HISTORIQUE
L'actinomycose des canalicules lacrymaux est de connaissance récente, et si le tableau clinique de cette affection était établi dès 1869, les idées sur la nature du champignon qui la produit ont subi des modilications nombreuses, à mesure que se développaient nos connaissances en parasitologie et que se fais-ait plus nette la différenciation entre les diverses productions cryptogamiques.
C'est à de Graefe que revient l'honneur d'avoir découvert la nature parasitaire de cette maladie et d'en avoir donné une description clinique complète. En 1854, il observa pour la première fois une obstruction du canalicule lacrymal par une petite tumeur formée de grains jaunes ; il en sortit douze en deux fois par l'ouverture pratiquée au conduit lacrymal. La nature toute spéciale de ces concrétions attira l'attention du célèbre ophtalmologue, qui en lit l'examen et découvrit leur nature parasitaire. Il les considéra comme des produits du champignon « Achorion Schonleini ». L esprit mis en éveil par cette découverte de Graefe
parvint à réunir les années suivantes dix cas de cette affection dont trois de Foerster, et il en donna en 1869 une description clinique qui n a pas été modifiée depuis. Les recherches microscopiques de Cohnheim confirmèrent l'origine parasitaire des masses extraites ; mais l'opinion du botaniste à laquelle se rangea de Graefe, qui ne se jugeait pas assez compétent dans ces questions, fut qu'on se trouvait en présence du leptothrix buccalis. Les éléments cependant étaient plus lins qùe dans le leptothrix ordinaire, et la coloration violette qui se développe dans le leptothrix au contact de l'iode, ne fut jamais prise par ces champignons extraits des canalicules. C'est surtout dans le dernier cas rapporté par de Graefe, que l'examen microscopique pratiqué par Leber montra des différences considérables entre les deux champignons. Le parasite extrait du conduit lacrymal différait du leptothrix par ses filaments plus tenus, ondulés, d'aspect moins rigide que ceux du leptothrix, par son feutrage plus dense, par sa tendance à la dichotomisation : Leber adopta pourtant l'opinion de Cohnheim.
Dans un cas, Leber avait constaté une désagrégation facile de la concrétion en une série de granules, de petits corps ronds et ovales rappelant la dissociation du grain actinomycétique en de plus petits grains. U signale ensuite de petites accumulations d'éléments du leptothrix, dans lesquels il a trouvé des corps très re^ fringents ayant des saillies à leur surface et qui ne se ■ soni jamais dissous dans l'acide chlorhydrique. Ces
corps rappellent assez bien les renflements pyriformes du champignon radié.
En 1869, avant la publication du travail deCohnheim, de Wecker avait extrait du canalicule lacrymal inférieur d'une jeune fille, une volumineuse masse de champignons,qu'il considéra plus tard comme des leptothrixs. Le professeur Cornil qui examina cette masse d'un aspect « de tabac à priser comprimé » y trouva des concrétions calcaires pigmentaires et une sorte de champignon dont il ne savait indiquer exactement le genre.
Waldeyer à l'examen des fongosités que lui avait envoyées Foerster crut se trouver en présence du leptothrix buccalis. Au grossissement faible, il trouvait des masses sphériques fines qui terminaient des filaments ondulés très délicats : un grossissement plus fort permettait d'apercevoir des formes petites et rondes de microcoques et des productions ressemblant à des bactéries mais plus longues, enchevêtrées, innervées et pn chaînes. Pas de coloration violette par l'iode.
L'examen pratiqué par Schirmer dans un cas observé par lui aboutit aux mêaies conclusions.
Narkievitch-Jodko en 1870 avait cru trouver dans une masse parasitaire extraite d'un canalicule lacrymal l'Achorion-Schonléini.
Gruening fait une culture du champignon sur glycérine : dès le lendemain un léger feutrage en toile d'araignée se développait autour de chacune des masses parasitaires : bientôt il atteignit la surface où il forma une couche bleucâtre.
Haase se range à l'opinion de Leber et Waldeyer. En Italie, del Monte conclut, en 1873, au leptothrix.
Dans un cas de Bugier, en 1874, l'examen microscopique ne fut pas fait, mais la présence du leptothrix fut regardée comme probable.
