HISTORIQUE
L'actinomycose des canalicules lacrymaux est de connaissance récente, et si le tableau clinique de cette affection était établi dès 1860, les idées.sur la nature du champignon qui la produit ont subi des modifications nombreuses, à mesure que se développaient nos connaissances en parasitologie et que se faisait plus netle la différenciation entre les diverses productions cryptogamiques.
C'est à de Graefe que revient l'honneur d’avoir dé couvert la nature parasitaire de cette maladie et d'en avoir donné une description clinique complète. En 1854, il observa pour la première fois une obstruction du çanalicule lacrymal par une petite tumeur formée de grains: jaunes ; il en sortit douze en deux fois par l'ouverture pratiquée au conduit lacrymal. La nature toute spéciale de ces concrétions attira l'attention du célèbre ophtalmologue, qui en fit l'examen et découvrit leur nature parasitaire. Il les considéra comme des produits du champignon « Achorion Schonleini ». L'esprit mis en éveil par cette découverte de Graefe
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parvint à réunir les années suivantes dix cas de cette affection dont trois de Foerster, et il en donna en 1869 une description clinique qui n'a pas été modifiée depuis. Les recherches mieroscopiques de Cohnheim confirmèrent l'origine parasitaire des masses extraites ; mais l'opinion du botaniste à laquelle se rangea de Graefe, qui ne se jugeait pas assez compétent dans ces questions, fut qu'on se trouvait en présence du leptothrix buccalis. Les éléments cependant étaient plus fins que dans le leptothrix ordinaire, et la coloration violette qui se développe dans le leptothrix au contact de l'iode, ne fut jamais prise par ces champignons extraits des canalicules. C'est surtout dans le dernier cas rapporté par de Graefe, que l'examen microsco-
pique pratiqué par Leber montra des différences con- :
sidérablés entre les deux champignons. Le parasite extrait du conduit lacrymal différait du leptothrix par ses filaments plus tenus, ondulés, d'aspect moins rigide que ceux du leptothrix, par son feutragé plus dense, par sa tendance à la dichotomisation : Leber adopta pourtant l'opinion de Cohnheim.
Dans un cas, Leber avait constaté une désagrégation facile de la concrétion en une série de granules, de petits corps ronds et ovales rappelant la dissociation du grain actinomycétique en de plus petits grains. Il signale ensuite de petites accumulations d'éléments du leptothrix, dans lesquels il a trouvé des corps très refringents ayant des saillies à leur surface et qui ne se sont jamais dissous dans l'acide chlorhydrique. Ces
corps rappellent assez bien les renflements pyriformes du champignon radié.
En 1809, avantla publication du travail de Cohnheim, de Wecker avait extrait du canalicule lacrymal inférieur d’une jeune fille, une volumineuse masse de champignons,qu'il considéra plus tard comme des leptothrixs, Le professeur Cornil qui examina cette masse d'un aspect « de tabac à priser comprimé » y trouva des concrétions calcaires pigmentaires et une sorte dechampignon dont il ne savait indiquer exactement le genre.
Waldeyer à l'examen des fongosités que lui avait envoyées Foerster crut se trouver en présence du leptothrix buccalis. Au grossissement faible, iltrouvait des masses sphériques fines qui terminaient des filaments ondulés très délicats : un grossissement plus fort permettait d’apercevoir des formes petites et rondes de microcoques et des productions ressemblant à des bactéries mais plus longues, enchevêtrées, innérvées et en chaines, Pas de coloration violette par l'iode.
L'examen pratiqué par Schirmer dans un cas observé par lui aboutit aux mêmes conclusions.
Narkievitch-Jodko en 1870 avait cru trouver dans une masse parasitaire extraite d'un canalicule lacrymal l'Achorion-Schonléini.
Gruening fait une culture du champignon sur glycérine : dès le lendemain un léger feutrage en toile d’araignée se développait autour de chacune des masses parasitaires : bientôt il atteignit la surface où il forma une couche bleuâtre.
Haase se range à l'opinion de Leber et Waïldeyer.
En Italie, del Monte conclut, en 1873, au leptothrix. |
- Dans un cas de Bugier, en 1874, l'examen micros- . copique ne fut pas fait, mais la présence du leptothrix . . fut regardée comme probable.
