ETUDE ET BON EMPLOI DU TEMPS
Question très grave, sur laquelle nous avons à vous présenter d'importantes observations. Les lèvres du prêtre sont les dépositaires de la science. {Mal. ii7.) On a eu cette idée du prêtre chez tous les peuples et à toutes les époques.
Cette science, le prêtre ne l'acquiert pas, ne la possède pas pour lui seul. Appelé à marcher devant Notre Seigneur et à lui préparer les voies, il doit en éclairer les peuples qu'il évangélise, afin de les conduire à la rédemption et au salut.
S. Paul exhorte avec instance son disciple Timothée à acquérir la science : Dum venio, attende lectioni, exliortatioiii et doctrinœ. — Attende tibi et doctrinœ: i)ista in illis. Hoc enim faciens, . et teipsum salvwm faciès, et eos qui te audiunt. [ITini, iv, 13, 16.)
Ces exhortations vous sont bien plus particulièrement applicables, à vous religieux et missionnaires, qu'à de simples prêtres placés dans les conditions ordinaires du ministère, en pays chrétien. Ce qui peut suffire à ceux-ci ne peut vous suffire. Vous faites partie de l'élite de l'Eglise. Vous êtes plus haut placés sur le chandelier ; votre horizon est plus étendu ; les intérêts qui vous sont confiés plus graves et plus délicats. Il ne s'agit pas seulement de conserver la foi dans un pays conquis ; vous êtes des conquérants appelés à porter cette foi à de nouveaux peuples et à ouvrir de nouvelles légions à l'Evangile. Vous devez donc être, dans une plus grande mesure, le sel de la terre et la lumière du monde. C'est du reste l'opinion que l'on a de vous. On vous suppose savants et pieux. Les catholiques sont tiers de la supériorité intellectuelle et morale de leurs prêtres sur les ministres de l'erreur. Cette fierté part d'un noble sentiment, et vous avez le devoir de la justifier.
De là pour vous la nécessité de l'étude et d'une sage économie du temps. Vous auriez tort de trop compter sur vos études du scolasticat; ces études, en admettant même qu'elles aient été de tout point satisfaisantes, ce qui n est pas le cas pour tous, n'ont pu vous conférer qu'une somme d'instruction assez légère, et qui s'obscurcira bien vite si vous n'avez soin de l'entretenir. Qui ne sait la triste facilité avec laquelle un prêtre négligent ou présomptueux en vient à oublier les choses les plus élémentaires, à ne savoir que confusément les points de dogme et de morale les plus importants, à ne plus pouvoir écrire une page correctement, et ce qui est plus malheureux, à perdre l'estime et le goût de la science ecclésiastique et des occupations intellectuelles, pour ne se porter volontiers qu'aux travaux manuels , aux arts mécaniques , aux voyages
et aux divers passe-temps d'une vie tout extérieure?
Inutile d'insister, vous comprenez cela. Vous comprenez aussi que si vos missions peuvent se passer d'hommes de génie, il leur faut absolument des prêtres appliqués et studieux, jaloux de se rendre capables de défendre l'Eglise avec succès contre les attaques protestantes, et de maintenir sans tâche l'honneur de leur drapeau, avares de leur temps, et sachant l'employer avec méthode, afin qu'il y en ait pour tout. Que vous soyez de tels prêtres, c'est notre vœu le plus ardent.
A ces causes, nous vous rappelons :
1° La Règle qui prescrit à tous les nôtres l'étude quotidienne des Saintes Ecritures. (Reg. pag. 68.)
2*^ La nécessité de faire une place dans votre règlement journalier à l'étude de la théologie. Cette nécessité découle de la Règle qui prescrit, dans toutes nos maisons, au moins une conférence théologique par semaine, et qui fait à tous l'obligation de s'y préparer. Cette préparation, dans l'esprit de la Règle, suppose évidemment une étude sérieuse et suivie. C'est ainsi que le comprenaient nos anciens Pères, et c'est devenu, grâces à Dieu, l'excellente habitude de tous nos bons religieux.
La conférence théologique peut et doit se faire partout où il y a trois missionnaires. Chaque année les chefs de districts et les directeurs de résidence recevront du f^j^mc Vicaire le programme des questions à étudier, et lui rendront compte de la manière dont on les aura traitées. (Cap. Gen. 1867. de studiis.)
3« La remarque du Chapitre Général de 1873 (page 55), que l'excès des travaux extérieurs entraîne trop souvent le relâchement de la vie régulière, ainsi qu'une dangereuse perturbation dans les études et le recueillement intérieur.
4« Le décret du Chapitre Généial de 1867 (page 21), soumettant tous les jeunes prêtres de la Société à un examen annuel, oral et écrit, durant les cinq années qui suivent leur promotion au sacerdoce.