En 1879, Higgens soumit la tumeur extraite par lui à l'examen de Nettelship et Durham qui crurent à l'existence du leptothrix b.
En France, Camuset observa, en 1884, un cas d'obstruction du canalicule ; la masse extraite lui parut être composée de leptothrix b.
Cependant, l'illustre botaniste F. Cohn avait trouvé, dès 1874, dans les grains extraits, par Foerster, du conduit lacrymal, un champignon spécial qui n'avait jamais été décrit auparavant et qu'il nomma en l'honneur de Foerster : Streptothrix Foersteri. La concrétion était formée de filaments très tenus, d'une finesse capillaire, ondulés, entortillés pêle-mêle qui rappelaient les filaments en spirale des sporulacées ou spirochaètes, dont ils différaient cependant notablement par les autres points. Ces fibrilles étaient fragmentées et enserrées par des masses de microcoques dont il fallait les libérer pour reconnaître leur constitution : elles étaient ramifiées et les ramifications partant d'un tronc principal se subdivisaient à l'infini, tout en ne provenant que d'une seule cellule mère. C'était donc bien une streptothricée que F. Cohn avait decôuverte.
Ce n'est qu'en 1884 que Goidyicher et von Reuss reconnurent en même temps et indépendamment l'un de l'autre, l'existence du streptothrix Foersteri découvert par Cohn, dans les concrétions qu'ils avaient retirées des canalicules lacrymaux. Ils remontèrent dans la série des cas et établirent que dans la plupart, sinon dans tous, il s'était agi du streptothrix de Cohn. Cela n'est pas douteux, et Reuss le démontre par l'analyse des examens pratiqués par Cohnheim, L&ber, Waldeyer, Schermer Haase : la finesse des filaments, leur ramification vraie et la formation de spores le démontrent. Très différent est le cas de Grùning, où l'aspect de la culture n'indique pas plus le leptothrix . que le streptothrix.
Dans les deux cas pubhés par Grunhut, en 1888, l'aspect des filaments est absolument celui du mycélium du streptothrix de Cohn.
Déjà Leplat, en i885, avait publié dans la Revue générale d'ophtalmologie, l'examen de deux concrélions lacrymales provenant de la clinique du professeur Fuchs, de Liège : la ténuité des fibres, leur dicholomisation, leur aspect et leur feutrage plus dense lui font porter un diagnostic ferme en faveur du streptothrix. Il reconnaît aussi dans la préparation la présence de nombreux micro-organismes, de détritus graisseux et de nombreux globules blancs.
En 1889, Gombert dans ses Recherches expérimentales sur les microbes de la conjonctive à létal normal (Th. de IHontpellier), reconnut plusieurs fois da
lans
les cultures ensemencées avec le mucus conjonctival, la présence du streptothrix Foersteri.
L'ensemencement du champignon sur les différents milieux végétatifs lui donna des résultats intéressants à noter et qu'il sera utile de comparer dans le cours de cet ouvrage avec ceux que l'on obtient pour l'acti-
norayces bovis.
Nous ne croyons pas que l'inléressant travail de Gombert ait été remarqué par les observateurs étrangers .
Il s'est produit, en 1893, un nouveau changement dans les idées sur l'origine du champignon en question. Thomassoli-Cuenod émet le premier l'idée d'une actinomycose des canalicules lacrymaux, (Paris, 1898, Parasitologie et Bacièriologie des paupières.)
L'année suivante Th. von Schroeder, de Saint-Pétersbourg, signale d'après une observation personnelle, l'actinomyces bovis, comme cause de la formation des grains, des masses particulières susdites, dans les conduits lacrymaux. Le cas qu'il observa était absolument typique; les symptômes les mêmes que dans les cas précédents et la marche de l'affection fut identique. Les grains jaunes extraits étaient un peu plus grands, dans quelques-uns des cas précédents; ils étaient noirs dans un cas de Foerster, dans deux autres cas la masse extraite contenait aussi des grains de^chaux; mais dans tous ces cas les grains renfermaient un champignon considéré comme leptothrix, puis comme streptothrix Foersteri, et que l'examen microscopique pratiqué par
VVestfallen, prosecteur à l'hôpital allemand d'Alexandre, à Saint-Pétersbourg, contrôlé par le professeur Afanassieff, bactériologue connu, démontra être Tactinomyces dans le cas de Schroeder.
