‹ ActinomycoseChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

BIOLOGIE DE l’aGTINOMYCES

§ I. — Morphologie.

L’actinomyces bovis ou hyminis, champignon parasitaire, que l’on retrouve au sein des lésions actinomycosiques, se présente sous forme d'agglomérations visibles à l’œil nu.

Ce sont des grains jaunes, d’un jaune soufré ou rougeâtre, qui ont souvent le volume d’un grain de lycopode, d’un grain de millet au maximum. Ils mesurent de 1/10 de millimètre à 1 millimètre, bien qu’ils puissent atteindre des dimensions supérieures. Habituellement, dans le pus ou le liquide puriforme qui les renferme, ces grains donnent l’idée de grains de sable disséminés. Quelquefois ils sont entourés d’une zone consistante, comme glaireuse, d’une sorte d’atmosphère mucoïde, d’où il est assez difficile de les

BIOLOGIE 14

Ces grains sont formés de petites sphérules d ’actinomyces ;ces sphérules sont mûriformes; parfois, elles sont calcifiées, au point qu’il faut les traiter par l’acide chlorhydrique étendu pour en étudier facilement la structure. — Une fois les grains débarrassés de leur enveloppe, on voit nettement sur le porte-objet du microscope leur surface mamelonnée et irrégulière. — Pour voir leur structure intime, il faut les dissocier ; il suffit souvent du simple écrasement sous une lamelle.

On y distingue alors une zone centrale ordinairement plus étendue, constituée par un feutrage fibrillaire très serré, composé de filaments mycéliens très délicats, entrecroisés; ces fibrilles ne : se voient bien qu’à l’aide d’une dissociation minutieuse ; les unes sont rectilignes, les autres sont onduleuses ou contournées en tire-bouchon. Tous ces filaments se dirigent vers la périphérie de la masse, où on les voit se terminer par des renflements piriformes ou en massue» homogènes, jaunâtres et très réfringents. Si l’on vient à comprimer ou à dissocier la masse, ceux-ci së détachent sans peine des filaments mycéliens et laissent mieux voir leur forme et leurs dimensions ; celles-ci varient, en longueur, de 4 à 12 g, et, en largeur, de 1,5 à 4 g. Ces renflements ne sont pas toujours simples, mais quelquefois bifurqués'ou même trifurqués ; c’està-dire qu’un même filament porte simultanément deux ou trois renflements divergents; ils paraissent

- ainsi digités. — Cette description ne s’applique qu’aux parasites adultes ; — les massues ne sont nullement ; constantes et les auteurs s’accordent à dire qu’elles .représentent « des formes d’involution ».

Fig. 1 (Lebert).

Comme l’a fort justement fait remarquer M. Firket, dans son remarquable mémoire sur l’actinomycose, cette description répond exactement à ce que Lebert .avait entrevu dès 18S7, sans pouvoir en déterminer la

BIOLOGIE

nature, et avait dessiné dans la figure 1. C’est la forme classique et typique de Y actinomyces, mais non la seule.

§ II. — Procédés de coloration.

Bien que la coloration ne soit pas indispensable pour caractériser histologiquement Yactinomyces , lorsqu’on voudra obtenir des préparations nettes et durables, on aura recours à un des nombreux procédés de coloration proposés jusqu’ici ; nous n’en citerons que quelques-uns.

Un des plus simples est le procédé de Baranski, par le picro-carmin : on prend une petite quantité. d’un grain jaune, qu’on étale en couche mince sur une lamelle ; après dessiccation à l’air libre, on passe légèrement à la flamme; puis on immergé dans le picro-carmin pendant deux à trois minutes ; on lave à l’eau ou à l’alcool ; on traite par la glycérine : l’acfinomyces prend une couleur jaune, le reste de la préparation est rouge. Pour les préparations permanentes, on monte dans le baume du Canada.

La méthode de Babès, par la safranine dans l’eau anilinisée et la solution iodo-iodurée, donnerait aussi d’excellents résultats. Ce procédé est d’ailleurs bien connu.

La méthode de Gram, de Weigert, ou la solution

ACTINOMÏCOSE

saturée de fuchsine (Roussel) sont également de bons procédés.

