AN
serres, les modes d'application du remède varient; mais quand on prend les précautions voulues, auxquelles il a été fait tout à l’heure allusion, les résultats demeurent les mêmes. La prétendue nicotine dégage dans la serre une très-forte odeur de tabac, mélangée d'une autre odeur bien plus désagréable que celle du tabac que brülent les fumeurs. Tous des insectes sont tués, à ce que j'ai vu, sans aucun inconvénient pour les plantes. Je parle des espèces délicates et, entre-autres, des Orchidées. J'ai vu de ces plantes en fleurs soumises à ce traitement sans qu'un seul périanthe füt altéré. On peut donc affirmer que le résultat final est bon.
M. le Président. — Je crois devoir remercier les orateurs qui ont si bien élucidé cette question.
Je mets à présent aux voix la proposition de M. Rodigas.
— Cette proposition est adoptée.
Nous aborderons à présent la XX° question de notre programme : « Convention internationale phylloxérique de Berne. Proposition d'en unifier et d’en généraliser l'application duns tous les pays. » (1)
M. Cornu. — La question des transports horticoles et des lois prohibitoires qui s’y rapportent est peut être une des plus graves question pour l’horticulture depuis quelques années. Elle met en jeu des conflits d'intérêts respectables; elle peut être étudiée au point de vue théorique ou pratique. Dans ces divers cas elle a donné lieu aux débats les plus passionnés.
En France et dans d'autres pays, il y a des intérêts viticoles considé- rables, énormes, même; c’est sous la pression des viticulteurs effarés qu’on à tout d’abord édicté des lois prohibitives d’une dureté extrême. La première convention de Berne avait dépassé ce but et on a vu, dès qu’elle est devenue exécutoire, se dresser de véritables impossibilités ; il a fallu la modifier.
Dans le 4° fascicule du Bulletin du Congrès, M. Krelage a tres justement rappelé l'historique de la question, les réclamations de l'Allemagne, de la Suisse et de la France.
Pour ce qui concerne notre pays, permettez-moi d'indiquer brièvement ce qui se passa.
Les horticulteurs furent profondément émus des exigences de la loi nouvelle ; Les diverses Sociétés d’horticulture du pays tout entier s’entendirent et dans une pensée commune envoyèrent des délégués qui se réunirent en séance plénière au siége de la Société centrale et nationale d’horticulture de France.
() Voir aux « Rapports préliminaires » les mémoires de MM. J. H. KRELAGE, p. 329-342, le sénateur Rossi, p. 364- 366, et 0. BRUNEEL, p. 312-376,
= fo
Le président qui fut désigné était M. le comte Horace de Choiseul, sous-secrétaire d'État au Ministère des affaires étrangères, président de la Société d’horticulture de Melun. On désigna un certain nombre d’horticulteurs les plus importants pour aller avec le Président, adresser leurs réclamations au Ministre de l’agriculture. Ces horticulteurs, vous les avez vus, se trouvent en grande partie à Anvers, soit comme membres du Congrès, soit comme membres du Jury de vos magnifiques expositions. C'étaient MM. Truffaut, de Versailles; Edouard André, l’un des directeurs de la Revue horticole; Louis Leroy, d'Angers; Nanson, d'Orléans. Ces demandes furent assez mal accueillies par la Commission supérieure du Phylloxéra où un seul membre, celui qui parle devant vous, eut l'honneur de les soutenir et de faire triompher ses convictions.
On décida de se joindre aux États (l'Allemagne et la Suisse) qui demandaient de modifier l’ancienne législation et une réunion nouvelle fut décidée. Elle se réunit le 3 octobre 1881, on daigna me choisir pour représenter mon pays.
Une innovation des plus heureuse fut l’adjonction d'experts spécialistes, horticulteurs véritables; il y en eut deux pour la France, MM. Louis Leroy et André et M. Auguste Van Geert pour la Belgique; la conférence fut de courte durée, mais leur influence sur les débats fut considérable et ne contribua pas peu à les asseoir sur leur véritable terrain, celui des faits.
L'horticulture avait à lutter contre des intérêts redoutables. En France, la viticulture constitue une branche importante de la richesse publique; la production moyenne est annuellement d'environ 35 millions d’hectolitres de 20 à 30 fr. l’hectolitre en moyenne. L’horticulture est bien loin d'atteindre une importance aussi grande.
Malgré l'inégalité de leur valeur commerciale, l’une des industries ne doit pas anéantir l’autre; il faut qu’elles puissent vivre en bonne intelligence ; les craintes exagérées doivent être réduites à de plus justes proportions. Dans l'esprit des viticulteurs, l'examen attentif des faits scientifiques et solidement établis, a ramené plus de sérénité; on a compris d'où venait le véritable danger et on a abandonné les sévérités excessives comme inutiles, vexatoires et poussant à la fraude. Mais dans tous les pays un semblable apaisement ne s'est pas encore produit et le commerce horticole international éprouve, de ce chef, une opposition très-grande à certaines frontières.
