L'ENLÈVEMENT
Depuis quelque vingt-quatre heures, le retour de maitre Jacques Cartier formait à Saint-Malo le sujet de toutes les conversations. Contrariée dès l’origine par la jalousie, son expédition était encore en butte aux mêmes attaques. On en contestait la réussite, dans plus d’un des riches magasins de la ville. Les impuissants et les envieux discutaient amèrement ses mérites. Pour eux, Cartier n'avait rien découvert, rien fait. Les parages qu’il venait d’explorer, on les connaissait de longtemps. Quelle nécessité de causer tant de fracas lors de son départ, pour aboutir à si mince résultat! C'était, ma foi, bien la peine d’implorer la bénédiction de Monsieur de Saint-Malo ; de faire faire la montre de ses équipages par le vice-amiral de France; d’agiter la ville; de mettre tout le duché en l’air ! Ge Cartier, qui s'était imaginé être un Colomb! Un Christophe Colomb, lui! je vous demande un peu ! Orgueilleux, vaniteux, hàbleur, oui!
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Mais de talents? Point. De qui descendait-il, après tout ? De Jamet, le mari à la Jeffeline Jansart! Des gens de rien, Qui donc l’ignorait à Saint-Malo! Son grand-père était un meurt-de-faim. Et lui, le petit Jacques, il avait voulu se distinguer! trancher de l'homme important ! Belle importance, vraiment! Un pècheur de morues! Mais, parce qu’il avait épousé la fille du connétable de la cité, cette pauvre Catherine, qu’il rendait malheureuse, c'était une horreur! mons Cartier s’en faisait accroire. Il voulait singer les grands seigneurs. Avec quoi, mon Dieu ! Sa fortune était-elle si considérable? Le beau savant, l’autre part! IL avait pris des marcassites de cuivre pour de l'or, et en avait chargé ses vaisseaux à les faire sombrer! On avait bien montré à Vordec, l’orfèvre, un petit caillou aurifère. Mais si petit, à veine si maigre! Tout le reste, ou à peu près, pyrites cuivreuses ou mica, bon à jeter à la mer!
Ainsi déblatérait-on, avec force sourires malins, dans maintes boutiques du haut commerce malouin.
Mais la masse du peuple ne jasait pas de même. Elle aimait Cartier. Elle rendait justice à son intrépidité, à sa persévérancet Franchement, elle applaudissait à ses succès, Car le peuple possède un sens de discernement exquis. On ne le peut tromper, ni souvent, ni longtemps. Abusé un instant, il démèle bientôt le leurre et réagit vigoureusement contre lui. |
Ce n’est pas que le premier voyage de Cartier eût donné tous les fruits qu’on en attendait, Ardentes étaient alors les espérances attachées aux navigations lointaines. Les richesses, les merveilles, les singularités inouies,
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découvertes récemment au-delà de l’Atlantique par les Espagnols et les Portugais, avaient étrangement aiguisé l’appétit. Tout rayonnant de gloire, de luxe, d’éclat, le siècle s’y prètait. Les pompes féeriques du Champ du Drap-d’Or ne sont qu'un échantillon du faste qui régnait en maitre à cette époque. Nos incursions en Italie, nos rapports avec l'Orient avaient raffiné, outre mesure, chez nous le goût de la magnificence. Beau cavalier, d’une élégance innée, mais ostentatoire, le roi donnait l'exemple; la cour suivait; et la ville, ne voulant pas rester trop en arrière, entrainait jusqu’à la campagne, Prodigues étaient les dépenses, tout naturellement. Pour y subvenir, les ressources nationales devenaient insuffisantes. Il fallait donc s’adresser à l'étranger, à l'inconnu. Des Grandes-Indes on faisait des récits fabuleux. L'or, ivoire, les pierreries, les étoftes précieuses, les épices, tout ce qui constitue la délicatesse de la vie abondait, On