M. Flormann a indiqué un autre procédé, qui lui aurait donné de très beaux résultats : il consiste à déposer les coupes dans de l’acool, à les immerger ensuite pendant cinq minutes dans. une solution aqueuse de violet de méthyle, à laver ensuite sous un filet d’eau; on les passe enfin dans la solution iodoiodurée ; et, après ces diverses manipulations, on. traite les coupes par une solution alcoolique de fluo- ; rescéine. On les lave pour terminer par l’alcool à 95° et on les dépose pendant quelques minutes dans del’huile d’aniline; on les traite par l’essence de lavande, le xylol et le baume du Canada. Toutes les parties du parasite ne se colorent pas également bien, mais les mycéliums se voient de la façon la plus nette, sous la forme d’un enchevêtrement serré de filaments. Au centre, on distingue très bien que chaque filament se dichotomise. Le regard est surtout attiré par des masses sphéroïdes, colorées en bleu foncé et appendues. à des filaments très grêles, souvent presque incolores..

Enfin, MM. Lemière et Bécue, dans une communication à la Société anatomo-clinique de Lille (1 er juin 1892), ont exposé une méthode de coloration de Vadinomyces, qui a donné de très belles préparations.

« Les méthodes recommandées par les auteurs pour obtenir des préparations stables sont nombreuses, écrivent-ils ; mais la plupart ne nous ont donné que

BIOLOGIE

des résultats peu satisfaisants. Or, si dans le pus il est facile, même sans coloration, de distinguer les gazons et les massues de 1 ’actino-cladothrix, il est très difficile d’en conserver d’une façon acceptable. Après avoir essayé les diverses méthodes recommandées par les auteurs, celle qui nous a semblé donner les -meilleurs résultats est la suivante :

« Nous traitons Yàctino-cladothrix comme on traite les champignons parasitaires de la peau et des poils. Après avoir déposé un peu de pus sur une lamelle, nous lavons abondamment à l’éther, puis nous laissons le pus baigner quelque temps dans une solution concentrée de potasse ou de soude caustique préparée récemment (cette dernière précaution est importante, car les solutions anciennes de potasse ou de soude sepeuplent facilement de champignons). Nous remplaçons ensuite la potasse par une solution aqueuse d'éosine à 5 pour 100 et nous laissons le bain colorant agir pendant dix à quinze minutes ; puis nous lavons la préparation avec une solution concentrée d’acétate de soude ou de potasse; nous montons dans la même solution et nous lutons la préparation à la paraffine. On peut voir sur nos préparations que les cladothrix seuls sont conservés, que la masse centrale des gazons est colorée en rouge vif, tandis que les massues ont une couleur qui varie du rose au jaune pâle.

« Même après avoir été conservée pendant quinze

jours, cette préparation est aussi nette que le premier jour. C’est la seule méthode qui nous ait donné des résultats aussi satisfaisants. »

Six mois plus tard, ces préparations étaient toujours d’une netteté parfaite, sans avoir subi la moindre altération.

§ III. — Cultures.

Depuis longtemps déjà on avait émis l’opinion que l’actinomycose est une maladie infectieuse, due à un germe pathogène qu’il serait possible de cultiver ; et, en effet, nombre d’observateurs ont tenté des cultures de ce parasite dans les milieux les plus divers, avec des succès plus ou moins marqués. Les milieux employés sont ceux qui sont d’un usage courant dans les laboratoires : le sérum sanguin a été employé par Johne, le bouillon par Israël. Pour se servir de gélatine, Bostrom emploie la méthode suivante : prendre des grains jaunes au moyen d’un fil de platine et aussitôt les introduire dans des tubes d’épreuve avec du bouillon, du sérum sanguin liquide, de l’agar peptonisé, etc. Ces tubes sont placés à l’étuve, à la température du corps, de trois à quinze jours. Alors apparaissent rapidement dans les tubes des granulations grises, blanchâtres, presque rondes, de volume variable, qui forment, à condition de laisser les tubes au repos, de larges agglomérats atteignant les dimen-

BIOLOGIE

sions d’un petit pois. Si la matière à cultiver est tout à fait pure, sans addition d’autres micro-organismes, le bouillon reste clair et limpide jusqu’au bout.

