‹ Acques [i.e. Jacques] Cartier [microforme]Chapitre 52 sur 55 · CHAPITRE XVIIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIT

LES PORTES -CGARTIER,

Hors du département d’Ille-et-Vilaine, qui connait Limoilou? Qui jamais a entendu prononcer ce nom d’une saveur exotique si pénétrante ? Personne cependant qui

n'ait admiré les bords pittoresques de la Rance, entre Saint-Malo et Dinan, ou oui décrire leurs beautés comparables seulement aux plus romantiques paysages de la Suisse, Mais Limoilou? Qu'est-ce que cela? Nos touristes s’en soucient peu, je vous assure. Limoilou a droit toutefois à de grandes considérations. Aux simples amateurs de jolis sites, je ne crains pas de le recommander, À quelques kilomètres à l’est de Saint-Malo, limité par une lande de roches, de bruyères et d’ajones, il est tapi dans une de ces adorables plaines bretonnes qu’aimait tant Souvestre : où l’on trouve les campagnes à luxuriante végétation, les vallées mousseuses, festonnées de chèvrefeuilles, de ronces et de houblon sauvage; mille nids de verdure d’où sort la fumée d’ure

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Pour le voyageur donc Limoilou, tout planté d’arbres fruitiers, tout tapissé par les mains prodigues de la nature, orné de gracieuses villas, est un lieu charmant où il fait bon se reposer. Mais aux yeux des amis des nobles choses du temps passé, ce village a un bien autre mérite : — Seigneur de Limoilou fut le titre que Franvois [** conféra à Jacques Cartier, en récompense de ses éminents services. C’est là que, revenu dans sa patrie, le capitaine-général passait la saison d’été, dans une métairie qu'il y possédait et qu'on nomme encore les Portes-Cartier.

Elle s’élève, entourée de guérets fertiles, sur le chemin de Roteneuf, non loin de la chapelle Saint-Vincent, Un mur de pierre lui fait clôture. Sur ce mur, près d’une grande porte cochère, cintrée, un écusson, fruste aujourd’hui, montrait jadis les armes de Cartier. La maison n’offre quoi que ce soit de remarquable. C’est un bâtiment du seizième siècle, avec tourelle, en demirelief, à comble aigu, flanquée au milieu du corps de logis principal et servant de cage d'escalier pour l'étage cupérieuretles greniers. D’autres constructions, granges et «ménageries » dans la cour sont affectées à l’exploitaion de la fermé. Au centre de cette cour un puits pro- {4 peut cependant attirer l’attention par la structure siigulière de sa margelle carrée. Une perche mobile, jouant à l'extrémité d’un pieu solidement enfoncé dans le sol, sert à tirer l’eau. Des amas de fumier, sur lesquels

s’'ébattent quelques volailles; des mares croupissantes, infectes, des vaux, comme on les appelle en Bretagne; des meulons de paille ou d’ajoncs occupent l’espace autour du puits. J’ai regret à le dire : mais la ruine, le dénûment envahissent cette métairie, naguère théâtre de l'abondance et de la propreté. On respire la misère, là où régnait la richesse. Et l’on se sent mal à l’aise en songeant que dans cette habitation, si délabrée maintenant, si digne d’être restaurée et conservée comme monument public, l’un des hommes les plus distingués que la France ait produits passa une partie de son existence.

Il fallait la voir, vers le milieu du seizième siècle, cette demeure d’aspect repoussant aujourd’hui, Alors elle était enceinte par de délicieuses closeries de genèêts et de pommiers aux bouquets éblouissants; alors ses murailles étaient blanches comme la neige; une belle calotte de tuiles rouges coiffait ses toits que rongent actuellement les moisissures; alors de jolis vitraux de couleur, encadrés dans des losanges de plomb, décoraient ses fenêtres que le temps a démantelées et privées de leurs carreaux, la plupart remplacés par quelques fonds de vieux chapeaux ou quelques bouchons de paille; alors aussi la cour, bien tenue et soigneusement couverte de sable fin, semblait, aux rayons du soleil, semée de grains d'or.

D’un côté de la porte du rez-de-chaussée, un vigoureux cep, étendant ses rameaux noueux, chargés à l’automne de grappes purpurines ; de l’autre, c’était un rosier magnifique, dont les fleurs embaumées se mariaient agréablement aux pampres de la vigne.

