‹ Acteurs et actricesChapitre 14 sur 22 · LEURS LOGES · texte numérisé non relu

LEURS LOGES

OUT le monde connaît Cardénio, le jeune premier sans rival. Lundi dernier, nous nous entendîmes appeler d'une fenêtre de la petite rue des Filles-Saint- Thomas. C'était Cardénio; il nous fit signe de monter.

La porte était devant nous : c était celle qui sert d'entrée aux acteurs du Vaudeville. Un escaffer abominable, percé à chaque palier d'un corridor

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long et sombre, nous conduisit à un deuxième étage, — en haut duquel Cardénio nous attendait.

Nous n'avons jamais rien compris à la hideur et à la malpropreté traditionnelles des escaliers de théâtre. Par quel singulier esprit de contraste — ou de superstition — les directeurs se plaisent-ils à entretenir ces léproseries à Tentour des coulisses ?

Qui n'a passé avec effroi devant l'immonde boyau de l'Ambigu ?

Qui ne s*est senti à moitié asphyxié dans l'allée ténébreuse de la Porte- Saint-Martin, entre ces murs humides de salpêtre, oti pleure nuit et jour l'œil sanglant d'une lanterne ?

Tous les égouts du passage des Panoramas dégorgent dans la cour des

Variétés, qui sert d'antichambre à la cour du concierge.

Et le sous-sol malsain du Gymnase?

Et la bouffonne porte à grelot du Palais-Royal ?

Cardénio nous conduisit dans sa loge, qui porte le n» 19. — C'est une petite chambre, aussi petite qu'une chambre de bain, et tendue de velours ponceau; un divan y tient la place de la* baignoire. Une grande psyché, une armoire, un coffre, — où notre regard curieux entrevit tout un mardi gras d'étoffes et de paillettes, — un guéridon et des fauteuils en bois doré, composent Tameublenient. Tout autour de la loge des portraits de ca-

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maradesy avec des hommages autogra phes à Cardénio. .

De lui-même pas un seul portrait, — ce qui est à considérer comme un acte de bon goût.

Il nous invita à nous asseoir, — et nous causâmes.

Cardénio. — C'est un miracle de vous voir Si vous le voulez bien,

nous allons prendre le café ensemble,

Nous. — Très-volontiers, mais à la condition que vous continuerez à vous habiller.

Cardénio. — J'allais vous en demander la permission. (// s assied sur un tabouret, devant une toilette éclairée par deux lampes,)

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Nous. — Qu'est-ce qu'on Joue ce soir ?

Cardénio. — Toujours Rosita, La direction veut pousser la pièce jusqu'à cent représentations. (// passe sur son visage une éponge imbibée de blanc de perle,)

Nous. — Ainsi, pendant trois mois, tous les jours vous avez fait ce métier écrasant, qui consiste à simuler, plusieurs heures durant, les angoisses, les défaillances» les délires de l'humanité ?

Cardénio. — Tous les jours, excepté le dimanche. (// essuie Je blanc de perle avec une patte de lièvre.)

Nous. — Ah ! mon pauvre, ami, vous êtes sur les dents I

Cardénio. — C'est vrai. (// prend

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un pinceau et le trempe dans de la poussière de pastel. )

Nous. — Que de fois il vous arrive de maudire votre profession !

Cardénio. — A un autre que vous je répondrais oui ; je me plaindrais et ferais semblant de n'aspirer qu*au bonheur de planter des choux dans un coin de terre ignoré, loin de l'envie et du gaz. Mais je mentirais. — Oti donc est ma brosse à sourcils ?

Nous, complaisamment, — N'est-ce pas cela ?

Cardénio.. — Merci. J'aime mon art par-dessus tout, et cela se comprend. J'ai toujours joué du George Sand, de l'Emile Augier, de FAlfred de Musset, du Dumas fils, de TOctave

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Feuillet. Ajoutez qu'on me paye bien, et que j'ai de la santé.

Une voix, dans le lointain, — Julien ! rustre ! croquant I arriveras-tu, canaille de Julien! canaglia!

Nous. — Qu'est-ce que c'est ?

Cardénio. ~ C'est Félix qui appelle le coiffeur du théâtre.

Mademoiselle Musidora, entr* ouvrant la porte de la loge. — Cardénio, mon petit Cardénio, êtes- vous prêt? Nous descendons. {Elle dispa* rait avec un grand murmure de soie,)

Cardénio. — Dans un instant. {On apporte du café,) Posez cela sur le guéridon. {La cloche du théâtre se fait entendre,)

M. Roger, régisseur. — Monsieur Cardénio, l'on commence.

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Cardénio. — Déjà! .

M, Roger. —7 Nous sommes en retard de douze minutes sur hier.

Cardénio. — Faites-moi le plaisir, mon cher Roger, de venir de temps en temps me dire oîi Ton en est.

{M. Roger sort.)

Une voix dans le lointain. — Julien! ruffian de Julien! misérable, monteras-tu?

Nous, souriant. — Toujours M. Félix?

Cardénio. — Ouï.

Nous. — Je vous quitte.

Cardénio. — Pourquoi? Prenons le café tranquillement. Il me semble que j*ai une foule de choses à vous raconter. Que ne m'attendez-vous là? Le premier acte n'est pas long, et je ne

parais ensuite que dans le troisième.

Voilà des cigares. Si vous voulez écrire, il y a ici « tout ce qu*il faut ».

M. Roger, du dehors, — . Monsieur Cardénio !

Cardénio. — Quoi?

M. Roger. — Tu sais que je ne songe qu'à ton bonheur

Cardénio, — Bien. Je mets mon habit. (A nous.) C'est convenu, vous restez et m'attendez, n'est-ce pas?

Nous. — Soit. Seraî-je dérangé?

Cardénio. — Du tout; il n'y a que mon domestique qui entre dans ma loge.

M. Roger, entrant. — Comment!

vous n'avez pas votre chapeau ? Mais dépéchez- vous!

Cardénio. — Oîi en est-on?

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M. Roger. — Le jour de ton mariage, ma chère enfant

• Cardénio. — Diable ! c'est le dernier délai. Il faut que je vous qiiitte

Nous. — Faites, faites.

M. Roger. — Vous mettrez vos gants sur le théâtre.

Cardénio. — Oui. (// donne un dernier coup d'œil au miroir.) Les cigares sont là; voulez-vous que je dise que l'on vous monte des journaux ?

Nous, offensé. — Oh !

Cardénio. — Pardon! j'oubliais

M. Roger. — Allons, monsieur Cardénio, allons!

Ce M. Roger l'entraîna presque, et nous laissa seul.

Nous procédâmes alors à l'inventaire de la loge avec une curiosité pro-

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vinciale, lisant les étiquettes de tous les flacons, depuis la brillantine pour lustrer la barbe jusqu'au blanc Rachel. Un instant, nous eûmes Fidée d'essayer sur notre personne quelques unes de ces compositions jouventielles^ — mais la crainte d'être surpris nous arrêta dans cette velléité de coquetterie.

Nous regardâmes aussi les cadres de plus près ; nous décrochâmes même le portrait de M. Frederick Lemaître, afin de lire les lignes que l'étrange et puissant comédien y avait tracées de sa main, en marge. Les voici dans toute leur intégrité et dans leur sincérité enthousiaste :

a A Cardénio! témoignage d amitié

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et d'estime, au véritable artiste, qui veut me faire Thonneur de se dire

mon élève! Son maître! G'est

Dieu!... qui nous fit.

« Frederick Lemaitre. »

A ce moment nous vîmes entrer Adolphe.

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