Certains auteurs ont précisé la technique et les précautions suivantes pour obtenir des cultures pures :

1° Il faut prendre environ dix grandes lames de verre avec de l’agar peptonisé solidifié.

2° On prendra, dans le pus ou les crachats, un grand nombre de grains, 50 du 100, ou davantage, et on les disséminera sur les plaques, à une distance de 3 à 5 centimètres, l’un de l’autre.

3° Les plaques mises à l’étuve seront examinées chaque jour à la loupe, pour voir les grains qui demeurent stériles et ceux qui cultivent.

4° On protégera contre toute contamination ultérieure ceux qui prennent, en les portant sur une autre plaque, avec un milieu de culture fraîchement préparé.

5° Si les colonies ainsi choisies ne donnent pas signe de contamination au bout de quatre à six jours, on pourra pousser plus loin la culture et essayer les méthodes plus délicates et plus Drécises indiquées par d’autres bactériologistes.

Kischensky décrit longuement l’aspect du champignon aux divers états de sa croissance ; il l’a cultivé sur sérum, sur agar glycôriné à 6 pour 100, sur pomme de terre et sur gélatine. Il accompagne son

Fig. 2. — Aetinomyces d’apiès Kischensky (Archiv fur

experiment. Pathol, und Pharmakol.)

jjr

BIOLOGIE

travail d’une série de figures intéressantes (Fig. 2). On y voit :

N° 1, des filaments avec microcoques, provenant d’une culture sur séruin sanguin, âgée de six jours; les bâtonnets ont commencé à se segmenter en cocci ;

N° 2, des grains, deux jours après leur ensemencement sur sérum sanguin ; on y remarque des bâtonnets présentant des points arrondis fortement colorés et des bâtonnets non encore segmentés ;

N° 3, des filaments provenant d’une culture sur gélatine à la peptone de viande, présentant quelques extrémités en massues;

N° 4, des filaments provenant de-jpas- açtinomycosique ; on y voit des filamentsyeôife'y ife^fijaments divisés en bâtonnets et des extrémctfi^renflefcs ; 'N

N° 5, une culture sur séi'àni sanguin, âgée" semaine; on y remarque des îatonnéts^es filai des extrémités renflées, qui,$Rerinent facile/ coloration, d’après l’auteur. . JL—

Afanassiew etSchultz, Buj.wid, oij^eîx^âJrfiént.é sur gélatine, sur agar, sur bouillon, sur lait, sur pomme de terre, etc.

M. Roussel, en collaboration avec M. Doyen (de Reims), a fait des cultures sur agar et sur sérum gélatinisé ; et il a obtenu des succès.

En 1890, deux professeurs de l’école vétérinaire de Cureghem (Belgique) ont cultivé 1 ’actinomyces bovis dans le bouillon peptonisé et glycérîné; ils ont

constaté, comme l’avait déjà fait remarquer Bujwid, au Congrès d’hygiène tenu à Paris en 1889, que cette culture se faisait beaucoup plus facilement dans un milieu où la quantité d’air e^st limitée et minime, qu’au contact de l’air libre, -ce qui confirme l’opinion émise par plusieurs, que 1 ’actinomyces est un micro-organisme « facultativement anaérobie ».

Mais le travail sans contredit le plus important sur les cultures de ce parasite est celui que Max Wolf et James Israël ont communiqué à la Société de médecine de Berlin en 1890 ; ces auteurs ont cultivé sur agar et sur œufs de poule. « Les prémières ont donné lieu à des granulations ayant d’abord l’aspect de gouttes de rosée, qui devenaient opaques ultérieurement, et par leur confluence finirent par former une masse blanche à la surface de l’agar. Sous le microscope, ces granulations apparurent composées de bâtonnets courts et gros, quelquefois un peu allongés, sans mélange d’autres éléments.

« Sur les œufs, le développement du champignon rayonné présenta d’autres particularités. A côté des bâtonnets courts, on voyait en grand nombre des filaments, les uns onduleux, les autres roulés en tirebouchon, offrant çà et là une dichotomie et souvent intriqués en réseaux embrouillés. Sur l’agar, ces filaments allongés étaient toujours rares.