Il y a un second ordre de prohibition qui part d’une source tout à fait différente et qui cependant n’a pas une importance moindre; il s’agit du conflit des intérêts horticoles proprement dits, opposés les uns aux autres, de nation à nation. Ce point doit être traité d’une façon très délicate, aussi est-il inutile d'y insister longtemps; certains législateurs pensent que les prohibitions sont de nature à favoriser les produits natio-
ep TONES
naux : de telle sort que le pays qui ne recoit rien de l'étranger encourage ainsi le travail intérieur, la production nationale.
Ce n’est point une question de doctrine, ni un principe d'économie politique admis par les uns et attaqué pour les autres; les variétés horticoles, les plantes nouvelles, les porte-greffes de choix ne se créent pas à volonté comme les outils de l’industrie, comme des produits manufacturés : la prohibition absolue ne peut se soutenir; la prohibition partielle même est dangereuse pour l’horticulture qu’elle veut secourir.
Nous sommes, en France, partisans d’une liberté suffisante pour ne pas trop gêner nos transactions horticoles, mais qui ne compromette pas nos intérêts viticoles ; or ces intérêts viticoles sont de beaucoup supérieurs à tous ceux des autres pays de l’Europe.
La convention nouvelle signée le 3 novembre 1881 a apporté un adoucissement réel à l’ancienne législation si dure. Ce qui caractérise les dispositions nouvelles c'est que les causes du danger véritable sont particulièrement spécifiées; que le commerce des vignes est hautement dénoncé comme périlleux : c’est en effet là qu’il faut veiller avec le plus grand soin ; c’est la vigne qui est le grand coupable.
L'Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, la France, le Portugal, la Suisse, ont adhéré à la convention nouvelle. La Serbie et la Hollande s’y sont ultérieurement ralliées. La Belgique était représentée diplomatiquement à la conférence par M. Delfosse, son ministre à Berne, qui à défendu les intérêts horticoles communs de la Belgique et de la France, avec une courtoisie parfaite.
Malheureusement, deux grands pays pour lesquels l’horticulture a une importance considérable à cause de leur climat, n’ont pas voulu s’adjoindre à la Convention, ce sont d’une part l'Italie et de J’autre l'Espagne. Ce sont les deux puissances dont les délégués avaient le plus insisté pour introduire les conditions (si dures qu'elles ne purent êtres exécutées) de la première convention et cependant elles ne voulurent point y adhérer.
Elles n’envoyèrent point de délégué à la Conférence destinée à adoucir la législation première.
L'Italie et l'Espagne ont, sans contredit, des vignobles d’une haute importance que ces deux nations ont, avec juste raison, le devoir de protéger; mais il est incontestable, d'autre part qu’on y a exagéré les dangers que fait courir l'introduction des plantes vivantes. On peut dire, sans blesser personne, que la contrebande s'exerce à ces frontières d’une manière bien connue. 7
Au mois d'octobre 1884, il y a eu à Turin, à propos de la brillante exposition nationale, un Congrès phylloxérique international, où j'ai eu l'honneur encore, de représenter mon pays. Dans cette réunion qui comprenait un grand nombre de sommités viticoles de l'Italie, on pouvait
A es
déjà observer les heureux symptômes de l’apaisement des esprits au sujet des transactions horticoles internationales : deux orateurs seulement ont réédité ces théories bien dûment condamnées depuis longtemps sur la possibilité d’introduire le phylloxéra entre les tuniques des bulbes d’ognons et les racines des plantes à fleurs. M. le chevalier Costa, directeur du Musée zoologique de Naples, naturaliste éminent, a fait justice de ces craintes puériles : il a été approuvé par l’assemblée entière; enfin on peut dire qu'un grand nombre de membres du Congrès phylloxérique, notamment les présidents des Sociétés d’horticulture étaient partisans d'ouvrir largement les portes aux végétaux vivants venant de l'étranger : le Congrès a émis des vœux assez libéraux, ce qui paraît l’avoir retenu dans cette voie, c'est la crainte de ne pas être suivi par l'opinion publique.
Il est désirable au plus haut point que cette opinion publique, éclairée par des savants Zoologistes tels que l'Italie en possède, revienne à une appréciation plus juste des faits et que cet important État donne son adhésion à la convention de Berne.
L'Espagne, de même, devrait être moins sévère; ce pays est déjà très fortement contaminé; des vignobles d’une étendue énorme sont déjà envahis par le Phylloxera; le transport des produits de l’horticulture est une cause très faible de danger à côté de ce grand foyer d’infection.
