COMMUNIQUÉS ET ANNOTES PAR M. A. SALMON
Archiviste honoraire de la ville de Tours
L'église métropolitaine de Tours occupe le premier rang parmi les monuments de la capitale de Tancicnne Touraine. Commencée en 1170, et terminée seulement en 1547, elle fut Técole où se formèrent tous les artistes de la province. Nous remplissons donc aujourd'hui un devoir qui nous est bien doux en venant arracher à Toubli les noms de quelques-uns des maîtres de cette œuvre immense.
Le premier de ces architectes, dont le nom nous soit parvenu, remonte seulement à la fin du xiii^* siècle ; voici l'analyse de la charte qui nous le fait connaître (S).
Le 19 octobre 1279, Etienne de Mortagne {Stephanus de Mofttannia)j maçen et maître de Tœuvre de Téglise de Tours, et Lucas, dit te Bicheron (probablement pour le Bûcheron), achètent du chapitre de Tours la coupe de trente-quatre arpents du bois de Saint-Maurice, situé dans la paroisse de Saint-Brancs, au lieu de la Bondie. La vente est faite au prix de 16 livres Tarpent, payables en cinq annuités de 100 livres, sauf la dernière qui sera de
(1) Ce travail a été détaché pour nous d'un autre assez considérable, et qui doit bientôt paraître sous le titre de Documents pour servir à Vhistoire des beaux-arts en Touraine,
Ph. de Ch.
(2) Pièces justificatives, n« L
T. II. 2i
144 livres. Mailre Simon da Mans, maçon, et Richard se font les cautions des deux acheteurs.
Dans cette pièce intéressante nous remarquons tout d*abord Etienne de Mortagne, maître de Tœuyre de la cathédrale et chef de Tentreprise ; il s'associe avec Lucas le Bûcheron pour Tachât de la coupe de trente-quatre arpents de hois. La charpente du chœur, dont les vitraux furent mis en place de 1260 à 1267, ne fut-elle point la cause d'un si énorme achat? Et Lucas le Bûcheron, dont le surnom indique la profession, ne fut-il point le maître charpentier auquel serait due cette partie si importante de notre cathédrale? Le maçon, Simon du Mans, qualifié du titre de maître, n'était certainement pas un manœuvre ordinaire, et il devait être très-riche puisqu'il servait de caution au maître des œuvres pour cette somme énorme de 544 livres ; l'un des principaux aides d'Etienne de Mortagne, maître Simon du Mans, fut peut-être son successeur dans la direction des travaux. La seconde caution du marché que nous avons cité, est Richard, dont le surnom est illisihle, mais dans lequel nous croyons reconnaître Richard le Vitrier que nous retrouvons dans le document suivant.
En effet, dans un rôle de la fin du xiii« siècle (de 1260 t 1280) des cens payés au trésor de l'église Saint-Maurice de Tours, pour des maisons situées dans le cloître de la cathédrale, sont mentionnés plusieurs des personnages de notre charte. Nous y voyons d'abord, un cens de quatre deniers sur la maison de Richard le Vitrier, située près de celle d'É tienne de Mortagne (i). Richard le Vitrier, le plus proche voisin et la caution du maître des œuvres de l'église de Tours, semble très-probablement l'artiste éminent auquel sont dues les belles verrières du chœur, peintes de 1260 à 1267.
Le même document nous montre quelques lignes plus loin un cens de quatre sous assis sur la maison de Mathieu le Cortepoinctier (2).
. Nous croyons reconnaître dans ce personnage le donataire de
(i) Pièce justificative II.
(2) Pièce justificative II.
la verrière de Tarbré de Jessé qoi porte pour iDseriptton : MtUheui
de dat istam vitram, Dionisia uxorsua{i), MM. Boorraseé et
Manceau ont vu des marchands pelletiers dans les personnages du panneau placé entre les deux donataires : c*est cependant bien une étoffe rouge à raies jaunes, noires et blanches que les marchands mesurent. Le compartiment supérieur du panneau est moins explicite, mais on y reconnatt encore plutôt une étoffe blan-^ che qu'une fourrure. Il en résulte que le donataire Mathieu appartenait plutôt à la corporation des courtepointiers, qui vendaient des étoffes piquées et brodées, qu'à celle des pelletiers, et qu'ainsi notre attribution offre la plus grande probabilité.
Enfin, nous devons rapprocher de ces notes, sur le mattre des œuvres de la cathédrale de Tours, Tépitaphe suivante qui se liisàit dans la grande église de Marmoutier, au pied des degrés de Tes* calier de la chapelle de Saint-Martin.
Hic jacet magister Stephanus de , magister fabrieee hujus ec-
desicSj qui obiit die sabatti in crastino novi anni, anno Domini mii" lesimo ducentesimo nonagesimo tertio, cujus anima requieBcat t'H pace (2).
L'architecte de la cathédrale de Tours, Etienne de Mortagne, n'est^îl point le môme que celui de la basilique de Marmoutier, dont le prénom Etienne est seul venu jusqu'à nous? Le voisinage des lieux, la similitude du prénom, la concordance des dates, tout nous porte à pencher pour l'affirmative.
Je dois mentionner ici, sans pouvoir lui assigner aujourd'hui une date certaine, Guillaume de la Guerche, maître charpentier de l'église de Tours. Il est ainsi qualifié dans le martyrologe obituaire de la cathédrale de Tours, écrit vers l'année 1313 (3).
Au commencement de l'année 1383, mourut, à Tours, Jean Gervaise, chanoine de l'église métropolitaine, laissant par son testa-
(1) Verrières du chœur de l'église métropolitaine de Tours, Pa^ ris et Tours, 1849; in-folio, p. 22 et 25.
