OBSERVATION VIII
Un cas d'empoisonnement par le nitrate d’aconitine, suivi de mort. — Autlopsie
Par M. le docteur Garand, médecin de l'Hôtel-Dieu, Loire médicale, du 15 juin 1892
Au mois de juin 1891, M. le docteur Garand fut chargé par M. le juge d'instruction de pratiquer l’autopsie d’une femme morte à la suite de l’absorption de trois cuillerées à café d'une solution d’azotate d’aconitine.
Voici exactement Ja formule de cette solution :
Nitrate d'aconitine ...... 15 milligrammes Eau distillée-52...:..St1120/$rammes
Le docteur X... avait recommandé verbalement d'en prendre de quatre à six cuillerées à café de quatre heures en quatre heures, avec l'autorisation d’absorber le remède à intervalles plus rapprochés, mais à la condition expresse de s'arrêter au premier accident qui se manifesterait.
Il s'agissait de combattre une névralgie faciale extrêmement violente qui avait résisté à l’antipyrine et à la morphine.
La malade n’avait jamais eu d’affections graves ; elle était atteinte de la crampe des couturières. La première cuillerée à café de la solution fut administrée à neuf heures et quart ; on fit prendre en même temps une pilule de cynoglosse. Après avoir avalé la cuillerée, la femme dit : « Je sens que ça me brüle le gosier, c'est mauvais. » Au bout de quelques instants, elle est prise d’agitation. À neuf heures trois quarts on donne une deuxième cuillerée et une deuxième pilule ; les plaintes deviennent plus vives, elles sont constantes. «Ça me brûle, dit-elle à son mari, ça me ferme au ventre,
vois-tu comme j'ai les mains, la figure, les {pieds petits ; c'est ma peau qui devient trop petite. » Elle se plaint de picotements à la figure, aux membres, presque partout; ça me pique comme des épingles, disait-elle. La respiration était gênée, mais à un faible degré.
A dix heures et quart, 3° cuillerée et 3° pilule; la malade fait entendre un cri de douleur peu intense, mais prolongé. Elle se plaint de vives coliques ; elle vomit des glaires spumeuses rougeñtres, mélangées de quelques aliments. Elle se place en travers du lit, les jambes pendantes, elle se couche dans -cette position : son mari l'engage à étendre les Jambes sur le lit; elle repondit : Je ne puis pas; je ne sens pas mes jambes », il est obligé de les soulever pour les placer longitudinalement. La bouche laissait couler en abondance un liquide glaireux, filant; à onze heures, la femme prend plusieurs crises convulsives de courte durée ; la respiration commence à se ralentir, et ce ralentissement s’accentue jusqu’à la fin, par moment il y avait arrêt complet.
Aux approches de la mort la malade avait la tête fléchie en arrière, la face convulsée, la bouche largement ouverte, la langue logée au fond du gosier, de la bouche coulait en abondance de la salive.
À onze heures et demie, les extrémités inférieures ont commencé à se refroidir, les lèvres se sont cyanosées; jusqu'aux derniers instants de la vie, la femme a eu conscience de ce qui se passait autour d’elle. À minuit vingt, elle expirait.
Nous avons recueilli tous ces détails de la bouche de trois témoins qui ont suivi attentivement la marche de l'intoxication. Nous n'avons pu savoir quel était l’état des pupilles. Il y a eu défécation et miction abondantes.
L’autopsie a été pratiquée le lendemain de la mort à sept heures du matin, soit trente et une heure environ après le décès.
Rigidité cadavérique assez marquée. Le corps ne porte aucune trace de blessures, contusions, etc.... Les pupilles ne sont pas dilatées, la bouche laisse couler un liquide sanguinolent qui est recueilli pour être soumis à l’analyse chimique.
Nous procédons à l’ouverture de la cavité thoracique et de la cavité abdominale. Il n’existe pas d’'épanchement dans les plèvres, ni dans le péricarde; les poumons sont extrémement congestionnés. Le cœur s'étale sur la table; les cavités droites contiennent du sang liquide; le ventricule droit paraît un peu dilaté, il n’existe pas de lésions organiques appréciables, les vaisseaux du cœur, les vaisseaux afférents et efférents ne présentent pas d’altérations.
La muqueuse de l’estomac est le siège d’une hyperhémie très-accusée; on constate l’existence de nombreux ilots de vascularisation ; l'estomac ne renferme qu'un peu de liquide rougeâtre et du mucus. L'hyperhémie s'étend à la muqueuse du duodenum et de l'intestin grêle; la première partie de l'intestin grêle renferme des débris de soupe.
Le péritoine est notablement congestionné. Le foie présente une coloration noirâtre due à l'intensité de la congestion; la rate et les reins sont aussi très congestionnés. Les reins ont été examinés par M. le professeur agrégé Bard, qui n’a pas trouvé de lésions de néphrite.
Le cerveau et les méninges présentent une hyperhémie assez intense, il n’y a pas d'épanchement, pas de lésions de méningite.
Les viscères et les liquides recueillis sont placés dans des bocaux pour être soumis à l'analyse chimique.