« Transportés sur les œufs, les bâtonnets courts des ,

BIOLOGIE

cultures sur l’agar se transformèrent en filaments allongés, et réciproquement. »

M. le D r L. Dor, chef du laboratoire de clinique chirurgicale à l’Hôtel-Dieu de Lyon, qui a fait de nombreuses recherches sur l’actinomycose, a réussi à obtenir une culture par le moyen suivant. Il ensemença directement une granulation, préalablement lavée dans du bouillon stérilisé, sur quelques tubes d’agar glycériné, lesquels furent déposés dans un récipient clos renfermant du pyrogallate de potasse (méthode ) de Büchner, appliquée par Odo Bujwid, 'Congrès d’hygiène de Paris, 1889). Il vit dans un des tubes se développer une culture en tout point identique à celles qu’il possédait depuis deux ans et qui provenaient d’une culture mère donnée par M. Schmorl (de Leipsig), assistant de M. Birsch- Ilirschfeld, et semblable également à une autre culture achetée à M. Kral (de Prague).

« Mais, remarque cet auteur, la culture que nous avons obtenue se couvrit rapidement de moisissures après avoir été sortie du récipient au pyrogallate de potasse, — ce que nous avons cru devoir faire d’après les indications orales de M. Schmorl.

« M. Schmorl nous a dit, en effet, que, s’il était nécessaire de commencer la culture à l’abri de l’oxygène, il n’était plus indispensable de prendre cette précaution à partir du moment où le développement apparaissait, et que même les réensemencements

successifs pouvaient se faire en présence de l’air, fait que nous avons d’ailleurs constaté plusieurs fois en nous servant, comme point de départ, de la culture que nous avait donnée M. Schmorl (1). »

Nous n’avons pas eu la bonne fortune d’obtenir de cultures d ’actinomyces; le pus de vache que nous avons eu à notre disposition était trop ancien; les cultures ensemencées avec ce pus et maintenues à l’air donnèrent naissance à des microbes associés; les cultures dans le vide demeurèrent stériles.

Mais nous avons eu à notre disposition, pour certaines de nos expériences, une culture d ’actinomyces sur agar-agar venant de Prague. Sur cette gelée, la culture a l’aspect suivant : taches arrondies, d’un gris blanchâtre, un peu transparentes, à bords découpés découvrant une assez grande partie de la surface, adhérant même très intimement au milieu, au point que l’on a de la peine à les en séparer avec le fil de platine. Rien dans la profondeur, où le milieu de culture est resté complètement transparent.

Les schizophytes pris dans les cultures se colorent beaucoup plus facilement et surtout plus conformément aux réactions ordinaires des micro-organismes que ceux pris directementdans le pus; il est vrai que, dans les cultures, on ne trouve pas de ces formes d’involution en massue qui pullulent dans le pus. La

(1) L. Dor, Gazette hebdomadaire de méd. et 28 février 1893, p. 40.

chir.; Paris,

BIOLOGIE

méthode de Gram en particulier réussit très bien. Nous pouvons apercevoir alors dans la préparation un grand nombre de filaments très longs, parfois presque droits, souvent légèrement ondulés, mais jamais absolument rigides. Quelquefois, les filaments sont entremêlés, pelotonnés de façon à former des réseaux à maillés serrées et irrégulières. De la plupart de ces filaments partent, tantôt d’un seul côté, tantôt des deux côtés, des divisions égales en volume au' filament primitif, qui, après un certain temps, donnent elles-mêmes naissance à de nouveaux filaments; on a ainsi une véritable division dichotomique. La plupart de ces filaments sont bien colorés, ils sont uniformément violets ; quelques-uns cependant sont presque incolores et contiennent dans leur intérieur, de distance en distance, des granulations foncées; ce sont probablement des éléments plus âgés.

En général, ils sont de dimensions assez uniformes comme épaisseur, 0 p. 6 à.0 [j. 8, mais la longueur varie beaucoup. Il en est qui n’ont que quelques inicromillimètres, tandis que d’autres mesurent jusqu’à 50 et 60 micro-millimètres (D r Bécue et D r Lemière).

§ IV. — Inoculations.

Bien des observateurs ont inoculé aux animaux soit des granulations d ’actinomyces, soit des produits

de culture. Gomme pour les cultures elles-mêmes, les résultats ont été contradictoires.