(2) D. Martene, Preuves de l'histoire de Marmoutier: Rês,8. Germ., p. 96, n» S. pièce 278; et Galgni Ms, épitaphes^ vol. XÏV.
(3) Pièce justificative III.
ment des sommes eonsidérables en fondations pieuses. Denx articles do compte des exècoteors testamentaires (i) font connaître André Prèredoox comme scolpteor en pierre et maçon de FœaYre de Féglise de Tonrs. En voici la transcription :
a A mestre André PrèredouXj maçon de tetuore, pour la façon de la tombe dudil feu^ xii livres. » — « il maittre André Frèredoux^ maçony pour la façon de 1 auUerj fait en Véglise de Tours^ pour la chapelle fondée par ledict feu en ladicte égliu^ //// liores. »
Nous compléterons cette note en publiant aussi les antres dépenses concernant cet autel.
<c Pour fere poindre Vauier fait tout neuf en Céglise de Tours pour ledit feUf et faire une ymage de Saint Matelin^ xu livres, » — « Item pour fere des crochez pour tenir ledit ymage quHl ne chée^ ii sous VI deniers. »
Le XV* siècle nous a laissé deux noms. Le premier, Guillaume Le Roux, reçoit, en 1430, huit cent quatre-vingts livres pour la construction de la charpente de la grande nef (2). Le second, Jean Papin, fut maître des œuvres de Tëglise de Tours, comme nous rapprend son épitaphe, qui se voit encore dans Féglise paroissiale de Saint-Pierre-des-Corps de Tours.
« Cy devant gysenl Jehan Papin^ en son vivant^ maistre des
œuvres de l'église de Tours^ qui trespassa le xxiii* jour de dé^ cembre mil un* liiii (3). »
Nous croyons devoir terminer ces notes par une lettre écrite au pape (de Fan 1492 à 1498) par Louis, duc d'Orléans, qui devait monter quelques années plus tard sur le trône de France. Elle fera voir l'intérêt que nos princes et nos rois portaient à Tachévement de la cathédrale de Tours.
(1) Ce testament et ce compte ont été achetés chez Alexis Monteil par Fauteur de Farticle.
(2) Maan, Sancta et metropolitana ecclesia Turonensis, Augustœ Turonumy 1667, p. 171.
(3) Guide pittoresque du voyageur en Touraine. Tours, Ladeveze, 4852, p. 41.
Très Saint Père, à vostre bénoiste Sainteté tant et si très humblement que faire puis» me recommande et jusques au baiser des piez d'icelle, à laquelle plaise savoir que pour la grande et singulière devocion que Monseigneur le Roy a à l'église métropolitaine de sa ville et cité de Tours, en laquelle repousent plusieurs corps saincts et entre autres le corps monsieur Saint Gacian, patron d'icelle et l'un des apostres envoyez par deçà par monsieur Saint Perre avecques unze arcevesques canonizés du saint cresme, duquel mondit seigneur et monsieur le Daulphin son filz ont esté régénérez, il rescript présentement à vostre Sainteté, pour ce que sur toutes les autres églises de son royaume, il désire la réparacion, augmentacion et entretenement d'icelle^ laquelle par cy devant a esté entretenue au moyen des grans pardons et indulgences qui ont esté donnez par voz prédécesseurs, et mesmement par le pape Innocent, duquel a esté encommancé à rédiffier la tour ou clocher d'icelle église qui autreffoiz tumba par fortune de fouldre et fondit partie de ladicte église qui depuis a esté refaicte à bien grant peine. Et pour ce que ledit clocher qui est de grant et sumptueux édiffice ne pourroit bonnement estre parachevée sans l'aide de vostre dicte Sainteté, pour ce que la fabricque d'icelle ne peut pas soufiire aux réparacions et entretenement qui convient faire chacun jour en icelle, pour quoy mondit seigneur prye et requiert dévotement icelle vostre
dicte Sainteté que son plaisir soit en ensuyvant les bons vouloirs et biensfaiz de vos dits prédécesseurs à donner et octroyer à ladicte église les plus grans pardons et indulgences et à plus long temps que faire se pourra et telz que donna le pape Sixte au feu cardinal dudit Tours. A ceste cause et aussi que je scay que mondit seigneur le Roy a la chose très affectée et désire de tout son cueur qu'elle sorte effect^ je supplie icelle vostre dicte Sainteté si très humblement que faire le puis que en obtempérant à la prière et requeste de mondit seigneur elle Tueille donner et octroyer à ladicte église lesdits pardons et indulgen** ees. Et en ce faisant» icelle vostre dicte Sânteté fera chose à Dieu très-agréable et à mondit seigneur le Roy fort propice, et à moy plaisir très grant» dont de plus en plus me reputeray tenu et obligé à elle» laquelle le Sainct Esprict vueille longuement préserver» maintenir et garder au bon ré^me et gouvernement de sa saincte et catholique église. Ëscript aux Montilz lez Tours» le m'' jour de décembre. Vostre trèshumble» très-obeissant et dévot filz le duc d'Orléans» 4e MUIan» de Yalloys,
Ainsi signé : Loys.
Et plus bas : Goteireau (1).
(!) Arch. départ, d'Indre et Loire, copie de la fin du xv siècle, BWt pqiier. Lîaasei de la cathédrale.
Cette intéressanle lettre bous fait savoir qu'avant la réédification de la tour, commencée sous Innocent VIII, il en existait une autre qui fut frappée de la foudre et s'écroula en entraînant avec elle une partie de l'église. Elle rappelle aussi la bulle de Sixte IV, datée de 1475 (1), par laquelle, à la prière du cardinal Hélie de BourdeiUes, archevêque de Tours, il accorde des pardons et indulgences à ceux qui contribueraient par leurs aumônes à l'achèvement de l'édifice, œuvre de tant de siècles.