ORDRE
Le Commandant-général s^empresse d'ajouter à Tarrôté de la Municipalité Texpression de ses sentiments personnels pour le patriotisme, le zèle et la fermeté des troupes avec lesquelles il s'est trouvé k Vincennes. Il lui est doux d'avoir à témoigner en même temps sa sensibilité pour les marques de conGance et d'attachement qu'il a reçues.
Le Commandant-général aurait souhaité trouver le même amour de Tordre public, le même respect pour la loi, dans une partie des soldats qui formaient le détachement de M. Santerre. Il est heureux de pouvoir rendre des témoignages favorables à ses frères d'armes. Mais ces témoignages seraient sans prix »'il n'exprimait avec la même franchise son mécontentement. Il attend de M. Santbrrk un rapport écrit pour lui rendre compte de tout ce qui s'est passé k sa connaissance dans le détachement qu'il commandait.
Toute cette partie de VOrdre est conforme aux dispositions de Tarrêté du 28 février. Une seconde partie est relative à l'événement qui s'était accompli le 28 février, soir, aux Tuileries, et prendra sa place dans YÉclaircts» sèment qui sera consacré à cet événement (2).
Pourquoi Santerre et le détachement qu'il commandait se trouvaient-ils exclus du témoignage de satisfaction décerné par la Municipalité, et par là môme officiellement et publiquement blâmés?
Le procès-verbal du Corps municipal du 28 février aussi bien que VOrdre du Commandant-général du l«f mars étant muets à ce sujet, nous avons pour nous renseigner les témoignages contradictoires de Santerrk luimôme et de Dksmotïes, aide-de-camp de La Fayette.
C'est Desmottes qui s'expliqua le premier, dans un petit écrit intitulé :
(!) Procès jugé eu mai-juin 1791. (Voir ci-dessous.)
(2) Éclaircissement de la séance du 2 mars. (Voir ci-dessous.)
[28 Féï. 1791] DE t-A GOMMUNK DE PAFUS 793
Journée du 28 févri/r, par Desmoties, aide-de-camp du Commandantgénéral (1), et voici la partie de son récit qui accuse Santebbe:
J'arrivai à ViDcennea vers les neuf heures (du matin). Tout était calme, comme au faubourg. Sur les midi, dos particuliers arrivent procesBionnellemeot et le portent au iloDJon. Le maire et les omciers municipaux de Vincennes me remirent uns lettre pour le Maire de Paris, contenant leurs réquisitions... Sur les douze cavaliers à poêle fixe au cbâteau depuis le IS février, trois devaient me suivre, elles neuf autres marcher plus lentement jusqu'à la place Royale, sans résistance. Nous n'étions pas partis, que déjà la démolition commençait. Nous allons au galop jusqu'au milieu du chemin de Vincennes, oii nous sommes assaillis des huées d'un peuple immense, qui menaçait de nous arrflter. Au milieu . de ce peuple, s'avançait un détacbement de la garde nationale parisienne (2). Nous nous vîmes couchés en joue par une partie des voloalaires. On nous entoure, on nous menace, on nous force de mettre pied à terre. Noua sommes reconduits à pied jusqu'à Vincennes. M. S*NTiiaitE ne donnait aucun ordre à sa troupe et ne s'opposait en aucune manière à la violence qu'on ae permettait
Sahterbe répondit en même temps k l'arrêté dti Corps municipal, du 28 février, h. X'Ordre du Commandant-général, du t" mars, et à la Journée du i8 février, de Desuottii^, par un Rapport de M. Santgrre, relativement à l'affaire de f^incennes (3), qui parut le lendemain même de ce dernier écrit (4).
Sa rencontre, avenue de Vincennes, avec Desmoites y est racontée comme suit:
Je partis avec le bataillon... Mais, en avant et des deux cAIés, une foule de peuple nous accompagnait. Vers le milieu de l'allée de Vincennes, j'aperçois M. Ursuottbs, sans uniforme, suivi de quatre cavaliera, qui accouraient an venant de Vincennes, au griod galop, à travers la foule du peuple. Du plus loin qu'on le voit, on court sur lui: je lui fais siRue de la main d'aller au pas; 11 n'en fait rien, dévie du pavé sur la terre (c'esl-à-dii'e : de la chaussée sur les contreallées). Lt: peuple saute aux brides et àrri.''te les cinq cavaliers; ils veulent résister au peuple. Alors, ma troupe, qui avaitvu et entendu mes ai^çnaux d'invitation, SB met en travers pour les débarrasser. Je me jette A travers les baïonnettes^ et le fais remonter k cheval. Le peuple le force à redescendre, ainsi que ses cava. liers, et à aller à pied, eu tenaut leurs chevaux par la bride.
