‹ Acques [i.e. Jacques] Cartier [microforme]Chapitre 9 sur 55 · FAR M · texte numérisé non relu

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— Je t'en prie, ne parlons plus de ces craintes vagues qui paralysent mon énergie.

— Ah! si vous saviez, Jacques!

— Je sais que tu es la meilleure, la plus dévouée des épouses. Mais ton esprit timide est trop prêt à accepter pour des réalités les fantômes d’une imagination un peu superstitieuse. Voyons, raisonnons. N’ai-je pas fait dix fois la traversée de Saint-Malo à Terreneuve ? m'’est-il jamais arrivé un accident? Qu’appréhendes-tu donc? N’es-tu pas la femme d’un marin, la fille d’un brave soldat? Vrai Dieu! je te croyais plus courageuse, plus soucieuse de ma gloire !... car c’est vers le temple de la gloire que je naviguerai, cette fois. Le simple pilote Jacques Cartier deviendra célèbre dans le monde entier. Et, ajouta-t-il, en souriant de cette bouffée d’orgueil qui lui montait à la tête, le roi de France, pour récompenser mes services, anoblira le nom que tu portes, oui, je le déclare, je le prédis, je le prophétise, par ma Catherine, ma bonne Catherine! puisque j'ai pris l'habitude de t’invoquer dans toutes mes paroles, comme dans tous mes actes ! acheva le pilote en baisant sa femme au front. |

À cet instant, l’ombre d’un corps parut s’établir devant la fenêtre, à travers laquelle la lune déchirait ses rayons, qui venaient former, sur les dalles de la salle, un vaste treillis d’ébène à fond d'argent.

La vue de cette ombre attira aussitôt l’attention de Jacques Cartier, alors debout vis à vis de la fenêtre.

— Qui diantre peut être là à nous espionner ? dit-il, se dégageant doucement de l’étreinte de Catherine.

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Ensuite, il s’élança vers la porte et l’ouvrit brusquement.

Mais si rapide qu’eût été son mouvement, il trouva déserte la petite place sur laquelle donnait sa maison.

Cartier rentra rèveur dans la salle,

— Si je ne savais ce démon de gourmette loin d'ici, je serais disposé à penser que c'était lui, disait-il entre ses dents,

— Oh! fil c’est vilain; vous aussi, Jacques, vous êtes prévenu contre le pauvre garcon; tout le monde lui en veut! fit dame Catherine d’un ton d’affectueux reproche,

— C'est, reprit le pilote, que sa conduite est singulièrement suspecte; depuis ces derniers jours surtout... Enfin !.. Ah! qu’il me tarde d’avoir des nouvelles... où peut ètre cette petite fille ?.. Quelle heure est-il ?

— Troisheures, mon ami; vous devriez vous reposer!

— Me reposer ! me reposer! s’écria Cartier, frappant du pied et se mettant à arpenter la pièce. Oh! je n’y tiens pas. Le sang me bout dans les veines... Si j'allais visiter nos nefs ! Qui dit que, d'aventure, l’un de mes mariniers ne l’aura pas aperçue? La plupart la connaissent.

— Nous n’y avions pas songé, Jacques!

— Oui; j'y cours.

Ce disant, le capitaine quitta de nouveau son habitation et se rendit dans le port, où il prit une embarcation qui le‘ conduisit à bord de deux navires d’un faible tonnage, mouillés côte à côte, à l'embouchure de la Rance,

Ces bâtiments étaient ceux dont, en vertu d'une royale

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48 LES GRANDS COUREURS D'AVENTURES, autorisation, Cartier devait disposer pour aller tenter des découvertes « ès terres-neuves. »

Le pilote questionna ses « mariniers, » mais ceux-ci ue savaient rien. Depuis un mois, du reste, le plus grand nombre demeurait jour et nuit enfermé dans les vaisseaux, telle était la crainte qu'ils ne désertassent, Et la veille, comme l’on atteudait, à chaque moment, le signal du départ, tous ayant enteudu la messe, communié dans les entreponts, pas un w'avait mis pied à terre.

Quand Jacques, fatigué de cette longue nuit d’agitation, quitta les navires, un homme de garde au bossoir lui demanda respectueusement :

— Pensez-vous, maitre, que nous mettrons à la voile aujourd’hui ?