Ceux qui, entrés prêtres dans la Congrégation, feraient
leur oblation avant leur trentième année, seraient aussi tenus à cet examen jusqu'à leur cinquième année de prêtrise.
Le 1""" décret du Chapitre de 1873 (page 49), insiste sur ces examens et en fait dépendre, pour les jeunes prêtres, l'exercice du saint ministère.
Cette série de dispositions marque surabondamment l'esprit de la Congrégation en matière d'études, et vous trace à tous la voie que vous devez suivre pour être de bons prêtres, de bons missionnaires et de bons Oblats.
Mais la théologie n'est pas seule à solliciter le bon emploi de votre temps. Que d'autres choses à faire I
Ecrire vos sermons , pour les soumettre à l'examen prescrit par la Règle; (§ de prsed. verbo div. art. vii.) étudier les langues ; tenir à jour les registres de baptêmes, les livres de compte, le journal de la mission, le liher animarum, la correspondance, etc.; visite des malades, visite des réserves ou groupes de sauvages ; instruction des enfants , etc. Sans parler des exercices de piété qui passent de droit en première ligne, ni de tant d'autres occupations de tout genre qui pressent le missionnaire, se disputent son attention et ses heures, et lui laissent à peine le temps de respirer.
Il est vrai de dire néanmoins qu'il y a du temps pour tout. L'expérience prouve qu'un missionnaire qui a de l'ordre, qui sait s'organiser, et qui ne s'amuse pas trop aux choses inutiles, aux lectures frivoles et aux journaux, réussit à ne rien laisser d'essentiel en retard.
Mais c'est précisément cet esprit d'ordre et de sage organisation, et cet art précieux de toujours subordonner l'accessoire au principal, qui font trop souvent défaut. Nous avons entendu parfois, non sans quelque surprise, certains missionnaires se dire extrêmement occupés et dans l'impossibilité de suffire à tout. Examen fait de leurs travaux et de leurs habitudes, nous obtenions la triste certitude qu'une bonne partie de leur temps se gaspillait en détails superflus, et qu'en définitive le plus important restait toujours à faire, tels que certaines exigences du
ministère, et surtout raccomplissement quelque peu exact des exercices de piété.
Nous nous sommes convaincu, dans la visite de vos missions, qu'il s'y perd un temps considérable. Par défaut de prévoyance et de règlement, tels missionnaires se causent à eux-mêmes et à la partie essentielle de leur tâche apostolique les plus grands dommages. Tout est donné à l'extérieur et aux travaux matériels ; la part de l'âme et de la Règle, de l'intelligence et de l'étude, est réléguée au second plan et ne trouve souvent pas de place. On passera de longues heures à jaser avec des sauvages désœuvrés, et l'on croira ne pas avoir le temps de faire ses exercices ni d'ouvrir un livre de sérieuse lecture. Cette disposition à se livrer sans mesure aux convenances souvent indiscrètes des sauvages ne mérite pas le nom de zèle, attendu qu'elle ne profite généralement à personne et nuit considérablement à la vie religieuse et intellectuelle du missionnaire.
Nous ne voulons pas dire. Dieu nous en garde, qu'il faille fermer sa porte à ces pauvres gens, ni se refuser à des relations qui fournissent au missionnaire l'occasion d'instruire et d'édifier. Nous savons trop d'ailleurs que la disposition de vos maisons et les habitudes de vos chrétiens ne vous permettent guères d'y échapper. Prêtezvous y raisonnablement. Mais après avoir fait la part de la charité, sachez reprendre votre liberté. Un sauvage ne s'offensera jamais de voir un missionnaire se retirer à l'écart en disant : Je vais prier.
Nous exprimons ici le regret que vos maisons n'aient, en bien des endroits , qu'une seule pièce commune à tout le monde, ouverte à tout venant, et que vous n'ayez pas une chambre à vous pour y vaquer en paix à l'étude et à la prière. C'est une lacune malheureuse que nous voudrions voir disparaître partout où elle existe. On tiendra du moins compte de notre observationdans les constructions à venir.
Les livres sont pour le prêtre un instrument nécessaire de travail ; nous nous sommes occupés de vos biblio-
thèqiies. Il a été entendu en conseil vicarial que chaque mission serait pourvue, dès qu'on le pourra, de 30 à 40 volumes choisis et en rapport avec vos besoins les plus ordinaires, tels que : Biblia sacra et concordance de Raze, Gompendium et Cas de conscience de Gury, une autre théologie comprenant dogme et morale, un cours d'herméneutique ou d'exégèse, un ouvrage de controverse, un cours de méditations, Rodriguez (Perfection chrétienne), et S. Jure (Connaissance de Jésus-Christ), un abrégé de l'histoire de l'Eglise, un cours de Catéchisme, et surtout le Catéchisme du Concile de Trente , un Cérémonial romain. Grammaire anglaise et Dictionnaire, Grammaire française et Dictionnaire, etc. Il sera nécessaire que vous adressiez à l'administration vicariale la liste exacte des livres que vous possédez, pour qu'on puisse au besoin la compléter.