Jusqu'ici, la divergence n'est pas grande entre les deux récits, OKSMOTrFs compte trois cavaliers, là où SANTEaRS en voit quatre. Desmoites se plaint d'avoir été mis en joue, tandis que Samerhe n'a vu que des baïonnettes le menacer. Sur le reste, ils sont à peu près d'accord. Hais voici où les choses segiltent. S.mTERBK continue :
Quand arrive le général, accompagné de plusieurs oides-de-camp et d'une
(1) Imp. S p. in-So, sans date (Bib. uat., Lb 39/9731, et manusc. reg. SË56. l'A. 139), reproduit par extraits dans le Courrier de Paria dans tes S-1 déparlementiin'à» i\ mars 1791).
(2) Le balaillon des Enfants-trouvés. (Voir ci-desaua, p. 77S.)
(3) Imp. 16 p. in-8», sans date (Bib. nal.. Lb 39,4661), reproduit dans lAmi du peuple et dans le Courrier de Paris ilaiis les 83 dépaHements (n- du 11 mars 1791).
(4) C'est ce qui résulte d'un Nota, à la lin du Rapport, qui commence ainsi: •( On a répandu hier, avec profusion, une version intitulée : Joui-née du iê, et ■ignée : Dksmottbs... ■
794 CORPS MUNICIPAi:. [28 Fév. 1791]
douzaine d'hommet^ à cheval, il me demande : il me reproche d'avoir fait tirer sur son aide-de-camp (1). Je lui réponds que son aide-de-camp lui en a imposé. Les grenadiers de mon détachement interviennent et disent qu'ils ont été témoins de ma conduite, que le général est trompé par un faux rapport.
Et Santerbe s'indigne, non sans raison :
... Cet aide-de-camp, qui m'accuse d'avoir fait tirer sur lui, lorsque j'ai exposé ma vie pour sauver la sienne... Cet aide-de-camp, qui a osé dire au général, en face de l'armée parisienne, k Viucennes, que J'avais ordonné qu'on fit f«u sur lui, n'ose répéter dans cette feuille {Journée du 28 février) cet impudent mensonge... C'est cependant sur un pareil rapport qu'où a arraché un placard de la Municipalité, qui tend & inculper mon détachement et moi, sans nous avoir entendus...
Oi) peut considérer comme certain qu*il n*y eut pas de coup de feq de tiré, non seulement parce que Santerre raffîrme, mais encore p^rce qMe son contradicteur Desmottes n'en parle pas : il prétend seiilement ^vojr été couché en joue, sans d^ailleurs rendre responsable de ce mouvement S^Nf TERRE, à qui il ne reproche que de l'avoir insufAsamment protégé.
Voilà pour Santerre personnellement. Quant à l'attitude peu disciplinée de son bataillon, Santerre l'avoue, eu partie, dt^ns le passage suivapi :
Je ne dissimulerai pas que toute troupe fut difficile & contenir, lorsqu'elle vit emmener prisonniers ses voisins, ses frères, ses amis, ses enfants, ceux qu; déinolissaient ou qui avi^iei^t opposé de la résistance poi^r qu'on n'emp^cbdt de démolir.
En d*Autres termes, S4NTeaRG reconnaît (jue les hommes de son bataillpn étaient de cœur avec les démolisseurs; op conçoit dès lors qu'ils aiept manqué vis-à-vis de La Fayette de la déférence à laquelle celui-ci était habitué : d'où son mécontement, sa plainte au Corps municipal et le blâme formulé dans l'arrêté.
Santerre, d'ailleurs, ne se contenta pas de protester dans son Rapport contre les accusations verbales et imprimées de Desmottes. Il intenta à l'aide-de-camp de La Fayette et à La Fayette lui-même un procès en calomnie, qui se termina, en juin, par une déclamation d'incompétence du tribunal du IV* arrondissement (2).