En 1890, avec des produits de culture pure, Mosselman et Liénaux ont pu reproduire l'affection actinomycosique chez le lapin et chez la chèvre ; le cobaye est resté réfractaire.

La même année, Wolf et Israël, avec leurs cultures sur agar et sur œufs, ont inoculé trois lapins, qui ont présenté les lésions suivantes : « Nombreuses tumeurs dans la cavité péritonéale, dans la paroi abdominale, dans le grand épiploon, sur les intestins et dans des adhérences. Ces tumeurs, de couleur rouge pâle, avec de nombreux points jaunâtres, avaient des dimensions variables d’une tête d’épingle à une noisette. A la coupe, elles apparaissaient formées d’une enveloppe de tissu fibreux et d’un contenu jaune, analogue à du suif. En écrasant ce contenu, on voyait sous le microscope que chaque granulation se composait de plusieurs grains d’actinomycète inclus dans des amas de cellules rondes, mélangées de cellules en dégénération graisseuse. Ces cellules offraient souvent à leur périphérie, d’une façon très manifeste, les massues disposées en palissade rayonnante, entre lesquelles faisaient saillie parfois des filaments allongés sans massues. »

Le 15 mars 1893, MM. Dor et Bérard ont présenté à la Société des sciences médicales de Lyon des pièces anatomiques provenant de l’autopsie d’un lapin ino-:

BIOLOGIE

culé avec des cultures pures d’actinomycose. Ces auteurs .avaient essayé, à diverses reprises dans le labo?ratoire de M. le professeur Poncet, de communiquer l’actinomycose au lapin et avaient observé que la maladie évoluait assez bien pendant une quinzaine de jours, puis rétrocédait. —Les injections dans la chambre antérieure, dans la plèvre ou dans le péritoine donnaient des affections locales, complètement guéries au bout d’un mois. — L’inoculation dans le corps vitré a paru donner un bien meilleur résultat. « Pendant les huit jours qui suivent l’opération, on voit se développer un grand nombre de petits corps jaunâtres, arrondis, qui remplissent tout l’œil et finissent par faire irruption dans la chambre antérieure en donnant à craindre un instant la fonte purulente de la cornée ; mais, peu à peu, tout rentre dans l’ordre, en ce sens que les phénomènes inflammatoires disparaissent et qu’à l’hypertension succède un abaissement de la tension intra-oculaire. En examinant alors l’œil, on le trouve rempli par une masse analogue à du mastic de vitrier. En faisant l’autopsie de l’animal, on trouve des adhérences pleurales très nombreuses et une symphise du péricarde, ce qui témoignait de l’existence d’une pleurésie et d’une péricardite guéries. Au sommet de chacun des poumons, il y avait une caverne contenant un liquide crémeux, fixement aéré. » Cette actinomycose expérimentale avait été produite par l’inoculation de cultures pures. Les auteurs

présentent un certain nombre de ces cultures. Dans un liquide à peine troublé nagent des flocons arrondis qui sont constatés microscopiquement de la même façon que les granulations actinomycosiques, avec cette différence qu’il n’y avait pas d’éléments en massue, fait signalé d’ailleurs par tous les bactériologistes qui se sont occupés de cultures d’actinomycose.

En résumé, MM. Dor et Bérard ont obtenu, au moyen de cultures d’actinomycose, une maladie généralisée, à laquelle le lapin avait succombé; et ils attribuent ce succès à l’idée qu’ils avaient eue de pratiquer l’injection dans le corps vitré, qui paraît être un bon terrain de culture. La durée totale de la maladie avait été de quarante jours. (Province médicale , 18 mars 1893, p. 124).

Ce sont, à notre connaissance, les seuls expérimentateurs qui aient réussi à provoquer l’actinomycose chez les animaux à l’aide de cultures pures ; néanmoins M. Mandereaü, vétérinaire à Besançon, affirme qu il aurait, dès 1887, produit des inoculations positives chez quelques rats et lapins, alors que les chats, les chiens et les cobayes se seraient montrés réfractaires.

Il est remarquable de voir qu’il'a obtenu un résultat positif chez des moutons, alors que l’observation clinique n a, jusqu’à présent, jamais signalé un cas d’actinomycose chez ces animaux.

