DES GENRES EN BOTANIQUE
Par M. MAIiBRAlVCnE.
Président do la Société des amis des sciences naturelles do Rouen.
(Extrail.)
Dans la plupart des ouvrages modernes, le nombre des genres va toujours croissant. Cette augmentation est-elle suffisamment justifiée? est-elle logique, nécessaire, utile? La science profite- 1- elle au moins de cette multiplication qui gêne l'étude et fatigue la mémoire? Combien celle-ci gagnerait à la suppression d'un grand nombre, et si, en même temps, la première n'y perdait rien, avec quel empressement unanime ne devrions- nous pas en voter la déchéance !
Le nombre des genres a plus que décuplé depuis Linné ; on en compte environ 8000. On ne peut nier que, depuis les travaux du législateur de la botanique, les découvertes nouvelles , nombreuses, les investigations organographiques plus parfaites ont obligé d'augmenter les cadres ; mais la limite ne serait-elle point dépassée? N'a-t-on pas quelquefois cédé au xlésir d'innover, de faire une dédicace flatteuse, de créer un nom qui fera plus ou moins bien son chemin avec celui du parrain. « Il est bien certain, a dit un auteur » moderne (2), que si les botanistes descripteurs n'avaient point la » mauvaise habitude de joindre le nom du parrain à chaque nom de » plante, cette ardeur créatrice, cette nouvelle espèce de prosélytisme » des botanistes médiocres n'existerait point Qu'en est-il résulté?
(1) Les séances ayant clé fréqucmmeni partagées enlre PaudUion des mémoires et des communications d'une part, et la discussion des lois de la nomenclature d'autre part, on a pensé qu'il serait préférable, pour faciliter Pintelligence de cetl« discussion, d'en imprimer le procès-verbal sans iiilciruption. Dans ce but^ on a rejeté ce procès-verbal après Pimpression des mémoires.
(2) Payer, Bolan, cryplogam.j Préface.
iS CONGRÈS INTERNATIONAL DE BOTANIQUE.
» ajoute-t-il ; des connaissances nouvelles ? En aucune façon ; seule- » ment la science qui comptait déjà les noms par centaines de mille, » ce qui lui a valu de la part de quelques critiques le nom de » science de mots, en compte quelques centaines de plus. »
Je reviens, et sans jeu de mots, aux genres sérieux. D'après quels principes divise-t-on sans cesse? Le créateur d'un genre prend-il assez de souci du profit, de la clarté ou de la confusion qui peut en résulter pour la science? Celui-là se place à un point de vue, celui-ci à un autre, et la synonymie de plus en plus confuse, à laquelle on pourrait bien appliquer cette épithète donnée par Fries à des Lichens litigieux, crux hotanicorum^ la synonymie va toujours s allongeant pour la plus grande douleur des botanistes et pour le tourment de leur mémoire.
Déjà au XVI* siècle, Gesner en Suisse, et Césalpin à Pise, avaient reconnu que ce sont les fleurs et les fruits qui offrent les caractères les plus certains pour rétablissement des genres. Linné fit faire à la science un pas considérable dans cette voie, mais ce furent les Jussieu, dont le nom est impérissablement attaché à la méthode naturelle, qui vraiment démontrèrent la prédominance et la valeur relative des caractères. Toutes les parties (organes) de la fructification n'ont pas la même importance, et les moindres différences dans la forme, les contours, la couleur, le nombre, la situation, la proportion, la pubescence, etc., etc., sont-elles des motifs suffisants pour faire des séparations et de nouveaux groupes d'ordre générique? Si l'on poursuivait rigoureusement cette méthode pour les diverses parties de la fleur, ilne resterait plus de caractères pour distinguer les espèces ; nous n'aurions plus que des genres.
Ainsi, dans la famille des Acanthacées, je vois la torsion ou la disposition parallèle des loges de l'anthère, l'avortement d'une de ces loges, être autant de motifs, bien légers, ce me semble, de créations génériques. Toutes les espèces de l'ancien genre Vicia ont le style barbu ou pubescent sous le sommet, mais quelques-unes ont ce style comprimé latéçalement, d'autres d'avant en arrière ; pom' ce seul motif on a fait le genre Cracca. Aucune différence constante n'existe dans les autres parties: calice, corolle, étamines, gousse, semence» A la vérité» le pédoncule floral est plus long dans les Cracca^ mais ce caractère n'a qu'une très-mince valeur.
Le genre Bœ^tsia était caractérisé par une corolle bilabiée avec la lèvre inférieure trilobée. On s'est appuyé sur le port et sur la forme
MALBRANCUE. — DES GENRES. lO
de la corolle pour former les genres Trixago et Euphragia ; mais que la lèvre supérieure soit plus ou moins creusée en casque, et l'inférieure plus ou moins échancrée , sont-ce là des caractères d'ordre générique? Et le port, combien varie-t-il dans beaucoup de genres , sans que Ton ait encore, heureusement, songé à les diviser.
