LE SAUVEUR
Après avoir prolongé les iles du Grand-Bey et du Petit-Bey (alors mont Olivet), dont les fortins les saluèrent de plusieurs coups de canon, nos brigs s’engagè-
rent dans le chenal ouvertentre les deux Conchées ,pour
gagner la haute mer.
Déjà, l’ordre était établi à bord. Sur le pont, dans les haubans, dans le gréement, on ne voyait que les hommes employés au pilotage des navires et à l'orientation ‘des voiles.
Penché à la barre du gouvernail, etles yeux fixés sur les balises disposées çà et là dans la passe, pour indiquer les écueils, le vieux Jean Morbihan rayonnait d’allégresse maintenant. En vérité, il était dans son élément; il jouissait de la vie, comme oiseau dans l'air, poisson dans l’eau.
Derrière lui, sérieux, vigilant, imposant, heureux toutefois de ce bonheur qui emplit une âme honnète à la
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veille de réaliser un rêve glorieux longtemps caressé, Jacques Cartier, son sifflet à la main, commandait la manœuvre. Près d'eux, étaient accoudées, à la rampe de la poupe, dame Catherine et Constance. L’une et l’autre se tenaient silencieuses, livrées à leurs propres réflexions. Mais quel abîime entre les réflexions dele ‘sune fille et celles de la jeune femme! Noyée dans une amère mélancolie, insensible aux brillantes perspectives qui miroitaient devant les regards de son mari, celle-ci songeait douloureusement à la longue, peut-être bien longue absence dont elle était menacée, aux noirs tourments de la vie solitaire, aux déchirantes angoisses de l'anxiété, Et la pauvre Catherine, plante timide d'une exquise suavité , mais dont les parfums délicats ne s’exhalaient que dans la serre-chaude des tendres épanchements, se reprochait sincèrement l’affliction dont son cœnr était navré. Elle eût voulu être hardie au danger, inaccessible aux douces impressions, audacieuse pour partager les projets et mème les fatigues de Jacques. Elle se gourmandait de manquer de fermeté, de vaillance, et s’accusait, comme d’un gros péché, d’attris-
ter encore par son humeur chagrine les derniers instants
de leur séparation.
Quant à Constance, frais houton de fleur exotique qui s’ouvrait à l'existence et en pompait avec ardeur tous les sucs, ses pensées suivaient, nous l’avous dit, un bien autre cours. Et si la joie n’en faisait pas le fond, elle y entrait au moins pour une grande, trop grande part.
Cette jeune fille pouvait avoir seize aus, Elle était
EEE
belle d’une beauté singulière, captivantie, fascinatrice, à Rien de régulier dans ses traits, mais beaucoup de pro- M
vocation, beaucoup d'appels à la sensualité. L'œil fauve, très-fin, plein d’éclairs, mais sachant modérer ses feux, les atténuer et se voiler tout à fait, sous de chastes pau-
pières, frangées de ces longs cils que l’on voit aux * tableaux des madones.Brillants ou assoupis, ses regards |
avaient des charmes irrésistibles, rehaussés encore par
une bouche espiègle, humide, vivement carminée, dont &
les séductions ne sauraient se dire. Au nez agréable, des ailes mobiles, voluptueuses; au menton grassouillet, d’un contour harmonieux, une fossette, vrai nid d’amour, tout cela couronné par un front étroit, il est vrai, opiniâtre, mais qu’encadrait une chevelure noire, à reflets bleuâtres, si épaisse, si soyeuse ! et tout cela posé surun col d’une adorable pureté de lignes, auquel venaient se nouer des épaules déjà riches malgré l’àge encore tendre de Constance. La taille, les mains, les pieds, les attaches étaient à l'avenant, quoique l’ensemble du corps fût mignon à ce point qu'il semblait la réduction de l’un des chefs-d'œuvre de la statuaire antique. Ce
défaut était peut-être la quafité qui attirait sur Con- |
stance les désirs des hommes. Mais il en était un autre dont se gaussaient les blondes filles de l’Armorique, et qui ne lui conquérait pas moins les regards convoiteurs de l’autre sexe. C'était une de ces carnations olivâtres auxquelles se complaisait le pinceau de Murillo, et dont un léger duvet, de nuance encore plus foncée, estompait la lèvre supérieure. Ah! j'oubliais une brune lentille, — encore une tentation, — au lobe de l'oreille gauche.