(IV, p. 772.) C'est VAmi du peuple (n© du 20 février 4791) qui, le premier, avait attiré l'attention sur une fabrication clandestine de poignards et autres armes du même genre, en insérant une note anonyme ainsi conçue ;
tt Je vous prie de dénoncer au plus tôt au public que plusieurs couteliers sur les boulevards ont la commande d'un grand nombre de poignards qui doivent être distribués aux coupe-jarrets du général, à la première tentative de contre-révolution. »
(1) La Fayettb croyait évidemment, sur la foi de Dbs«iottb3, que des Qo^ps de fusil avaient été tirés sur son aide-de-camp, car, daus iiqe lettre toute intime, datée du 28 février, soir, il écrivait: « Desmottes a essuyé trois coups de feu. » (Voir Mémoires et correspondance de La Fayette^ 1. 111, p. 163.) Dksmottbs avait quelque peu exagéré au premier moment.
(2) Procès jugé en mai-juin 1791. (Voir ci-dessous.) Nous aurons, î^u sujet dp pe procès, à revenir sur la Journée de Dbsmottbs et sur le Rapport de S^ht^^^is.
[m Fév. \n\] DE L4 COMMUNE DP PARIS 798
Le 23 février, \a. section de la Place^royale signale également uqe fabrication de lames de poignards chez i^n coutelier, rue du Pont-aus-choux (i). De Tenquête faite par cette section, en vertu d'une délibération du 24 février, dans la section des Gravilliers, il résulte que ces poignards, faits sur commande, étaient destinés à la traite des nègres (2).
Le ve^4re4i ^^ février, le Club des Cordeliers reçoit des <iénonciation$ nouvelles.
Voici, k ce sujet, le compte-rendu de Xdmi du peuple (a** du %1 févri0r) :
<c Vendredi soir, sept à huit couteliers sont venus dénoncer au Club des Gordelierg d'énormes commandes de poignards à bracelets, dont ils ont produit deux modèles. Ces poignards sont faits d'une lame très forte, tranchante des deux côtés, et terminés par une pointe en hameçon (3). La plus légère blessure ^pit en être mortelle. Le nombre commandé est énorme et presque tous les fourbisseurs et couteliers de la capitale sont à Touvr^g^, et on estime qu'ils en ont déjà fabriqué dix mille.
f( ^0 Gjub des CordelÎQrs a de suite nonipié des cpmn^issaires pour sa transporter aux atelier^ dénoncés. Ils n'y ont trouvé personn^, di^s mouchards apostés dans ce club ayant pris les devants. Le Maire n'est-il pas le bas valet des conspirateurs de la cour, la cheville ouvrière de toutes leurs machinations? Le traître Cahier, procureur-syndic, a répandu le bruit qu'ils sont destinés pour les nègres. »
Le Courrier de Paris dans les 83 départements (n» du 28 février) rapporte le même incident en ces termes :
« On vient de découvrir une fabrique de poignard^ dans le quartier (}es Gprd'eli9rs ; ils ont été saisis et déposés à la section. G^s poignar(|s spnt faits de manière qu'ils s'adaptent à la main par un ressort, en sorte qup l'on ne pourrait les arracher à celui qui en aurait été muni. L'ouvrier, interrogé, a dit que c'était une commande pour Bordeaux, à destination des lies. N'ayant pu administrer la preuve exacte de cette demande, il a été mis en état d'arrestation, avec injonction de se représenter à la première réquisition : il n'a pas cru devoir l'attendre, et il s'est évadé. Ces poignards sont déposés à la section des Cordeliers. »
L*un des commissaires du Club des Cordeliers^ Buibette i»e VBRBiÈRiiS, raconte, dans un journal publié par lui en mai 1791, VAmi de la loi (n"* 3), que, le samedi 26 février, il dénonça au tribunal du IIP arrondissement la fabrication et la distribution d'une nombreuse quantité de poignards, mais que l'accusateur public (4) remit au lendemain; et, le lundi 28, il était trop tard (3).
(1) Imp. 8 p. ia-8», d'après la Bibliographie de M. Tourneux (t. II, n» 8650), qui nUndique pas la source du document.
(2) Procès-verbaux manuscrits des commissaires de pplice (Àrcb. de la Préfecture de police).
(3) On trouva des poignards semblables sur les personnes rassemblées aui^ Tuileries dans la soirée du 28 février. (Voir ci-dessous, Éclaircissement de la séance du 3 mars.)
(4) L'accusateur public près le tribunal du III« arrondissement, siégeant au Chàtelet, s'appelait Faurb. (Voir çi-dessus, p. Ji58.)
(5) Voir l*Ami de la loi, par M. db Vbrbièrbs, défenseur ofûcieux, in-8» (Bjb. nat.. Le 2/590).