y marchait de surprise en surprise, d’enchantement en enchantement. Comparée à ces régions fortunées, l’Europe était une terre stérile, dépourvue, traitée en paria par la nature. Ne devait-on pas conquérir des contrées aussi injustement privilégiées, ou, pour le moins, les débarrasser du gènant fardeau de leur superflu? Le mobile des explorations d’outre-mer est là. Par surcroît de charité, la religion vint appuyer d’un prétexte sacrosaint ce désir de spoliation. Mais c’est le butin qu'on voulait, c’est le butin qu'on exigea des vaincus. Longue, périlleuse, cependant, se montrait la traversée de l’Europe aux Indes orientales. La seule route pour nous était celle d: cap de Bonne-Espérance. Quel
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chemin! Colomb pensa qu’il y pourrait aller en cinglant à l’ouest, en la mer Atlantique. Parvenu dans le golfe du Mexique, il se crut aux confins de l'Asie. Ses compagnons, ses successeurs caressèrent la mêmeerreur. Vasco Nunez qui, le premier, découvrit l'océan Pacifique (26 septembre 1513), n'en fut pas exempt non plus. Le Vénitien Cabot et le Portugais Cortéréal pas davantage, ni le Florentin Verazzani, quand ils reconnurent Terreneuve, les côtes de la Floride et du Labrador. La voie des Indes orientales par le nord-ouest, les Européens l'ont toujours cherchée depuis. Ils la cherchent encore.
Seulement, aux quinzième et seizièmepsiècles, on jugeait que l’Amérique était une pointe du continent asiatique (4). Tout à l'heure, nous verrons que dans la troisème Commission, octroyée à Cartier, en 1540, par François I°", il est dit que le célèbre pilote a découvert «grand pays des terres du Canada et Ochelaga, faisant un bout de l'Asie, du costé de l’Occident. »
En son premier voyage, maïître Jacques avait bieu «ôtoyé une partie de cette pointe. De plus, il avait visité et dénommé diverses îles. Il soupçounait l’existence d’un passage «entre la Terre Neuve et la terre de Brion; » c'est-à-dire que Terreneuve était une île, et que, désormais, pour se rendre dans le golfe Saint-Laurent, il ne serait plus nécessaire de s’élever jusqu’au détroit de Belle-Isle. L'événement le lui prouva l’année suivante. Mais le littoral qu’il côtoya, l'archipel qu’il parcourut
(1) Voir mon Introducnon à l'œuvre de Sagart. — Tross, éditeur,
en tous sens, enfin ce golfe Saint-Laurent, dont il donna alors la description à peu près correcte, n'étaient déjà plus des mystères pour le monde maritime. Avant les Cabot, les Cortéréal , les Verazzani, nombre de nos pècheurs, je l’ai précédemment indiqué, exerçaient leur industrie dans ces parages. C’est à tort que dans su Notice, d’ailleurs très-consciencieuse, sur Saint-Malo, M. Ch. Cunat revendique pour Cartier l'honneur d’en avoir le premier rapporté la morue. Cartier ne déclare-t-il pas, en sa /{elation, que, se trouvant dans le détroit de Belle-Isle, il « avisa une grande Nave, qui estait de la Rochelle » et.venue là pour faire la pêche ? Soyons done impartial, Et, sans marchander à Cartier la gloire à laquelle il a droït, ne cherchons pas à prêter à son premier voyage une valeur que lui-même, si modeste et si franc, n’essaya nullement de lui attribuer.
La gloire de maitre Jacques n’est point en cette navigation initiale. Elle est dans sa divination de ses découvertes futures, dans sa persévérance, je le répète. Il avait entrevu l’embouchure du Saint-Laurent. Il pressentit l'importance de ce fleuve. Mais la saison était déjà avancée. Cartier craignit d’être surpris par les glaces, Il tint conseil avec ses « capitaines, mariniers, maîtres et
compagnons, » et l’on décida, sagement, de retuurner en France. .