En 1870, Higgens soumit la tumeur extraite par lui à l'examen de Nettelship et Durham qui crurent à l'existence du leptothrix b.
En France, Camuset observa, en 1884, un cas d'obstruction du canalicule ; la masse extraite lui parut être composée de leptothrix b.
Cependant, l'illustre botaniste F. Cohn avait trouvé, dès 1874, dans les grains extraits, par Foerster, du conduit lacrymal, un champignon spécial qui n'avait jamais été décrit auparavant et qu'il nomma en l'honneur de Foerster : Streptothrix Foersteri. La concrétion était formée de filaments très tenus, d'une finesse capillaire, ondulés, entortillés pêle-mêle qui rappelaient les filaments en spirale des sporulacées ou spirochaètes, dont ils différaient cependant notablement par les autres points. Ces fibrilles étaient fragmentées et enserrées par des masses de microcoques dont il fallait les libérer pour reconnaître leur constitution : elles étaient ramifiées et les ramifications partant d'un tronc principal se subdivisaient à l'infini, tout en ne provenant que d'une seule cellule mère. C'était donc bien une streptothricée que F. Cohn avait décou- Verte:
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Ce n'est qu'en 1884 que Goldyicher et von Reuss reconnurent en même temps et indépendamment l’un de l’autre, l'existence du streptothrix Foersteri découvert par Cohn, dans les concrétions qu'ils avaient retirées des canalicules lacrymaux. Ils remontèrent dans la série des cas et ctablirent que dans la plupart, sinon dans tous, il s'était agi du streptothrix de Cohn. Cela n'est pas douteux, et Reuss le démontre par l'analyse des examens pratiqués par Cohnheim, Leber, Waldeyer, Schermer Haase : la finesse des filamenñts, leur ramification vraie et la formation de spores le démontrent. Très différent est le cas de Grüning, où l'aspect de la culture n'indique pas plus le leptothrix que le streptothrix.
Dans les deux cas publiés par Grunhut, en 1888, l'aspect des filaments est absolument celui du mycelium du streptothrix de Cohn.
Déjà Leplat, en 1885, avait publié dans la Revue génerale d'ophtalmologie, l'examen de deux concrétions lacrymales provenant de la clinique du professeur Fuchs, de Liège : la ténuité des fibres, leur dicholomisation, leur aspect et leur feutrage plus dense lui font porter un diagnostic ferme en faveur du streptothrix. [1 reconnait aussi dans la préparation la présence de nombreux micro-organismes, de détritus graisseux et de nombreux globules blancs.
En 1880, Gombert dans ses Recherches expérimenlales sur les microbes de la conjonclive à l'état normal (Th.-de Montpellier), reconnut plusieurs-fois dans
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les cultures ensemencées avec le mucus conjonctival, la présence du streptothrix Foersteri.
L'ensemencement du champignon sur les différents milieux végétatifs lui donna des résultats intéressants à noter et qu'il sera utile de comparer dans le cours de cet ouvrage avec ceux que l’on obtient pour lactinomyces bovis.
Nous ne croyons pas que l'intéressant travail de Gombert ait été remarqué par les observateurs étrangers. ee Il s'est produit, en 1893, un nouveau changement dans les idées sur l'origine du champignon en question. Thomassoli-Cuenod émet le premier l'idée d’une actinomycose des canalicules lacrymaux. (Paris, 1803, ’ Parasilologie et Bactériologie des paupières.)
L'année suivante Th. von Schroeder, de Saint-Pétersbourg, signale d’après une observation personnelle, l'actinomyces bovis, comme cause de la formation des grains, des masses particulières susdites, dans les conduits lacrymaux. Le cas qu’il observa était absolument typique; les symptômes les mêmes que dans les cas précédents et la marche de l'affection fut identique.
Les grains jaunes extraits étaient un peu plus grands, dans quelques-uns des cas précédents: ils étaient noirs -dans un cas de Foerster, dans deux autres cas La masse extraite contenait aussi des grains de chaux mais dans tous ces cas les grains renfermaient un champignon considéré comme leptothrix, puis comme streptothrix Foersteri, et que l'examen microscopique pratiqué par
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Westfallen, prosecteur à l'hôpital allemand d'Alexandre, à Saint-Pétersbourg, contrôlé par le professeur Afanassieff, bactériologue connu, démontra être l'actinomyces dans le cas de Schroeder.