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Derrière la maison s’étendait un parterre, cultivé par la bonne dame Catherine. Après le parterre, c'était un verger, où chaque année l’on récoltait des fruits superbes; et au-delà, à perte de vue, les champs de sarrasin, à la tige de corail, au calice de nacre, au suc aimé des abeilles. L’habitation, le jardin et les entours riaisaient à l’œil. Tout était coquet, séduisant, une miniature de l’Eden. Le bonheur et la joie devaient être les hôtes ordinaires de ce foyer rustique. Pendant longtemps, en effet, une douce félicité y avait élu domicile. C'était grande fête pour Catherine de s’installer à leur campagne avec son mari. Mais en 1539, et depuis trois années, la pauvre dame n’y apportait pas plus de gaieté qu'à sa maison de Saint-Malo. Une mélancolie noire s'était établie en son âme; et ni la sollicitude délicate de Jacques, ni les espiégleries d’une petite sauvagesse qu'ils élevaient, ne réussissaient à dérider le front soucieux de Catherine.

Par une splendide soirée de juillet, les deux époux causaient tristement sous une tonnelle de clématites et de jasmin, dans leur verger.

— Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis triomphent. Le roi ne pense plus à moi. Cette guerre terrible que nous soutenons contre l'Espagne lui a fait négliger ses promesses. Il m'avait honoré d’un excellent accueil, quand je lui présentai Donnacona,Taignoagny, Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui avaient plu. Il était disposé à m’accorder, malgré les clabauderies des jaloux, une nouvelle Commission. J’aurais exploré le Saguenay, ces terres inconnues qu'avait visi-

LES G s S D'AVENTURES.

tées Donnacona et qui produisent les minéraux précieux! J'aurais ainsi ajouté à la gloire et à la richesse de la France. Mais tout a tourné contre moi...

— Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne faut pas vous plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est bien fait.

— Sans doute, ma chère femme, sans doute. Aussi n'accusé-je point la Providence. Mais saurais-je ne pas déplorer que les malheurs de ma patrie l’empèchent de profiter de ces belles découvertes que l’on pourrait poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si je suis favorisé par le sort. En revenant à Saint-Malo, j'apprends que le pays est envahi par l'étranger. Les Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des incursions en Picardie. Le mois d’ensuite c’est le Dauphin qui meurt. Puis la guerre redouble de violence. Impossible de parler au roi d’expéditions par-delà les mers. Enfin notre protecteur l’amiral Chabot est accusé de crime de lèse-majesté!..

— Ah! soupira Catherine, Vous oubliez la plus cruelle de nos afflictions!

— Non, hélas! je ne l’oublie pas, je ne puis l’oublier, répondit Jacques Cartier, prenant la main de sa femme et la pressant daus les siennes. Encore si nous savions ce qu’elle est devenue! Pauvre Constance! Elle était vive, mais bonne au fond, généreuse! Elle aurait fait une épouse excellente, Notre Étienne et elle.

— Oh! ne me parlez plus de ces rèves, mon ami. Je souffre trop à leur songer. Dieu nous a punis du fol

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JACQUES CARTIER. 287 amour que nous avions pour cette enfant. J'étais aveugle...

— Allons, ne pleure pas, dit Cartier ému. De vrai, tu as été aveugle de ne pas soupconner ses intrigues avec le misérable Maisonneuve, Et si, à son lit de mort, Lucas ne m'eût fait des révélations, toujours nous aurions ignoré que Constance s'était éprise de ce capitaine de brigands dont le lieutenant et la bande ont, heureusement, expié leurs crimes sur l’échafaud, Mais là n’est plus la question. Lui mort ou demeuré en la Nouvelle- France, notre fille eût bien vite perdu son souvenir. Cette amourette ne pouvait avoir de conséquences sérieuses. À l’âge de Constance, elle n’avait rien que de très-naturel. Maisonneuve était beau, grand seigneur, chacun à Saint-Malo raffolait de lui. Est-il surprenant qu’une fillette romanesque se soit laissé prendre le cœur par ce galant! Mais, je le répète, cela n'aurait pas eu de suites. Si j'eusse été averti plus tôt, quelques remontrances à la chère enfant l’eussent incontinent ramenée dans le droit chemin. Elle était si docile à mes avis; Ah! plus Le temps passe, plus s’avive ma douleur de l'avoir perdue! J’ignore ce qui lui est arrivé... Pourtant, je me dis quelquefois que nous la retrouverons.…

— Hélas! moi je n’ose plus espérer! sanglota Catherine. Quand je vais prier sur la tombe de cette pauvre Manon, défunte il y a deux ans, je voudrais voir aussi son reliquaire (1)...

(1) C'était un usage en Bretagne de placer les têtes des morts dans de petites niches ou reliquaires au-dessus des tombes, Ces

— Peux-tu nourrir de telles pensées ?