On peut représenter à cette puissance que le véritable péril consiste non pas dans le commerce loyal, mais dans la fraude. J'ai recu comme la plupart de nos confrères de la Société nationale d'Horticulture de France, une annonce très singulière, sous pli owvert. Le directeur d’une agence résidant à la frontière nous avertissait qu’il est en mesure de se charger de toute espèce d'exportation de plantes vivantes; et cela moyemant une rémunération relativement faible.
L'existence d'agences semblables est parfaitement connue du gouvernement, au delà des Alpes; on sait que les plantes pénètrent ainsi en contrebande et qu’il est pour ainsi dire impossible de s'opposer à cette fraude, qui s'exerce sur une grande échelle, par les montagnes.
M. Édouard André a signalé devant les membres de la conférence de Berne, ce fait que des genres et des espèces de plantes nouvellement introduites en Belgique et en Angleterre étaient signalées presque aussitôt dans les expositions florales en Italie. Les plantes peuvent donc franchir les frontières malgré les lois prohibitives. Une loi sage et prudente mettrait un terme à cette contrebande que certaines personnes peu délicates ne répugnent pas à employer, et qui, sans contrôle possible, est la véritable source de contamination.
Si, en effet, un commissionnaire peut faire entrer une Broméliacée ou un Palmier, qui l'empêchera d'introduire des Vignes, cause unique de taches nouvelles dans un pays sain : cet intermédiaire s'arrange pour demeurer inconnu et reste insaisissable. C’est probablement à des envois de ce
+ ae
genre qu'il faut attribuer les taches phylloxériques trouvées à la frontière italienne et quine peuvent être attribuées aux vignobles en contact, qui sont demeurés sains jusqu’à une assez grande distance.
Des faits de cette nature sufliraient, à mon sens, pour engager les puissances à adhérer à la convention de Berne, ou tout au moins à permettre l'introduction des produits de l’horticulture dans des conditions déterminées.
Il est nécessaire de faire remarquer qu’il y a dans l’histoire naturelle. du Phylloxera et dans les circonstances de sa propagation, des points qui sont depuis longtemps hors de doute et parfaitement acquis à la science; on ne peut les rejeter et ils sont le point de départ de toutes les lois régissant les transports horticoles.
Je vous demande la permission de préciser ces quatre points qui sont absolument fondamentaux : dans toute discussion il faudra les admettre sinon: aucun règlement n’est possible, aucune législation ne peut être proposée.
Ces propositions sont celles qui ont été admises dans la seconde séance plénière de la conférence de Berne ; on est forcé d'y faire appel quand on examine les clauses restrictives à ee au commerce horticole pour assurer la sécurité des vignobles.
1° « La principale cause de l'invasion phylloxérique est le transport direct de l’insecte par des racines ou des fragments de racines de vignes (contaminées). »
Le Phylloxera ne vit que sur des vignes proprement dites et même, pas sur toutes les espèces.
2° « Le transport du Phylloxera à de grandes distances ne doit pas être, en général, attribué au vol naturel de l’insecte ailé; l'influence des trains de chemins de fer ne paraît pas avoir l'importance qu’on lui supposait. »
La Belgique n’a pas de vignobles; cette remarque ne s'applique point à elle mais aux pays en continuité presque directe les uns avec les autres par leurs vignobles. La France avec l'Italie, l'Espagne, la Suisse.
3° « La propagation à grande distance n’est pas déterminée par des Phylloxeras aptères errants; ces insectes qui sont dans ce cas sont tous des jeunes; ils ne peuvent vivre longtemps en dehors des vignes sans nourriture. »
On aurait aussi le plus grand tort de supposer les insectes capables de résister à un séjour prolongé hors de terre; les transports à longue distance par des substances mortes, desséchées, sont de puériles suppositions. |
4 « Les plantes enracinées, cultivées en vases, ainsi que les produits de l’horticulture, non en contact avec des racines de vignes doivent être considérés comme sans danger. »
Ces quatre propositions réduisent à leur juste valeur les dangers que
EE Vies
l'horticulture peut faire courir à la viticulture. Je crois avoir le droit d'affirmer que beaucoup de cas de propagation par des végétaux autres que la vigne sont extrêmement douteux.
J'ai beaucoup parcouru la France; j'ai visité des pays voisins : je ne connais pas un exemple de propagation du Phylloxera autrement que par le transport d’une vigne ou fragment de vigne phylloxérée dans un vignoble ou à proximité d’un vignoble.
Quant au cas souvent invoqué de propagation par les instruments de travail, les trains de chemins de fer, par le foin, par le fumier, par les vêtements, les chaussures des travailleurs, par des arbres, plantes, dans une vigne, je n’en connais pas un seul cas authentique et démontré; il y a le plus souvent des indications précises du transport, volontaire ou involontaire, de fragments de vignes.