L'analyse microscopique révéla l'existence des mêmes éléments décrits déjà par Goldzicher, Reuss, Grünhut et Leplat. La différence consiste seulement dans les renflements pyriformes, les massues, trouvées dans le cas de Schroeder, et qui n'avaient pas été signalées
- par Cohn et par les précédents observateurs. Après
avoir acquis la conviction qu'aucune autre comparaison n'avait été établie par les oculistes entre le Streptotarix Foersteri et l'actinomyces, Th. Schroeder, continuant ses recherches trouva la déclaration suivante faite par le professeur Bostroem en 1890, au sujet de la similitude des deux champignons.
« D'après la description et les figures de Cohn, il « me semble exister entre le streptothrix Foersteri èt « le cladothrix une telle similitude, qu'il serait difficile « de les différencier. C’est pourquoi il est probable que « les deux champignons sont de la même famille où « même identiques. »
L'identité du streptothrix et de l'actinomyces me devint évidente, ajoute Th. Schroeder, quand je trouvai dans la description du prèmier cas d'actinomycose humaine par Israël l'opinion suivante qui n’a pas été relevéé jusqu'ici. « Par ses filaments et ses grains, déclare [sraël, « l'actinomyces ressemble exactèément à un champi- « gnon décrit par le professeur F. Cohn, de Breslau,
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« et qu'ila nommé streptothrix Foersteri, champignon « qu'il a découvert dans une masse extraite du cana- « licule lacrymal inférieur. C'est ce que M. le professeur « Cohn, avait la bonté de m'affirmer d’après l'examen « de ma préparation, mais il a déclaré qu'il faisait des « réserves au sujet des corps clairs pyriformes et poly- « morphes, au sujet desquels il ne s'était pas encore « fait une opinion. »
Les réserves faites par Cohn au sujet des massues s'expliquent facilement, car il n'en avait jamais observé dans les grains extraits des canalicules lacrymaux. Ces massues n'apparaissant clairement qu'avec des colorants spéciaux ont pu échapper aux recherches diverses, par suite de l'imperfection de la technique de coloration des microbes et de l'insuffisance du matériel. Du reste, elles peuvent manquer dans l'actinomyces.
11 semble que Goldzieher, Reuss, Leplat et Grünhut n’aient pas pensé à la possibilité de l’actinomycose. Ce qui se comprend facilement vue l'impulsion spéciale imprimée à la question après la découverte de Cohn. En effet, c'est deux ans après la description du strep-
tothrix de Foerster, en 1876, que Harz proposa de
donner le nom d’actinomyces au champignon décrit et
trouvé par Boihenger, dans les tumeurs des bovidés,
la même année ; et l'année précédente par Perroncito.
Ce nom lui fut donné en raison de la disposition rayonnée de ses éléments (xt, Fayon — vvrne, champignon).
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L'actinomycose du bœuf devenait donc une affection parfaitement différenciée. Restait l'actinomycose humaine que l'on avait peu étudiée et qui allait être idenufiée avec celle du bœuf.
Après les recherches des savants français Robin, Laboulbène et Lebert, Israël en 1878 reprit la question et publia comme une nouvelle mycose, une observation de pyhémie chronique recueillie chez l’homme. Le champignon trouvé par lui fut soumis à l'examen de Cohn, qui, nous l'avons vu, réconnut sa grande ressemblance avec le streptothrix de Foerster.
L’année suivante Ponfick dans un nouveau cas, démontra la similitude complète de son champignon avec celui qu'avait trouvé Bollinger dans la vache et qui avait été décrit sous le nom d’actinomyces bovis. Israël reconnut l'identité du champignon qu'il avait découvert chez l'homme, avec celui qu'avait trouvé Ponfick, et suivant Bollinger on donna le nom d'actinomycose à cette nouvelle maladie.
On avait oublié le streptothrix de Cohn et ce nom continua a être donné aux seuls parasites des canalicules lacrymaux.