— Ah! mon ami, c’est qu'il m'est si dur de ne savoir ce qu’elle est devenue, si son corps repose en terre sainte !

— Pourquoi ne pas supposer qu’elle vit encore ?

— Vivre encore! Il y aura quatre ans à l’Assomption prochaine qu’elle a disparu! Et nous n’aurions pas eu de ses nouvelles... Non, non... Le désespoir, je ne le crains que trop, l’a égarée... La malheureuse aura attenté à ses jours!

— Oh! fit Cartier avec un geste de dénégation.

— Vous ne la connaissiez pas, mon ami, reprit vivement Cutherine. Occupé de vos vastes entreprises, vous ve cherchiez pas à lire dans ses sentiments. Constance était très-exaltée. L’enlèvement de cet homme lui a porté un coup funeste. Quand elle découvrit qu’il était parti avec les autres prisonniers, elle eut une crise terrible. C’est alors que j’appris tout. Manon, interrogée, acheva, en pleurant, de me mettre dans la confidence de cette horrible passion. Je l’avais peut-être soupconnée, mais je suis si faible! Et puis j'idolètrais cette enfant.… Ah! c’est un châtiment du ciel! il est équitable.

Dame Catherine éclata en sanglots.

— Mon Dieu, cesse de t’affliger! dit Cartier, trèsagité, aie du courage! Il te reste cette petite fille que j'ai ramenée et dont tu es la marraine.

— Hélas! elle est maladive, elle périra de langueur,

reliquaires étaient en bois, percés de trois trous, On y lisait : Cy est le chef de X.

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JACQUES CARTIER. 289 comme sont morts les autres sauvages, après que vous les eûtes fait baptiser le 25 mars de l’an dernier.

— Malgré tout, reprit Cartier d’un ton ferme, moi j'ai la conviction que Constance respire !

— Le Seigneur vous entende!

— Oui, continua-t-il; et que nous la reverrons un jour.

En ce moment, un jeune homme, portant le costume de Æloarek, parnt à l'extrémité du jardin.

— Pauvre Étienne! murmura maître Jacques; inconsolable de la perte de sa cousine, il a renoncé à la profession de marin pour entrer dans les ordres.

Le jeune homme arrivait haletant, le visage rouge, baigné de sueur.

— ÀÂh! mon oncle, mon oncle, s’écria-t-il, quel bonheur que je n’aie pas encore prononcé mes vœux !

— Qu’y at-il? Respire un peu. Tu es tout essoufflé.

— Je crois bien. On le serait à moins. Je suis venu de Saint-Malo ici toujours courant,

— Allons, assieds-toi.….

— Oh! les bonues nouvelles! Mon cher oncle, ma chère tante, les bonnes nouvelles!

— Eh bien, parle.

— Vous ne me croirez pas. Moi-mème je n’y puis croire... Constance...

— Constance! répéta dame Catherine en pâlissant.

— Constance n’est pas morte!

— Pas morte? Es-tu bien sûr de ce que tu avances, Étienne ? répliqua Cartier d’une voix altérée et en soutenant sa femme près de tomher en défaillance,

— Je vous dis, mon oncle, que Constance n’est pas morte, C'est le bruit de toute la ville. Vous allez l’entendre... car je suis venu vous chercher...

— Enfin, explique-toi.

— Oui, explique-toi vite, Étienne ; tes lenteurs me font mourir, balbutia dame Catherine d’un ton fail'e, | |

— Vous savez, répondit-il, que la sorcière de la Grande-Conchée a été arrêtée. Sous accusation de magie noire, on l’a mise, cette après-midi, à la torture. Alors, elle a révélé bien des crimes...

— Mais Constance ? |

— J’y suis, mon oncle, j'y suis. La sorcière ronnaissait ma cousine, [l parait... mais je n’oserai jamais vous dire ça.

— Ne crains rien,

Le kloarek baïssa les yeux et poursuivit en hésitant :

— Maharite prétend que ma cousine aimait le capitaine des Tondeurs; que c’est lui que nous avions à bord & de la Petite-Hermine, et que.

— Achève, Étienne, achève!

— Constance se serait embarquée, sous un déguisement de page, le jour de l’Assomption, pour le joindre, sur un vaisseau allant faire la pèche à Terreneuve ! |

— Jésus Sauveur! serait-ce possible ? proféra Catherine.

— Mais le nom de ce navire? demanda Cartier.

— Je l'ignore, mon oncle, Il sera facile de le trouver, en consultant les registres du port pour l’année 1536.

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