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linge
chau de v gante doub renv colle tes s avai velo avec c’ celu peu son fois mu
En fallait-il plus pour soulever bien des jalousies, bien
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trice, F des rivalités! Ajoutez que Constance avait de la coquet- 4 R pro- 1 trie jusqu’au bout de ses ongles menus, teintés comme F g. auve, ii | une feuille de rose du Bengale ; et puis, capricieuse, vo- | F] { feux, L lontaire, entètée, emportée. Cartier l’avait peinte, d’un w Ë i à ut 4 trait, à Charles de Mouy : — Des membres et un carac- # fl aux M tire de fer. | { gards PS “En dépit des coutumes bretonnes et au grand regret À Fa | e par D Qu vieux Morbihan, qui l’adorait, Constance était mise 5 08) dont WE à la dernière mode francaise. Tandis que la bonne AA e, des : dame Catherine se contentait de la blanche coiffe, plate, 5 7 À aillet, : à barbes, tombant sur les épaules, de la casaque de ber- 4 'k fs 14 QE à. linge marron, ornée de ganses violettes, du Justin garni, }% AT
y Opi- 4 | de la jupe courte, des bas à coins et de la grossière j i ‘eflets D chaussure nationale, sa fille adoptive portait le chaperon à ie pi PUR de velours rouge, avec templettes parfilées d’or; l’élé- 14 ent se M gante basquine dé camelot de soie, sous une marlotte, à | di ten- D doublée de pelleteries ; la vertugale en forme d’entonnoir j) ; di s, les PS renversé, la robe de drap bleu, taillée en carré et dé- #} 44 | e du %% colletée sur la poitrine, à manches retroussées et flottan- V| 2 11h ction MS tes sous le coude, suivant le goût du jour; enfin, elle 1 4 >. Ce avait des chausses ou bas grltes et des escarpins de À + Con- D velours cramoisi, très-épatés du bout, très-découverts, à autre avec engrelure imitant des barbes d’écrevisse.
e, et C'était là le costume d’une noble demoiselle et non
eurs
celui d’une bourgeoise. Mais Cartier tenait déjà quelque dires D peu à la noblesse par son titre de pilote du roi, et par dont son alliance avec Catherine Desgranches. Si, plus d’une apait fois, les coûteuses fantaisies de Constance avaient fait
ille, murmurer dans la société qu'il fréquentait à Saintche. |
Malo, jamais le brave capitaine n’avait su résister à un M Mo caprice de sa « fi-fille » chérie. $
L’eût-il osé, il lui aurait mis sur les épaules un de ces Line magnifiques manteaux de vison blanc que, plus d’une | fois, il avait rapportés des côtes de Terreneuve. Mais à
cet égard les ordonnances étaient formelles. Seules les ter c reines et les princesses du sang pouvaient se permettre sn
| pareil luxe. En revanche, il lui avait donr.: une superbe d'un | fourrure en petit-gris, que l’on voyait jetée sous son bras — | gauche, car, malgré la force de la brise, il faisait une SE son ] chaleur toute vernale, dont on savourait, avec délices, jeune | les vivifiantes émanations après une longue et rigoureuse brer : | saison de froid. out!
Penchée mollement sur le’garde-corps, Constance sui- ES buis vait, d’un œil distrait, le ruban de moire argentée que le époux | navire déroulait derrière lui, et agitait nonchalamment ESporter | dans sa main droite son beau panache,bouquet de plumes faite! | d’autruches, qui servait aux dames d’éventail en été el ESnéann
| d'écran en hiver. a un ptit = Enfin, se disait-elle, je vais ètre délivrée des im- — | Lil portunités de ce pauvre Étienne. Ce n’est certes pas ma Etance al faute, à moi, si je ne puis l’aimer! D'où lui est venue la —( folie de me vouloir épouser? R. demander en mariage — [
à son oncle? Mais, si j'étais unie à lui, je le rendra —E
malheureux, très-malheureux. Cela est certain. Cepen-iot est
| dant, il m’eût été pénible de refuser sa main, quand je — C
| voyais tout le monde satisfait par cette alliance. Mais à BBtance, | | moi, elle ne me souriait pas du tout, oh! non, du tout, — [
Et, n’eût été mon enlèvement hier, j'aurais, vraiment, eux ve déclaré net mes intentions à l'heure des fiancailles..…fe la h.