L'analyse microscopique révéla l'existence des mêmes éléments décrits déjà par Goldzicher, Reuss, Grûnhut et Leplat. La différence consiste seulement dans les renflements pyriformes, les massues, trouvées dans le cas de Schroeder, et qui n'avaient pas été signalées par Cohn et par les précédents observateurs. Après avoir acquis la conviction qu'aucune autre comparaison n'avait été établie par les oculistes entre le streptothrix Foersteri et l'actinomyces, Th. Schroeder, continuant ses recherches trouva la déclaration suivante faite par le professeur Bostroem en 1890, au sujet de la similitude des deux champignons.
« D'après la description et les figures de Cohn, il « me semble exister entre le streptothrix Foersteri et « le cladothrix une telle similitude, qu'il serait difficile « de les différencier. C'est pourquoi il est probable que « les deux champignons sont de la même famille ou « même identiques. »
L'identitédustreptothrixetdel'actinomycesmedevint évidente, ajoute Th. Schroeder, quand je trouvai- dans la description du premier cas d'actinomycose humaine par Israël l'opinion suivante qui „'a pas été relevéé jusqu'ici. « Par ses filaments et ses grains, déclare Israël, « ractmomyces ressemble exactement à un champi- « gnon décrit par le professeur F. Cohn, de Breslau,
« et qu'il a nommé streptothrix Foersteri, champignon « qu'il a découvert dans une masse extraite du cana- « licule lacrymal inférieur. C'est ce que M. le professeur « Cohn, avait la bonté de m'affirmer d'après l'examen « de ma préparation, mais il a déclaré qu'il faisait des « réserves au sujet des corps clairs pyriformes et poly- « morphes, au sujet desquels il ne s'était pas encore « fait une opinion. »
Les réserves faites par Cohn au sujet des massues s'expliquent facilement, car il n'en avait jamais observé dans les grains extraits des canalicules lacrymaux. Ces massues n'apparaissant clairement qu'avec des colorants spéciaux ont pu échapper aux recherches diverses, par suite de l'imperfection de la technique de coloration des microbes et de l'insuffisance du matériel. Du reste, elles peuvent manquer dans l'actinomyces.
Il semble que Goldzieher, Reuss, Leplat et Grunhut n'aient pas pensé à la possibilité de l'actinomycose. Ce ■ qui se comprend facilement vue l'impulsion spéciale imprimée à la question après la découverte de Cohn. En effet, c'est deux ans après la description du streptothrix de Foerster, en 1876, que Harz proposa de donner le nom d'actinomyces au champignon décrit et trouvé par Bolhenger, dans lés tumeurs des bovidés, la même année ; et l'année précédente par Perroncito.
Ce nom lui fut donné en raison de la disposition rayonnée de ses éléments e-^-"--'-?, rayon — champignon).
L'actinomycose du bœuf devenait donc une affection pari^dtement différenciée. Restait l'actinomycose liumaine que l'on avait peu étudiée et qui allait êtreidenliliée avec celle du bœuf.
Après les recherches des savants français Robin, Laboulbène et Lebert, Israël en 1878 reprit la question et publia comme une nouvelle mycose, une observation de pyhéraie chronique recueillie chez l'homme. Le champignon trouvé par lui fut soumis à l'examen de Cohn, qui, nous l'avons vu, reconnut sa grande ressemblance avec le streptothrix. de Foerster.
L'année suivante Ponfîck dans un nouveau cas démontra la similitude complète de son champignon avec celui qu'avait trouvé Bollinger dans la vache et qui avait été décrit sous le nom d'actinomyces bovis Israël reconnut l'identité du champignon qu'il avait decoiivert.chez l'homme, avec celui qu'avait trouvé Ponfîck, et suivant Bollinger on donna le nom d'actinomycose à cette nouvelle maladie.
On avait oublié le streptothrix de Cohn et ce nom continua a être donné aux seuls parasites des canalicules lacrymaux.