J'ai fait un grand nombre d'expériences sur la contamination des vignes par le Phylloxera : sur six cents vignes en pots, sur les racines desquelles furent placés des racines phylloxérées il y en a eu peut-être une vingtaine chez lesquelles l’insecte transporté directement ne s’est cependant pas développé.
Dans la nature, avec tous les obstacles qu’il rencontre pour gagner les profondeurs, le Phylloxera, même déposé sur le sol, a les plus grandes difficultés à trouver les racines ; que cela doit-il être quand l’insecte, qui est presque microscopique, doit parcourir une distance un peu notable à la recherche des vignes.
Ce qui est vérilablement dangereux, c'est le commerce des vignes : aussi la convention de Berne l’a-t-elle laissé sous la responsabilité directe des gouvernements; mais pour l'horticulture proprement dite, la liberté la plus large doit être accordée. Les fougères, les orchidées, les plantes de serres, en général toutes les plantes qui croissent loin des vignes devraient être absolument libres.
C’est par les échanges respectifs que l'horticulture des différents États s'enrichit et s'améliore; les voies nouvelles se multiplient, on prolonge les routes, on perce les tunnels; les tarifs de transports s’abaissent ; les chemins de fer apportent de loin les produits utiles : la prohibition annule tous ces bienfaits!
En nous appuyant sur des données scientifiques, nous avons le droit de demander que tous les gouvernements prennent en considération les besoins de l’horticulture et en facilitent autant que possible les transactions internationales; toutefois, sans négliger en aucune facon les mesures véritables de prudence, les mesures étudiées longuement pour établir le texte de la convention de Berne sont génantes sans doute; mais elles permettent d'autoriser, avec des sanctions suflisantes, le commerce si utile pour tous, des plantes vivantes et de leurs produits.
M. Van Heurck. — Il y a quelques années j'ai fait des expériences de
LS Ve
laboratoire avec des racines de vigne couvertes de Phylloxeras que M. Planchon avait eu la bonté de m'apporter. Je n’ai pu maintenir les Phylloxeras en vie, dans mon laboratoire, plus de 4 à 5 semaines. Ce fait confirme ce que vient de dire M. Cornu.
M. Wittmack. — Je crois que nous sommes d'accord avec M. Cornu, qu’on n’a jamais prouvé que le Phylloxera ait été transporté par des poiriers, des pommiers ou des plantes de serre. Quand nous cherchons à convaincre le gouvernement allemand de cette vérité, on nous répond : vous autres professeurs, vous autres horticulteurs, vous tenez ce langage, nous le savons, mais vous ne pouvez pas prouver que le Phylloxera ne se transporte point de cette manière et même par les sabots et les outils des travailleurs.
Telle est la constante objection qu’on nous fait. Je crains fort que nous nous ne puissions en ce moment gagner le gouvernement allemand à un autre avis.
Un grand point serait que la convention de Berne ne consistat qu’en un seul article ainsi concu : « le transport de vignes est interdit. » Cette défense suffirait.
Mais j'ose à peine supposer d'insérer cette conclusion dans les vœux du Congrès, tant je crains qu’on ne l’accepte pas. Peut-être vaudrait-il mieux laisser la convention de Berne telle qu’elle existe.
Je reconnais qu’on ne se montre pas trop sévère en Allemagne. Il est facheu x que l’Angleterre et l'Amérique du Nord aient refusé d’adhérer à la convention de Berne. Pour nous, en Allemagne, il est à regretter qu’on ne puisse pas importer des plantes de ces pays. Ainsi on ne peut pas même importer en Allemagne des plantes du Colorado, où jamais une plante de vigne n'a existé. En Hollande et en Belgique on est plus heureux que chez nous. On y a un paragraphe qui dit : « les plantes venant de pays qui n’ont pas adhéré à la convention de Berne seront visitées à la frontière par un expert. »
L'Allemagne et les autres pays n’ont malheureusement pas de stipulation semblable. Faut-il que les pays qui se sont ralliés à cette convention soient moins bien traités que ceux qui l’ont repoussée ? Nous avons demandé au gouvernement allemand de nous accorder la même faveur. On nous l’a refusé. Mais on nous a déclaré que chaque fois que nous * recevions des plantes d’autres pays, excepté l'Angleterre, l'Amérique du Nord et l'Australie où le Phylloxera existe en masse, on se montrerait très-large pour:chaque permission spéciale que nous demanderions. Ainsi nous obtenons des permissions pour chaque cas spécial, mais elles nous sont refusées d’une manière générale.
Je prierai le Congrès d'émettre le vœu que tous les pays, qui ont adhéré à la convention de Berne, admettent librement les plantes venant des tropiques après qu’elles auront été visitées à la frontière par un expert.