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Mon enlèvement! répéta-t-elle à mi-voix et en souriant.
— Que dis-tn là, Constance ? demanda dame Cathe rine, qui avait entendu ces derniers mots.
— Oh! rien, mère; rien, répondit-elle négligemment.
— Tu songes, sans doute, qu'il est bien cruel de quitter ceux que l’on affectionne?
— Bien cruel, en effet; oui, mère, répliqua Constance d'un ton froid.
— Chère enfant, poursuivit dame Catherine, en jetant son bras autour de la taille souple et cambrée de la jeune fille, chère enfant, que j'aurais aimé à voir célébrer tes accordailles avec ce bon Étienne avant son départ! IL me semble que tu ne serais plus aussi seule. Et puis nous serions deux pour soupirer, pour rèver à nos époux absents. La douleur partagée sst moins lourde à porter, Mais Dieu ne l’a point voulu. Que sa volonté soit faite! Tout était prêt, hier soir, pour la cérémonie, néanmoins, et sans cet enlèvement, comme tu disais, il y a un instant...
— Ah! mère, regarde donc! s’écria tout à coup Contance à qui cet entretien ne plaisait guère. |
— Qu’'y a-t-il? fit dame Çatherine, avec bonté.
— Un homme à la pointé de la Grande-Conchée.
— Eh bien, cela te surprend? Ne sais-tu pas que cet ot est un lieu de rendez-vous pour les pêcheurs?
— C'est vrai, mais cet homme...., balbutia Contance, — Îl nous salue, dit Catherine, qui avait levé les eux vers un amas de rochers sortant des flots à tribord e la barque.
CS
ed
— Sainte Vierge! s’exclamalajeune fille en rougissant,
c'est...
— Allons, mes enfants, interrompit alors la voix ; màle, mais alors tremblante, de Jacques Cartier, allons, tou il faut nous quitter! - Et, le pilote, attirant sa femme à lui, la pressait avec fitt (E effusion dans ses bras. dit 7 | — Quoi! déjà! faisait celle-ci, qui était devenue d’une qui | pèleur livide. E | — Du courage, ma chère Catherine! :
— Du courage! ah! je supplierai le bon Dieu de m'en colèr | donner. dans | l — Et il ne manquera pas d’exaucer tes prières, ma ble!. | bonne amie. Mais à, ne pleure pas comme une Made- di | leine ou mon cœur se va fondre aussi, et je donnerai un pe to méchant exemple à mes gens. ion, | — Que le ciel vous protége et vous ramène le plus tôt M | possible près de nous, mon bien-aimé Jacques ! repartit ” | | Catherine en essuyant ses larmes. oi :
SIrRUE — Oui, oui, dans trois ou quatre mois, je {serai de Eti retour... Mi — Soir et matin, je ferai des oraisons pour vous tt Ses dès demain nous irons, avec Constance, brüler un ciergeRS tante, à la chapelle de Saint-Ouen... BR ‘ous — Soyez sûres que, moi non plus, je ne vous oublierai Il sera pas dans mes prières, reprit Cartier d’un ton profondé- Étie ment ému... Mais qu’examines-tu done là, Constance! il avai + äjouta-t-il, en s'adressant à la jeune fille qui contem- sison pable
plait toujours l’homme debout à la pointe de la Co
chée, que le brig avait dépassée d’une centaine de
int,
brasces, roÏx Sans Jàcher le gouvernail, Jean Morbihan s'était reons, tourné,
— Terri ben ! proféra-t-il à cet instant d’une voix qui avec fit tressaillir les auditeurs, terr i ben! Mais c'est le maudit chef des Tondeux. Je le reconnais à la plume noire qui ombrage son chapeau.
, os — Tu crois? dit ingénument Constance.
— Terr i ben! répéta le matelot tout frémissant de ab colère; capitaine, prenez ma place et laissez-moi monter dans une barque. Il faut que je m’empare de ce misérani ble! il faut.
de — Tu es fou! répondit Cartier. Tu vois les Tondeurs tit partout, et ils n’ont jamais existé que dans ton imagina-
tion.
Morbihan était furieux. Il voulut protester.