Si l’on n’a pu que difficilement reproduire, avec les

BIOLOGIE

produits de culture, l’affection actinomycosique, il n’en est pas de même, observe M. Thiriar, de l’inoculation faite au moyen des produits pathologiques euxmêmes. — Israël a réussi à inoculer le parasite au lapin, en lui introduisant, dans la cavité péritonéale, des fongosités d’actinomycose humaine. — Ponfick a eu également des résultats positifs chez le veau. — De même, Mosselman et Liénaux ont très bien réussi les inoculations chez le lapin. Le pus des abcès produits parles inoculations des deux expériméntateurs belges contenait une grande quantité de filaments ramifiés, de longueur variable, souvent groupés en pelotes. Ce pus, ainsi obtenu, leur a servi à faire des ensemencements qui ont donné des cultures typiques. — M. L. Dor fit également des inoculations de pus actinomycosique dans la chambre antérieure de 1 œil d’un lapin. Trois jours après, il vit apparaître dans la partie la plus déclive de la chambre antérieure un petit point jaune, à peine visible à l’œil nu. Dans l’espace de huit jours, ce petit point se transforma en un corpuscule arrondi, jaunâtre, qui atteignit et dépassa même le volume des actinomyces du pus du malade observé. Mais, après avoir suivi une marche croissante et être restée stationnaire pendant cinq à six jours, cette petite granulation diminua et se résorba complètement, si bien qu’au bout de vingt jours elle avait totalement disparu (Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 28 janvier 1893,

p. 40). On a vu plus haut que cet auteur ne réussit ses inoculations qu’autant qu’il les fit, non plus dans la chambre antérieure, mais bien dans le corps vitré.

De notre côté, pas plus pour les inoculations que pour les cultures, nous n’avons obtenu de résultat réellement satisfaisant. Les inoculations dans la chambre antérieure, la plèvre, le péritoine, chez des lapins ou des cobayes, n’ont jamais rien donné de bien net. Une seule fois, une injection de pus actinomycosique sous la peau de la paroi abdominale d’un lapin a été suivie de la production d’un abcès gros comme un œuf de poule,, à parois fibreuses résistantes. L’incision dé cet abcès donna issue à du pus très épais, d’un blanc grisâtre. L’examen histologique, pratiqué avec soin par M. le D r Lemière, ne permit pas d’y trouver le moindre actinomyces.

En résumé, ces diverses expériences, cultures et surtout inoculations, faites avec des produits d’actinomycose, —tantôt animale, tantôt humaine,—et donnant toujours les mêmes résultats au point de vue de la morphologie du parasite, démontrent jusqu’à l’évidence que l’actinomycose est une, — et que Y actinomyces bovis et Y actinomyces hominis ne font qu’une seule et même espèce microphyte.

§ V. — Polymorphisme. — Classification.

Il reste à déterminer la place que doit occuper

BIOLOGIE

1 ’actinomyces dans la classification. Ce serait Chose facile si le parasite se montrait sous la même forme partout et toujours. Mais il est loin d’en être ainsi : il suffit de sien rapporter au travail de Wolf et Israël, pour voir combien l’aspect est différent, suivant les milieux de culture; et un observateur non prévenu n’arriverait jamais à reconnaître, dans la très longue série des reproductions photographiques (que donnent ces auteurs) du parasite sous ses différents états, Yactinomyces typique, qu’on se représente avec sa masse filamenteuse centrale et sa couronne rayonnante de massues. — Sur sérum solidifié, par exemple, on voit apparaître une sorte de gazon avec nodosités assez semblables aüx grains, que l’on trouve dans les lésions actinomycosiques de l’homme et des animaux;, — sur agar glycériné, on trouve des bâtonnets analogues au bacille de Koch, puis des filaments, puis enfin ides formes involutivés ; — dans les cultures sur milieux liquides, on a des corpuscules miliaires, qui peuvent atteindre le volume d’un pois; — sur pomme de terre, d’après M. Domec, au bout de huit jours, on aurait une sorte de fine poudre blanche répandue sur une surface incolore ; celle-ci devient ensuite jaunâtre ou verdâtre ; si la culture est âgée, elle prend un aspect rugueux, lichénoïde. — D’après ce très court aperçu, on voit que le parasite présente un polymorphisme très déconcertant; aussi ne faut-il pas trop s’étonner si les descriptions des auteurs diffèrent parfois.