Si, au point de vue matériel, son entreprise n’avait pas été féconde, elle l'était largement au point de vue moral. D’abord, Cartier y avait déployé ses nobles qualités naturelles. Il s’était montré habile, ingénieux, brave, dur à la fatigue, hardi au danger, fertile en
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ressources dans les situations critiques. Il avait conquis l'estime et l’admiration de ses équipages. Bien mieux, et c’est le propre du génie, il leur avait inoculé son enthousiasme pour l’œuvre commune.
La baie des Chaleurs ne leur eût-elle apparu comme un pays « plus chaud que n’est l'Espagne et le plus beau qu’il est possible de voir, » tout couvert d'arbres magnifiques, de céréales, raisins blancs et rouges, fraises, mûres, roses et « autres tleurs de plaisante, douce et agréable odeur, » tous les compagnons de Cartier au-
raient encore renchéri sur les avantages de leurs décou-
vertes. N’est-il pas dans la nature de l’homme de vanter ses biens, les choses qu’il a faites ou auxquelles il a collaboré ?
Cartier avait su se faire apprécier, aimer de ses gens. (était l'essentiel, À l’envi, ils chantèrent ses louanges. Et bien que ceux qui, comme Jean Morbihan, avaient fait provision de fragments de roches micacées ou cupriques, dans la persuasion que c'était de l'or, fussent tristement désabusés, ils n’en exaltaient pas moins les bénéfices de l’expédition.
Aussi, pour les personnes désintéressées, — et c'était la masse, — de simple pilote, maître Jacques Cartier lut-il tout d’un coup transformé en un grand capitaine, La veille, il s’'endormait dans l’obscurité ; le lendemain, il s'éveillait au brûlant soleil de la renommée.
Le 6 septembre, on pouvait voir notre vaillant capilaine, précédé du clergé de Saint-Malo, bannière en tête, suivi de son épouse, de sa fille adoptive et de tous les
hommes de son équipage, sortant par la porte Bnsecours et s’avancant vers le rocher du Grand-Bey.
Jacques Cartier accomplissait son vœu de faire un pèlerinage à Sainte-Marie-du-Laurier, s’il revenait sain et sauf dans sa patrie.
Une foule compacte, en habits de fête, se pressait derrière le cortége. Elle examinait curieusement et u: peu railleusement deux individus, à la figure cuivrée, rayée de peintures extravagantes ; les cheveux dressés en une mèche sur la tête, ornée de plumes, portant sur les épaules un manteau de cuir agrémenté de broderies en piquants de porc-épic; des jambières et des souliers également en peau, et également couverts de broderies.
A la main ils avaient un arc, des flèches, un cassetête.
C’étaient Taignoagny et Domagaya, deux jeunes sauvages, amenés de la baie de Gaspé par Cartier, et que, pour cette circonstance, on avait revêtus du costume de leur tribu. |
Insensibles à l'attention grossière dont ils étaient l’objet, ils se tenaient gravement aux côtés de maitre Jacques.
Le ciel était radieux, l'air d’une douceur ineffable, rempli de chants, de senteurs pénétrantes. La mer, comme énervée par les chaudes caresses du soleil, semblait une immense cuve d'argent en fusion, dont les ilots, disséminés cà et là, formaient les scories.
Ce spectacle plongeait l’âme en une molle rêverie. Il invitait au recueillement.
Parvenus devant la chapelle, les membres du clergé
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et de la famille Cartier y entrèrent. Mais elle était trop peu spacieuse pour contenir tout le monde. Les matelots et le reste de la multitude demeurèrent au dehors, pieusement prosternés en face du chœur du saint lieu, dont, à dessein, on avait laissé les portes ouvertes,
La majesté de la cérémonie ne parut pas faire la moindre impression sur les sauvages.
Froids, immobiles, impassibles comme des statues, ils entendirent chanter le 7e Deum d'actions de gräces. Mais, sur un signe de maître Jacques, ils s’agenouillèrent à l'élévation du Saint-Sacrement.
Monsieur de Saint-Malo, alors l’'évèque François Bohier, donna sa bénédiction.