Si quelques bienfaiteurs vous offraient des livres à votre choix , nous vous conseillerions de demander l'un ou l'autre des recueils encyclopédiques contemporains, qu'un prêtre a souvent besoin de consulter et qui peuvent suppléer un grand nombre d'ouvrages, tels que dictionnaire d'histoire et de géographie de Bouillet, ou le nouveau dictionnaire d'histoire et de géographie de l'abbé Crampon, ou surtout l'encyclopédie populaire de Conil, etc. Si vous trouviez des ouvrages analogues en anglais, nous leur donnerions la préférence.
Indépendamment de ces petites bibliothèques de mission, il y aura au chef-lieu de chaque district une bibliothèque plus étendue à laquelle pourront recourir les missionnaires du district. Ils devront noter sur un registre ad hoc les ouvrages qu'i leur sera permis d'emporter pour un temps limité, afin qu'au besoin on sache où les prendre. Le Supérieur du district aura la charge de cette bibliothèque commune et veillera à ce que les livres ne s'égarent pas et soient tenus en bon état.
LES FRERES GONVERS
L'une de nos consolations dans ce Vicariat a été d'y trouver un certain nombre de Frères convers fermement attacliés à leur vocation, et d'un dévouement au-dessus de tout éloge. Notre seul regret est de les voir si peu nombreux. Quel bienfait pour les missions, si cbacune d'elles pouvait avoir un ou deux Frères ! Quel allégement ce serait pour les missionnaires, et comme l'œuvre de l'évangélisation, débarrassée de ses entraves, marcherait plus librement et plus grandement! Pensons à cette sorte de vocations lorsque nous disons la prière : ut in messem tuam mittas operarios secundum cor tuum, te rogamus, midi nos. Par là nos Frères peuvent voir en quelle estime nous tenons leur saint état, et quel prix nous attachons à leurs services.
Nous les exhortons en toute paternelle affection à bien observer leur sainte Règle, à vivre d'une vie intérieure et recueillie, comme de vrais serviteurs de Dieu, à aimer le silence et la prière, à fuir le monde et la dissipation, à être unis entre eux comme de véritables frères, unis à leurs Supérieurs comme à leurs pères, pleins de respect pour tous les Pères par honneur pour le sacerdoce, toujours prêts à se dévouer, toujours pieux, humbles et soumis, aimant la Congrégation comme une mère et n'ambitionnant que d'y vivre et d'y mourir saintement.
Nous nous adressons maintenant à nos Pères, et nous leur disons avec la Règle (page 188, art. xi) : considérez les Frères convers, non comme des mercenaires, mais comme de vrais enfants de la famille. Ils ont la sollicitude de vos intérêts domestiques, comme vous, prêtres missionnaires, avez celle des intérêts supérieurs de l'apostolat. Leur travail, comme le vôtre, profite au bien de la Congrégation et de l'Eglise. Ils mangent à votre table, ils ont droit à tous les exercices compatibles avec leur éduca-
fipn et leurs emplois. Ils sont tenus comme vous d'observer tous les points de la Règle.
Traitez-les donc en religieux et en frères. Ayez pour eux tous les égards que commondent et le respect de leur vocation, et le devoir de la charité, et l'intérêt bien compris du bien de la communauté. Nos Frères seront d'autant plus dévoués, tîdèles et vaillants, qu'ils seront plus pieux, plus pénétrés de foi et plus reconnaissants du souci que voujs prendrez de leurs besoins matériels comme de leur âme et de leur conscience. Ne les laissez pas trop isolés ; cela les exposerait au danger de fréquenter le monde; tenez à ce qu'ils s'acquittent régulièrement de leurs exercices journaliers, à ce qu'ils se confessent chaque semaine et fassent leurs communions de Règle ; procurezleur la facilité de participer à la retraite annuelle et aux retraites du mois, veillez à ce qu'ils aient des vêtements convenables, et notamment une soutane. Après cela, exigez d'eux le travail, l'application à leurs emplois, l'ordre et la propreté, l'obéissance, l'humilité et le respect. Nous avons la confiance que tous comprendront leur devoir et tiendront à réaliser, chacun dans sa sphère, le type du parfait Frère convers, véritable trésor d'une communauté ou d'une mission.