— Je ne sais, répondit évasivement Cartier.

— Le vent est bon, cependant, repartit le factionuaire.

— Bon ou mauvais, que m'importe! fit Cartier, d’un ton qui contrastait étrangement avec sa fermeté habituelle. |

Et il reprit le chemin de son domicile, dans un état voisin de l’abattement.

Le jour commençait à poindre.

Jacques Cartier rentra doucement dans la salle basse. Épuisée par les émotions, dame Catherine dormait près du foyer éteint, la tète appuyée contre Manon qui égrenait son chapelet. Sans troubler son sommeil, le pilote ressortit, et, s’autorisant du nom du vice-amiral, s’introduisit au chäteuu, où il monta dans le donjon:

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Parvenu au sommet, ses regards se portèrent avidement sur la route de Paramé.

O bonheur ! à une petite distance des remparts de la ville, s’avançait un goupe de quatre personnes, que l’œil exercé du marin n’eut pas de peine à reconnaitre.

C'était Constance, marchant entre Étienne Noël, Jean Morbihan et Antoine Desgranches.

Jacques redescendit bien vite et annonça à sa femme cette bonne nouvelle.

En l'apprenant, Catherine faillit s’'évanouir. Mais si un excès de joie fait mal, ce mal est de courte durée, On en guérit aisément. Aussitôt remise, dame Catherine, sans attendre son épot :, partit comme une flèche à la rencontre fle la jeune fille.

Je renonce à décrire les félicités de cette réunion. La vivacité des premiers épanchements apaisée, on passa aux explications. Constance avait, disait-elle, été enlevée par une troupe de gens qui rôdaient près de Saint-Malo, et qui l’avaient conduite dans une maison abandonnée, à la pointe de Roche-Bonne. Elle était restée toute la journée du dimanche et une partie de la nuit dans cette masure, d’où l'avaient tirée, vers le matin, Étienne Noël, Antoine Desgranches et Jean Morbihan. D’ailleurs, on ne l'avait aucunement maltraitée et les vivres ne lui avaient pas mauqué. Cette déclaration était quelque peu ambiguë. Le ton même dont elle fut faite manquait de sincérité. Mais on était si content de se revoir que personne ne s’avisa de la contester. Quant à Noël, Dessranches et Morbihan, ils avaient sans difficulté trouvé la wace de Constance. Témoin de l'enlèvement, un berger

de Paramé l’ava't raconté le soir, en ramenant son troupeau au village, de sorte qu’y arrivant une heure ou deux après lui, Étienne et Jean en furent informés. Mais le berger ignorait l'endroit où les ravisseurs avaient

trainé leur proie. Nos quèteurs battirent donc la eam-

pagne tout le reste de la nuit. Le hasard ou l'instinct amoureux d’Étienne guida leurs pas vers le vieux bâtiment qui servait de prison à la jeune fille. La rurte était à peine fermée par un verrou extérieur, le verrou fut tiré et Constance délivrée,

Elle était accablée de lassitude; dame Catherine la mit au lit, après lui avoir fait prendre un consommé.

— Allons, enfants, dit alors Jacques Cartier aux trois hommes, le vent est favorable. Qu’on se hâte d’en profiter. Rendons-nous aux vaisseaux pour presser les préparatifs du départ. IL faut qu'avant la nuit, nous soyons hors du golfe, dans la Manche!

— Mais, mon oncle, dit Etienne timidement, et mes fiançailles ?

— Ah! fit Jacques, en ouriant de son fin sourire, ces amoureux, ça ne pense qu'à leurs intérêts! Tes fiançailles, mon pauvre garçon, ce sera pour notre retour.

— Da oui! confirma Jean.

Cartier dit alors à sa femme :

— Ma chère Catherine, tu viendras vers midi, à bord avec Constance, me dire adieu. Je ne quitterai pas les navires.

Et, l'ayant embrassée avec une rapide brusquerie pour cacher sa tristesse, il s’éloigna à grands pas,

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Le jour était tout à fait venu, un jour maussade et nébuleux : l’angélus tintait à toutes Les clochesde Saint- Malo ; le roulement des voitures commençait à se faire entendre, la ville et son port s’animaient.