— Assez! enjoignit sèchement le pilote, qui tira un + son aigu de son sifflet.
lus tôt epartit arai de Étienne Noël arriva sur la dunette.
— Vous m'avez appelé, mon oncle?
ous tt} — Oui, Fais tes adieux à ta future épouse et à ta
ciergeM tante. — Pour vous, mes aïmées, dit-il aux deux dames, vous devez vous hâter. Le vent s'élève, la mer grossit.
blierai Il serait fort imprudent d’aller plus loin.
pfondé- Étienne s’approcha de Constance; il désirait parler; Ltance/ MM il avait quelque chose, un mot d'amour à lui dire; mais ontem-W Si son cœur débordait, sa gorge était serrée; il fut incala Con Pable d'articuler une syllabe, et embrassa si gauche-
ment la jeune fille, que Cartier ne put réprimer un sourire.
— Adieu! adieu! Jacques, dit encore une fois dame M
Catherine, en se précipitant sur le sein de son mari.
Puis, ayant tendu la main à Jean, qui mouilla cette $
LPS
main de ses larmes, elle descendit dans le bateau que |
deux hommes, qui l’avaient amenée à bord, conduisaient amarré au hrig. Constance répondit froidement à Cartier, dont l’affectueuse et paternelle étreinte ne fit vibrer aucune fibre dans son âme ingrate, fermée aux
doux et bons sentiments. Ensuite, elle s’approcha du F
vieux Morbihan, qui, en appliquant un vigoureux baiser sur chacune de ses joues, lui souffla à l'oreille :
— Petiote, petiote, prends garde au chef des Tou-
deux |
— Est-ce donc lui qui était sur la Conchée? demanda Constance avidement.
— Min Gieu, oui! répliqua le matelot.
— Ah! vraiment! fit-elle d’un air surpris.
Et, elle sauta légèrement dans la barque (1), sans mème accorder un regard au malheureux Étienne Noël, qui demeurait comme pétrifié sur le tillac.
Dame Catherine s’était déjà placée à l’avant de l’embarcation, d’où elle pouvait voir son mari et lui adresser encore quelques signes de tendresse; Constance
s’assit à l’arrière, mais ayant en face d'elle les Conchées
(1) Je me souviens d’avoir lu quelque part que la préceinte supérieure des vaisseaux de Cartier était si peu élevée au-dessus de la ligne de flottaison, que du pont on pouvait se laver les mains daus la mer.
qu'on noirs — | therin — gouve.
prend — | mutin mécha moind Dam les inc OCCasio —T adieu !
ses larr violent Mais pondit étaient saccade:
(que la ] imposée l’exécute Courb bateliers VigueuR Vraim
à LE 0 JACQUES CARTIER. (1)
qu'on apercevait, avec d’autres ilots, comme des points noirs à l'horizon.
me # — Pourquoi donc te mets-tu là? lui demanda Ca- 4 therine.
tte À — Oh! maman, un tout petit caprice. Je voudrais que SR gouverner.
lui- — Mais la mer est trop mauvaise! Laisse Cadet ntà prendre la barre.
> fit — Du tout! du tout! fit Constance avec un geste aux Æ mutin. J'ai souvent dirigé ma yole par un temps plus
\ du 8 méchant que celui-là et jamais il ne m'est arrivé le iser JS moindre accident.
Dame Catherine était trop habituée à se plier à toutes
l'on- les inclinations de la jeune fille pour insister en cette occasion.
anda — Tourne donc au rmoins la tête! Étienne t'envoie un
adieu ! reprit-elle en agitant un mouchoir, trempé de ses larmes, vers Jacques Cartier, que la brise, devenue violente, emportait rapidement vers le nord-ouest.
sans Mais Constance, tout occupée au gouvernail, ne réoël, pondit pas à cette invitation, Du reste, les vagues
étaient hautes déjà. Le vent commencait à souffler par saccades de mauvais augure. Et il fallait non-seulement que la jeune fille fàt rompue à la tàche qu’elle s'était imposée, mais qu’elle eùt des muscles d’acier, pour l'exécuter avec autant de dextérité. |
Courbés vis à vis d’elle sur leurs avirons, les deux bateliers admiraient franchement son aisance et sa vigueus ,
Vraiment c'était merveille que de la voir, les yeux
” erniresance hées
einte essus mains
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