux et pour eux qu'il créa l'un de ses chefs-d'œuvre (1). »
Certes, cet épisode est fort touchant et fort à la gloire de Le Sueur et de ses hôtes; malheureusement les documents reproduits plus haut en montpent la fausseté, et la biographie de Guillet de Saint-Georges prouve que, loin de courir le monde à cette époque, son héros s'occupait plus que jamais de peinture dans son atelier de Paris et achevait sa vie de saint Bruno.
J'avoue cependant avoir longtemps cru moi-même à la vérité de ce récit, surtout depuis la découverte de deux actes de 1648, qui mentionnent un certain E. Le Sueur et la présence de cet individu à là Rochelle, où il tomba malade, au mois de juillet de la même
(1) Voici la fin de cette notice imprimée au dos de la gravure, exécutée non par M. Texier, mais par M. Normand atné^ d'après le dessin de M. Fremy :
(c A l'époque du vandalisme révolutionnaire, peu s'en fallut que le tableau de Le Sueur n'éprouvât le sort de bien d'autres, qui furent impitoyablement mutilés. Il fut heureusement sauvé par un amateur des arts, M. Vivier père, qui en connaissait tout le prix, et qui se trouvant alors administrateur de l'hospice y fit transporter ce trésor, qui resta ainsi placé sous la sauvegarde de la charité à laquelle il devait son origme. »
année. Ces deux actes ont trait à Tarrivée à Fontenay-le-Gomte de soixante prisonniers de gtierre espagnols^ amenés par ledit E. Le Sueur et un autre commissaire. Mais ce qu'il y a surtout de plus singulier, c'est la ressemblance de la signature avec celle du peintre.
Combien de faits réputés vrais sont appuyés sur des preuves moins solides ! — Après avoir vu la note conservée à la Bibliothèque de la Rochelle» j'ai renoncé sans regret au roman que je m'étais créé.
Mais si je ne possède pas d'autographe de Le Sueur, mon cabinet d'antiquaire est orné de l'un de ses plus beaux dessins à la sanguine» sur papier blanc, représentant la mort de Sénèque. Quoiqu'il soit un peu fatigué, la composition n'a rien perdu de sa grandeur et de son effet, et on reconnaît la main du maître dans la plénitude de son talent. Le philosophe va mourir; il rassemble les dernières forces qui lui restent pour donner quelques instructions suprêmes à ses disciples accablés de douleur, tandis que l'envoyé de Néron contemple d'un œil impassible cette scène émouvante éclairée par deux flambeaux. La tête de Sénèque est un chef-d'œuvre de calme et de dignité : la vie se retire de ce corps débile soutenu par deux serviteurs, mais l'àme conserve encore toute son énergie et sa sérénité. — De nombreux repentirs montrent le soin que Le Sueur apportait dans l'agencement de ses figures, dont l'absence d'une seule nuirait à l'unité de la composition. Un autre intérêt s'attache à cette esquisse; elle a appartenu à J.-J. Rousseau, qui la tenait du prince de Gonti.
J'ai eu également autrefois deux autres dessins du même mattrt en ma possession : une tête de Christ d'une rare expression de douceur, et une des figures accessoires du tableau de Saint Paul à ÉplUse. Elles étaient à la pierre noire, rehaussée de blanc, sur papier gris foncé.
Adieu, Monsieur et cher directeur, ete.
FlLLON.
Nous recevons de notre collaborateur, M. Dussieux, la lettre suWante :
25 août 1S52, Versailles.
Mon eher ami,
Puisque vous avez bien voulu rappeler mon nom, en publiant, dans la dernière livraison des Archives^ une lettre signée E. Le Sueur qui vous a été envoyée de Valenciennes par M. Bédouin, permettez-moi de vous faire part de mes doutes relativement à Tauthenticîté de cette pièce.
Si j*avais eu Fhonneur de connaître K. Bédouin, je me serais adressé à lui pour savoir où se trouve actuellement Taulographe appartenant à H. Campenon, mort depuis 1843.
Mais, tiendrais-je entre mes mains ce curieux document, que même après m*étre assuré des conditions matérielles d^authenticité» écriture, papier, encre, etc., il me serait impossible de croire qu'en 16S0, Eustache Le Sueur ou tout autre ait pu écrire :
Cher camarade et ami — je suis allé voir l'exposition — sage et élevé dans toutes ses compositions, son style est toujours pur et (fun goût parfait^ etc.
C'est tout au plus si un siècle plus tard le peintre de portraits, Pierre Le Sueur, reçu à TAcadémie le 30 septembre 1747, eût pu 86 servir de termes semblables, et je crois qu'il faudrait descendre jnsqn'aa sculpteur Joegues-Philippe Le Sueur, mort en 1831, ou plutôt jusqu'au compositeur de musique Jean-François Le Sueur, mort en 1837, pour trouver le signataire probable de la lettre qui a appartenu à M. Campenon, et que, suivant votre propre expression, on dirait écrite d'bier.
Adieu, mou cher ami, je vous serre affectueusement la main.