Cartier et ses compagnons se furent bientôttransportés sur leurs vaisseaux. C'étaient deux brigs de soixante tonneaux chacun, avec un château de poupe, un gaillard d'avant assez élevé, comme on les construisait généralement alors, et une batterie en barbette de quelques caronades et passe-volants sur le pont.

Les deux navires portaient ensemble soixante et un hommes (1).

Nous l’avons dit, la presque totalité de ces hommes avaient été enfermés dans l’entrepont pour prévenir les désertions.

Dès qu’il fut arrivé à bord du premier des brigs, Cartier fit laver soigneusement le pont et ses bordages, fourbir les canons, ouvrir les sabords, et disposer le gréement pour le départ,

Son beau-frère, Marc Jalobert, surveillait l'exécution des mêmes travaux sur l’autre brig.

Ensuite, on pavoisa les navires de cent flammes et banderoles aux couleurs éclatantes, sur lesquelles tranchait brillamment, arboré à la poupe, le pavillon de Saint-Malo : l’hermine sans tache, en champ d’azur, à croix blanche.

Ces apprêts terminés, tous les hommes furent appelés

(4) Et non le double, comme l’a écrit M. Léon Guérin, dans son Histoire maritime de France.

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et rangés, en double haie, sur le pont du brig. Quel spectaclé curieux, pittoresque, incroyable, j'allais dire inimaginable ! L’unif rme n’était guère connu alors. Aussi fallait-il voir ces gens, venus de toutes les parties de la Bretagne ou de la Normandie, avec leurs bonnets ou leurs larges chapeaux, costumes nationaux, galonnés, gris, blancs, verts, jaunes, rouges, bleus, de toutes les nuances. Et la coupe ! aussi variée que la teinte de l’habit ! Et les visages ! aussi différents que les vêtements, Quant au langage, c'était, ma foi, bien autre chose encore ! Quel jargon ! quel patois! quelle cacophonie! Je renonce à plus accentuer ce tableau.

A midi, les cloches de Saint-Malo commencèrent à brimballer à toute volée.

Bientôt, du port, chargé, comme les remparts, d'une foule compacte et aussi bariolée que les équipages des deux brigs, se détachèrent trois barques.

Sur la première, se trouvait monseigneur l’évêque de Saint-Malo, dans toute la pompe sacerdotale, accompagné des principaux ecclésiastiques de son diocèse, également revètus des ornements sacrés de leur ministère.

Ils venaient béuir l'expédition.

La seconde barque portait le vice-amiral, messire Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, couvert des insignes de son rang, et escorté par un brillant étatmajor.

Enfin, dans la troisième, on voyait dame Catherine, le cœur bien affligé, sous ses attifets de fète, Constance, sa fille: adoptive, toute rayonnante de beauté, et divers membres de la famille Cartier:

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DJ Une salve d'artillerie annonça que les embarcations quittaient terre, dans une anse, alors ouverte-près du

môle actuel des Noire.

Immédiatement, à la flèche du grand mât de chacun des brigs, se déploya dans toute sa majesté l’oriflamme royale : blanche, semée de fleurs de lis d'or, chargée des armes de France, entourées des colliers des ordres Saint-Michel et du Saint-Esprit, et deux anges pour support. |

Dix coups de canon appuyèrent cette démonstration : et les tambours battirent aux champs. |

— Terr i ben! mâchonna Jean Morbihan entre ses dents, à la vue des couleurs de France flottant au-dessus de sa tête.

Pour qu’il se laissät aller à articuler ce redoutable juron, il fallait que le vieux Breton fût terriblement exaspéré, Mais, nous l’avons dit, il était réfractaire à toute idée de sujétion à la France. Aussi lui, qui se montra plein de déférence, d’humilité pour l’évèque, quand il aborda le navire de Jacques Cartier, affecta-t-il d’être gourmé et raide comme une barre de guindeau, à l’arrivée de messire Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye.

Un autel avait été érigé sur le gaillard d’arrière, Le prélat dit une courte messe, que tout le monde entendit à genoux, et bénit les équipages et leurs bâtiments.

Ensuite, les hommes s'étant relevés, et ayant repris leurs rangs, le vice-amiral les passa en revue. Satisfait de cette inspection, dont il témoigna hautement son contentement, Charles de Mouy adressa aux mariniers une brève allocution pour leur recommander l’activité,

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