Voilà comment il se fit que le streptothrix et l’actinomyces furent regardés comme deux champignons différents, jusqu'au travail de von Schroeder, en 1894.
La même année, Flactinomyces fut de nouveau constaté par Huth, dans les grains extraits du canalicule lacrymal inférieur. Ne connaissant pas le travail
de Schroeder, il crut avoir découvert une maladie R, 2
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nouvelle et la rapprocha de l'actinomyces des autres régions du corps.
. M. le professeur Blanchard établit dans le Traité de Pathologie générale, 1895, la séparation entre l'actinomycose vraie et les pseudo-actinomycoses.
D'après M. Blanchard, ces lésions superficielles de la muqueuse lacrymale sont dues à une espèce d'o0spora ou nocardia, voisine de l'oospora bovis (actinomyces), mais différente cependant : l’oospora Foersteri. | La Xlinische Monalsblatter für Augenheilk publiait, en 1895, un nouveau cas d’obstruction du canal lacrymal supérieur observé par le docteur Elschnig, qui constata dans les grains jaunes extraits par lui, le groupement typique de l'actinomyces. Un essai de culture ne donna pas de résultat.
Deux nouveaux cas furent recueillis par le professeur Magawly, et Schroeder qui les publia .dans les Æ1. Monatsbl. en avril 1896, Il n'hésita pas à la suite de l'analyse microscopique faite par le docteur Eliasberg. à y reconnaitre l'actinomyces. Les préparations donnaient des figures absolument semblables à celles qu'avait obtenues Bostroem dans un cas d'actinomycose en 1890. I signala la pénétration du champignon dans le tissu de la paroi canaliculaire, ce qui n'avait pas été noté jusque-là.
La même année, parut dans les Archives d'ophlamolog'ie, un travail du professeur Evetzky, de Moscou, à. propos d’un cas observé par le professeur A. Krukoff.
À la suite de l'examen de la concrétion extraite du canalicule lacrymal, il conclut à l’actinomyces. Avec ses prédécesseurs, il est d’avis qu'il faut attribuer à l’actinomycose, tous les faits de dacryolithes parasitaires décrits depuis le premier travail de Graefe.
En 1897, le docteur O. Lange, chef de clinique ophtalmologique, à Brunswick, publiait dans l'Ophtalmologische Klinik, l'observation d’unè femme atteinte d'actinomycose du canalicule lacrymal supérieur. L'examen microscopique de la masse extraite lui fit admettre les mêmes conclusions que Schroeder.
Le docteur Katherine Kastalkaïa présenta au Cercle ophtalmologique de Moscou, le 3 mai 1898, une malade dont l'observation n’a pas encore été publiée croyons-nous. L'examen microscopique des grains retirés décela des filaments qui se coloraient par le procédé de Gram et des bacilles qui ne prenaient pas de coloration. Ces éléments affectaient une disposition radiée.
De plus, le docteur Kastalkaïa réussit pour la première fois à obtenir des cultures pures de champignon radié qui donna dans le bouillon une colonie typique. Au point de vue clinique, il est intéressant de constater qu'on avait dans ce cas une quantité de petits grains et non pas une concrétion volumineuse. Le professeur Evetzky a noté également que, contrairement aux cas précédents, rien ne sortait par la pression sur larégion du sac et conduit lacrymal, tandis que le plus souvent il s'en écoule un liquide jaunâtre.
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Depuis 1894, s'est donc ouverte en Russie et en Allemagne, cette période de recherches méthodiques qui sous l'impulsion du professeur Schroeder, ont éclairé d’un jour nouveau cette question du parasitisme des canalicules lacrymaux.
L'actinomycose du conduit lacrymal a été rarement observée en France, et l'observation que nous avons suivie à la consultation de M. le professeur Dujardin, est, croyons-nous, la première qui ait été décrite sous ce nom dans notre pays. De Wecker en 1869, en 1874, Delacroix et, en 1884, Camuset, sont les seuls en France quiaient publié des cas d'obstruction des canalicules par un champignon que, suivant les idées du temps, ils ont rapporté après examen microscopique au leptothrix buccalis.