Une nouvelle preuve du peu de valeur de tous ces genres, c'est la divergence d'opinions et l'incertitude des botanistes qui font passer les mêmes plantes de l'un à l'autre, selon le point de vue où ils se placent. Ainsi \Ervum hirsulum L. a été fait Vicia hirsuta par Koch, Ervilia vulgaris par M. Godron, et Cracca minor par Rivinus. UErvum monanthos a eu bien plus de parrains encore : pour le genre, il a été Vicia avec Desfontaines, Moris, Willdenow {Hort. Ber.)^ Loiseleur, Wallroth, Lathyrus avec Willdenow (Species); Lens avec Mœnch, Reichenbach, Cracca avec MM. Grenier et Godron ; pour nom spécifique, il a eu monanthos^ stipulaceurrij articulata et multifida. On pourrait multiplier beaucoup ces exemples. Je m'arrête et je conclus de cette versatilité contre la solidité de ces genres.
Dans la cryptogamie, d'autres règles doivent présider à leur formation; la simplicité et l'uniformité plus grandes des organes de reproduction obligent à tenir compte de différences bien plus légères. Dans les Lichens, par exemple, la forme, la couleur, la division des spores doivent peut-être prendre rang parmi les caractères d'ordre générique. Mais convient-il bien de descendre jusqu'à des nuances dont l'appréciation n'est pas toujours facile ? Je m'explique : les spores cylindriques allongées peuvent avoir le sommet aigu ou obtus, être en forme de doigt, de massue, de chenille, d'anguille, de vers, etc. Eh bien, ces légères variations dans la fonne sont dans quelques ouvrages des caractères génériques. Le grand genre Acharien, Lecidea, en a ainsi fourni une vingtaine. De très-savants lichénographes allemands ont créé une foule de genres dont le moindre inconvénient est d'avoir souvent des noms peu euphoniques, mais un plus regrettable, c'est la fatigue qu'ils imposent à la mémoire obligée de retenir non-seulement un nom nouveau, mais toute une description qui, avec beaucoup de caractères conununs à d'autres genres, comprend seulement une petite note différentielle. N'eût-il pas suffi d'inscrire cette petite note en tête d'une section? on aurait ainsi des sections formant des variétés dans le genre comme nous en avons dans l'espèce, et représentées, à un degré supérieur, par la tribu dans la famille*
20 CONGRÈS INTERMàTIONAL DE BOTANIQUE.
La science sera-t-elle plus parfaite quand elle sera hérissée de mots qui en rendent Tétude si ardue et si laborieuse. La vie d'un botaniste ne suffit plus qu'à explorer un petit coin de ce champ immense. « Quand j'ouvre les livres qui sont chaque jour publiés sur » ces chères plantes, écrivait, il y quelques années, un des vétérans » de la cryptogamie, le docteur Mougeot, à Auguste Le Prévost, ils » me tombent des mains par l'impossibilité, que je reconnais de suite, » de pouvoir m'en servir. Nous avions du plaisir à nous amuser de )) nos Lichens; aujourd'hui, en voulant les étudier avec les Meyer, » les Pries, c'est un labeur qui nous fatigue, nous épuise et nous » fait abandonner prise. Ne nous reviendra-t-il pas un grand réfor- » mateur qui ramènera les choses à une simplicité saisissable. v Que pourrait-il écrire aujourd'hui des derniers ouvrages de l'école allemande.
Et ne pourrions-nous pas répéter avec plus de raison encore ces récriminations amères que Linné faisait entendre en voyant l'absence de toute règle dans la formation des genres : Hinc tôt falsa gênera ! tôt controversiœ irUer auctores ! tôt mala nomina ! tanta confusio ! Et il se demandait aussi si ces classifications n'avalent pas apporté à la science plus de perte que de profit : nùm plus damni vel emolumenti attulerint systematici.
Les flores locales, pour se montrer à la hauteur des connaissances du jour, ont adopté ces classifications nouvelles et ne seront bientôt plus comprises par les amateurs ni par les débutants auxquels je les crois surtout destinées. Faire connaître les plantes d'une certaine contrée aux personnes qui ne veulent pas embrasser une trop grande tâche, aider et encourager les jeunes gens qui s'essayent dans une carrière attrayante en ne leur présentant pas trop d'épines à l'entrée, ménager à tous un délassement agréable et sans fatigue , n'est-ce point là le but des flores locales, et ce but ne serait-il pas mieux atteint en simplifiant un peu une nomenclature trop savante ? Je ne sais si je me trompe, mais la botanique, cette science si séduisante par les objets dont elle s'occupe et les secrets merveilleux qu'elle dévoile, ne rencontre pas parmi les gens studieux le nombre de disciples qu'elle devrait réunir, et cet éloignement me semble dû, en partie, aux difficultés premières que je signale. On lit, on comprend encore la poésie des fleurs, on n'en connaît pas, on n'en étudie pas la science.
Dans une de ces flores estimées, auxquelles je fais allusion, je vois