796 CORPS MUNiaPAL [28 FéT. 1791]
A la suite de ces révélations et constatations, la teeiion de Notre-Dame prit^ le 26 février, la délibération suivante (1) :
Sur l*expofé fait à l'assemblée qu'il existait à Paris des fabriques et approvi- Biounements de poignards mécaniques, de stylets à ressort enchaînés à un gantelet, et autres armes perfides et cachées; que ces fabrications ne pouvaient évidemment tendre qu*& seconder les tentatives criminelles journellement formées contre la liberté et la prospérité nationales par les ennemis secrets, mais acharnés, de la constitution, de la paix et de la gloire nouvelle des Français régénérés ;
Que, déjà, le Club patriotique de* Cordeliers aveàl fait la découverte du modèle et de la fabrication de ces poignards mécaniques et à ressort, dont l'invention infernale mérite d'être poursuivie par la rigueur des lois et de la puissance pu* blique ;
L'assemblée, considérant que, depuis le règne de la liberté conquise, depuis la régénération de cet empire, la grandeur et la loyauté du Français ne résidant plus que dans son cœur et dans son bras, tout Français n'ayant pris et ne portant désormais les armes que pour le service de la patrie, tout Français devant être soldat ou réputé tel, nul ne doit porter avec lui que des armes ostensibles et connues ; que toute arme cachée sous le voile artificieux d'une mécanique infernale ne peut ni ne doit être qu'un instrument perfide du crime et de la l&cheté ;
Considérant qu'il importe essentiellement à la sûreté publique et individuelle qu'il ne soit toléré ni usage, ni port, ni débit d'aucune arme meurtrière secrète ou déguisée ;
Considérant enfin que, s'il n'y avait ni fabricants» ni marchands d'armes aussi criminelles, il n'y aurait ni acheteurs, ni porteurs ;
A unanimement arrêté que son vœu est qu'il soit interdit à toute personne quelconque d'acheter, porter ni vendre aucune arme cachée, à peine d'être poursuivie extraordinairement comme ennemie du repos public; que le présent arrêté soit envoyé aux 47 autres sections, avec invitation d'y adhérer, au Tribunal de police et à MM. les accusateurs publics.
Signé : Roux, président ;
DouKT d'âhcq, secrétaire.
Enfin, le lendemain, VAmi du peuple (u** du 27 février) publiait encore la ' note ci-dessous :
« Je m'empresse de dénoncer les nommés [suivent les noms de trois fourbisseurs et d'un coutelier], ces misérables, qui se sont charges de fabriquer cinq mille poignards à bracelets. On a d'abord fait courir le bruit que c'était pour l'Espagne: aujourd'hui, on débite que c*est pour les lies.
u Ces poignards sont destinés à armer tes coupe-jarrets du divin Mottié, pour égorger tous les patriotes, lorsque le moment sera favorable. Nous invitons tous les bons citoyens de tous les faubourgs, avec les forts de la Halle, à faire sans délai la plus exacte perquisition dans toutes ces maisons, de la cave au grenier. Si le tartufe Bailly a l'imprudence de se montrer, donnez lui son paquet: il y a longtemps que ce misérable a mérité la corde. »
(1) Pièce manusc. (Bib. nat., manusc. reg. 2671, fol. 270, et reg. 2704, foK 108; Arch. de la Seine, D 919). L'exemplaire des Archives de la Seine porte en marge une mention ainsi conçue : Pour la section des Tuileries. Adhéré lundi 14 man» Lu le même jour ; mention qui semble indiquer l'adhésion de la section des Tui'leries.
[28 Fév. noij DE LA COMMUNE DE PARIS 797
Le lendemain, 28 février, par une coïncidence curieuse, le Corps municipal interdisait la fabrication des poignards, à J'heure même où quelques centaines d^affîdtés suspects, la plupart armés de poignards, se donnaient rendez-vous dans les salons des Tuileries.
Il est probable que ce fut l'incident du matin, — le chevalier de Saint- Louis trouvé armé d'un poignard dans les appartements royaux (i),— qui éveilla l'attention de la Municipalité et provoqua l'arrêté du soir, considéré comme tellement urgent que Fimpression dut se faire la nuit et que l'affichage en fut prescrit pour le lendemain, six heures du matin.
(l) Aventure du marquis db Cuetz ou baron de Court en, (Voir ci-dessu»,