Cartier fit offrande à la chapelle de plusieurs gros cierges dorés, enrubannés, et d’une belle croix d’argent; puis, comme le soleil se penchait à l'horizon, l’on rentra en ville, où les ecclésiastiques furent processionnellement reconduits dans la cathédrale. |
Timidement, à la sortie, Etienne Noël s’approcha de Constance. À peine, depuis son retour, avait-il pu prendre de ses nouvelles. Le service l’avait retenu à bord. D'humeur accommodante, bienveillant à tous, maître Jacques était intraitable sur l’article discipline. Pour ses proches parents, il n’avait pas plus de condescendance que pour les étrangers. Plus d’une fois ses beaux-frères, Jalobert et Desgranches, se crurent en droit de se plaindre de la sévérité qu’il leur témoignait dans les affaires de service, Etienne Noël, étant de garde, la veille, sur le navire mouillé dans le port de Saint-Servan, n’avait pu
venir embrasser dame Catherine et Constance que le
matin de ce jour. Encore l'entrevue avait-elle été fort courte, car il lui avait fallu retourner au brig, pour en diriger le déchargement, et s’apprèter pour la cérémonie du tantôt.
Le pauvre jeune homme brûlait de se trouver en tête à tête avec Constance. IL y avait si longtemps qu’il ne l'avait vue, qu’il ne l'avait entretenue de son amour, Il
avait tant et si passionnément songé à elle pendant cc ÿ fastidieux voyage! Puis, étonnante révolution! Constance Le qui, d'ordinaire, l’intimidait par sa froideur revèche, pe son air railleur, Constance s'était montrée ce matin-là
bonne, affable, sympathique, presque tendre! Etienne tes le pensait, du moins. Pourquoi non? Dame Catherine de
n’en avait-elle pas fait la remarque? Manon, mise par lui dans la confidence de cet heureux changement, avait bien branlé la tête; mais Manon était une vieille folle! Le plus souvent, elle radotait.
Si rien ne clôt mieux la bouche aux amants que la crainte de déplaire, rien ne leur délie la langue comme l’idée d’être agréables. |
— Enfin, cousine, me voici libre et le plus heureux des mortels, ayez-en la conviction! dit Etienne d’un ton gaillard.
— Vraiment? fit-elle avec une grâce engageante.
— Songez donc, belle cousine, que depuis cent trenteneuf jours j'étais séparé de vous... dit-
Un sourire malicieux effleura les lèvres de la jeune fille.
— Vous les avez comptés, dit-elle, Ah! beau cousin, c’est d’une patience angélique..….
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r en lêle qu'il ne mour, Il ndant ce onstance revèche, matin-là Etienne atherine mise par ent, avait ille folle !
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— Si je les ai comptés! soupira Etienne, Eh! j'ai compté les heures, les minutes...
— Et aussi les secondes, allons! avouez-le! s’écriat-elle en riant tout à fait,
— Je vois avec un vif plaisir que Constance a plus d'amitié qu’autrefois pour notre neveu! disait à sa femme maître Jacques, qui venait à quelques pas d’eux.
— Et moi aussi, mon ami, répondit dame Catherine, Le caractère de Constance s’est au reste bien amélioré pendant sa maladie.
— [ls font un joli couple, poursuivit Cartier en se frottant les mains. Ma foi, nous les marierons à mon retour de Paris!
— Heu! marmotta le vieux Jean Morbihan, ca n’est pas encore fait, da non! |
— Que dis-tu, maître grognon? lui demanda le capitaine,
— Moi! oh! rien, rien en tout.
— Vous êtes méchante et vous me taquinez toujours, Constance, continuait Etienne. Est-ce ma faute si je vous aime comme un fou ? si nuit et jour j'ai rêvé à vous pendant cette navigation de près de cinq mois? si enfin j'aiété cent fois sur le point de déserter mon poste pour venir vous voir, hier?
— Et qu'est-ce donc qui vous a retenu, beau cousin ? dit-elle malicieusement.
— Ce qui m'en a empêché? répliqua Etienne surpris; mais le devoir.
— Oh! le fier amoureux! qui fait passer le devoir avant l’objet de sa flamme!
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