Voilà comment il se lit que le streptotlirix et l'actinomyoes furent regardés comme deux champignons d.fferents, jusqu'au travail de von Schroeder, en ,804
La même année, Tactinomyces fut de nouveau -s.a, p, Hu.h dans iesgran. extraits
10 , ymal ,„ er,eur. Ne connaissant pas ,e travail bch,oedcr, d crut avou- découvert une maladie
nouvelle et la rapprocha de l'actinomyces des autres
régions du corps.
M. le professeur Blanchard établit dans le Traité de Pathologie générale, iSçS, la séparation entre Factinomyco^e vraie et les pseudo-actinomycoses.
D'après M. Blanchard, ces lésions superficielles de la muqueuse lacrymale sont dues à une espèce d'oospora ou nocardia, voisine de l'oospora bovis (actmomyces), mais différente cependant : l'oospora Foersteri.
La Klinische Monatsblaiter fur Augenhetlk publiait, en 1895, un nouveau cas d'obstruction du canal lacrymal supérieur observé par le docteur Elschnig, qui constata dans les grains jaunes extraits par lui, le groupement typique de l'actinomyces. Un essai de culture ne donna pas de résultat.
Deux nouveaux cas furent recueillis par le professeur Magawly, et Schroeder qui les publia dans les KL MonalshL en avril 1896, H n'hésita pas à la suite de ranalyse microscopique faite par le docteur Eliasberg à y reconnaître l'actinomyces. Les préparations donnaient des figures absolument , semblables à celles qu'avait obtenues Bostroem dans un cas d'actinomycose en 1890. H signala la pénétration du champignon dans le tissu de la paroi canaliculaire, ce qui n avait pas été noté jusque-là.
La raême année, parut dans les Archives SoplUam- ,o.ie. un u-avail du profc.eur Evetzky, de Moscou a p;opo. d-un cas observé par le professeur A. Krukoll.
A la suite de l'examen de la concrétion extraite du canalicule lacrymal, il conclut à l'actinomyces. Avec ses prédécesseurs, il est d'avis qu'il faut attribuer à l'aciinomycose, tous les faits de daeryplithes parasitaires décrits depuis le premier travail de Graefe.
En 1897, le docteur O. . Lange, chef de clinique ophtalmologique, à Brunswick, publiait dans VOphlalmologische Rlinik, l'observation d'une femme atteinte d'actinomycose du canalicule lacrymal supérieur. L'examen microscopique de la masse extraite lui fît admettre les mêmes conclusions que Schroeder.
Le docteur Katherine Kastalkaïa présenta au Cercle ophtalmologique de Moscou, le 3 mai 1898, une malade dont l'observation n'a pas encore été publiée croyons-nous. L'examen microscopique des grains retirés décela des filaments qui se coloraient par le procédé qie Gram et des bacilles qui ne prenaient pas décoloration. Ces éléments affectaient une disposition radiée.
De plus, le docteur Kastalkaïa réussit pour la première fois à obtenir des cultures pures de champignon radié qui donna dans le bouillon une colonie typique. Au point de vue clinique, il est intéressant de constater qu'on avait dans ce cas une quantité de petits grains et non pas une concrétion volumineuse. Le professeur Evetzky a noté également que, contrairement aux cas précédents, rien ne sortait par la pression sur larégion du sacet conduit lacrymal, tandis que le plus souvent il s'en écoule un liquide jaunâtre.
Depuis 1894, s'est donc ouverte en Russie et en Allemagne, cette période de recherches méthodiques qui sous l'impulsion du professeur Schroeder, ont éclairé d'un jour nouveau cette question du parasitisme des canalicules lacrymaux.
Lactinomycose du conduit lacrymal a été rarement observée en France, et l'observation que nous avons suivie à la consultation de M. le professeur Dujardm, est, croyons-nous, la première qui ait été décrite sous ce nom dans notre pays. De Wecker en 1869, en 1874, Delacroix et, en 1884, Camuset, sont les seuls en France qui aient publié des cas d'obstruction des canalicules par un champignon que, suivant les idées du temps, ils ont rapporté après examen microscopique au leptothrix buccalis.