Il n’est donc pas aisé d’assigner à Yactinomyces une place exacte dans la classification. Est-ce une bactérie (algue) ? Est-ce une moisissure (champignon) ? Bostrom admet qu’il appartient aux schizomycètes, genre cladothrix; aujourd’hui, on délaisse le nom de schizomycètes ; on préfère celui, plus vague, de schizophytes, car, dit M. Bâillon, on les croit plus proches parents des algues, tandis qu’autrèfois on les considérait comme des schizomycètes, et dès lors ils étaient classés dans les champignons.

C’est aussi l’avis de Braatz, de Fluge, de MM. Cornil et Babès, que Yactinomyces est une cladothricée pathogène, dont l’étude rentre dans le chapitre des bactéries.

Il semble aujourd’hui que cette théorie ne'soit plus incontestée; en effet, en 1893, M. Domec, élève de M. le professeur Strauss, a publié un nouveau travail sur la morphologie de Yactinomyces ■ sur les conseils et avec l’aide de Gamaleïa, il a fait des cultures, étudié le mode de formation des grains actinomycosiques, la formation des spores, qui ne sont nullement des spores endogènes, comme chez les bactéries, mais des formations absolument analogues aux arthrospores de beaucoup de moisissures, telles que Yaspergillus. Les conclusions de ce travail doivent être conservées :

« 1° L’aspect extérieur des cultures de Yactinomyces, notamment sur certains milieux, tels que la pomme de terre, le pain, l’orge, rappelle déjà d’une manière frappante l’aspect d’une moisissure ; — 2° le fait

BIOLOGIE

que ce végétal se cultive sur les milieux assez fortement acides, ainsi que sur les milieux fortement sucrés, est un autre caractère qui le différencie de la plupart des bactéries; — 3° enfin, la structure du thalle, si richement ramifié, le mode de formation et de germination des spores, permettent d’affirmer que Yactinomyces doit être retiré définitivement de la classe des bactéries et placé parmi les mucédinées. »

§ VI. — Conditions de vitalité du parasite.

Vadinomyces est un champignon facultativement anaérobie; en effet, des c'ultures à air libre ont pu être obtenues par MM. Nocard (d’Alfort), Mosselman et Liénaux (de Gureghem); mais on n’a pas tardé à reconnaître que ces cultures sont plus faciles en pré-, sence d’une quantité d’air limité, ou dans le vide, ou dans un gaz inerte, tel que l’hydrogène ; on a ainsi pu conserver des cultures, qui, au bout d’un an, se sont encore montrées actives. On a remarqué également la prompte altération du parasite quand on le change de milieu, qu’on le transporte à l’air; au bout de peu de jours, on ne retrouve que peu ou même pas du tout de parasites ; cette déconvenue est arrivée à M. Jeandin, à M. L. Dor, à M. le D r Guder, à propos de grains d’actinomycose provenant de malades et dont l’examen a été impossible, parfois dès le lendemain.

Cependant, nous pouvons affirmer le contraire pour un cas du moins d ’actinomyces bovis. Nous avons conservé pendant plusieurs mois du pus provenant d’une vache, sans aucune précaution, dans un flacon simplement bouché, à la température du laboratoire. Après six mois, on pouvait faire des préparations aussi nettes que celles faites le premier jour.

Néanmoins, les essais de culture de ce pus dans l’hydrogène ont donné des résultats négatifs.

La température de 35° à 37» est celle qui lui convient le mieux, ce qui explique sa facile pullulation, quand Vactinomyces a envahi le corps de l’homme ou des animaux ; — à 40° ou 41°, la végétation est fortement ralentie ; — à 52°, elle s’arrête ; ces faits donnent peutêtre l’explication de la guérison dans le cas rapporté par M. le D r Émlie Legrain, où le traitement consista en irrigations d’eau très chaude sur la face; — à 70°, la végétation est tuée au bout de dix minutes.

Enfin, la vitalité du parasite est influencée par l’organisme au sein duquel il s’est trouvé implanté ; c’est ici une question de milieu, d'espèce surtout, et probablement aussi de conditions de résistance, ou, au contraire, d’infériorité de la part de l’hôte chez lequel le parasite est amené à évoluer.

Page 1