CHAPITRE VI
ÉTIOLOGIE ET PROPHYLAXIE
L’actinomycose est une maladie infectieuse, produite par Yactinomyces bovis ; ce rapport causal est un fait absolument incontestable ; il reste à déterminer d J où vient le parasite et quelle voie il suit pour pénétrer dans l’organisme. Si l’origine do Yactinomyces était bien connue, il serait facile d’en déduire des règles prophylactiques pour se mettre à l’abri de cette maladie : c’est l’opinion de'tous les auteurs, deM. le professeur Nocard entre autres, qu’il faut s’attacher à connaître exactement la biologie du parasite pour arriver à un mode rationnel de prophylaxie.
Malheureusement, nos connaissances sur ce point sont encore rudimentaires. Si on dépouille les très nom-
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breuses observations d’actinomycose publiées, on est surpris de voir que, bien souvent, aucune circonstance étiologique n’est rapportée; d’autres fois, on signale un traumatisme comme début de l’affection; ailleurs, on suspecte l’alimentation; ici, c’est une plaie accidentelle; là, c’est un corps que le malade a avalé par mégarde, ordinairement un fragment de graminée, etc. Ces diverses hypothèses méritent d’être examinées. Trop souvent il arrive qu’on ne reconnaît aucune cause appréciable à Faffection : les malades ne rappellent aucun souvenir étiologique qui puisse mettre sur la voie d’un mode d’infection ; dans ces cas évidemment on en est réduit à de pures suppositions.
§ I. — Part du traumatisme.
Une première origine, que l’on retrouve dans plusieurs observations, est le traumatisme.
Il paraît étrange tout d’abord qu’un trauma puisse faire éclore dans l’organisme une maladie parasitaire, à moins d’admettre que le traumatisme à donné un coup de fouet à l’évolution du parasite, qui existait peutêtre à l’état latent, pour ainsi dire, et n’attendait qu’une occasion favorable pour se développer. — Le traumatisme créerait peut-être en ces cas un locus minons resistentiæ, que l’on croit nécessaire à la pullulation rapide de Yactinomyces. Bostrom, depuis longtemps, avait émis l’opinion que les difficultés que l’on
éprouve à réussir les inoculations d’actinomycose aux animaux tiennent à la réaction trop énergique des tissus, et qu’on y arrive plus facilement en introduisant en même temps des corps. étrangers irritants ; en un mot, en affaiblissant le degré de résistance de l’économie vis-à-vis du parasite. Le traumatisme semblerait donc suffire à produire ce lieu de moindre résistance; — mais il faut, en outre, la présence du champignon : — ce dernier s’introduit-il à la faveur du traumatisme ? Le fait est possible, mais n’est pas encore prouvé.
Dans le cas d’Hochenegg, par exemple, un forgeron reçoit un marteau pesant 10 à 12 kilogrammes dans la région hypogastrique. Il reprend son travail quinze jours après, se croyant guéri. — Neuf mois plus tard apparaît une tuméfaction au-dessus de la symphyse pubienne, avec violentes douleurs abdominales, et il se forme un abcès consécutif : le pus contient des grains d’actinomycose. On ne voit pas bien, dans cette observation, la porte d’entrée du parasite; il est vrai qu on ne dit pas si le traumatisme s’accompagna de plaie ou se borna à .une contusion ; on ne dit pas non plus si le blessé a fait usage de topiques moisis, dans quel état se trouvaient ses vêtements, ni la paillasse sur laquelle il dormait : il y a là une lacune regrettable qui justifie tous les doutes.
Dans le cas de Ponflck, au sujet de la femme Deutschmann, il est rapporté que la malade se fit une
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blessure au pouce gauche, et < seulement — apparurent des fij à la région cervicale droite ! Ponfl^j entre ces deux faits ; mais Israël d il fait justement remarquer que, « 1
nifestations de la maladie se trouvant au côté droit du cou, il est très difficile d’établir une relation avec la coupure du pouce gauche ; que, d autre part, il y a tout près mille et une portes d’entrée, dont les principales dans les cavités buccale et pharyngée. » Ici donc, pas plus que dans le premier cas, les renseignements ne sont suffisamment démonstratifs pour admettre l’influence étiologique du traumatisme.
Dans un troisième cas, rapporté par M. le professeur Roux, de Lausanne (voir p. 60), on trouve que le m.alade, à l’âge de dix ans, tomba d’un char et que la mâchoire frappa contre une pierre ; à partir de ce moment, il y eut des maux de dents continuels; et, à plusieurs reprises, il se forma de petites tumeurs imputées au mauvais état du système dentaire. On pourrait admettre ici que le traumatisme a
créé la porte d’entrée au parasite ; mais, d’un autre côté, le laps do temps très long écoulé entre l’accident et l'apparition de la tumeur actinomycosique, intervalle de vingt-huit ans, suffirait pour faire suspecter la relation de cause à effet qu’on voudrait établir entre ces deux faits; il est vrai d’ajouter que, dans le cas particulier, plusieurs fois il s’était produit de pe-
tites tumeurs attribuées à une dentition défectueuse, et dont l’examen microscopique aurait peut-être démontré la nature actinomycosique. Ici encore, l’incertitude s’impose.
Dans tous les autres cas d’origine prétendue traumatique, les renseignements ne sont pas plus précis et ne permettent aucune conclusion affirmative ; le cas le plus probant peut-être est celui que rapporte Israël, où on note, trois mois avant l’apparition des accidents, une chute sur le rebord d’un meuble, dans une chambre humide, dont les murs étaient recouverts de moisissures, qui auraient pu contenir le champignon rayonné.
Vouloir faire une part au traumatisme, c’est reculer jusqu’à l’époque où la gale était attribuée « à un vice du sang! »
Le traumatisme et l’actinomycose peuvent coexister; ils sont dans des relations de coïncidence, et nullement dans des relations de cause à effet.
§ II- — Contact avec les bestiaux.
Depuis longtemps on a émis l’idée que l’actinomycose provenait des bestiaux; — on sait, en effet, que l’affection n’est pas rare chez ies bovidés ; de là à l’idée de contagion chez les personnes habituellement en rapport avec le bétail il n’y a qu’un pas, qui fut bientôt franchi. — Et, de fait, quand on compulse les
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observations cliniques, on trouve un certain nombre de cas d’actinomycose chez des laboureurs, des cochers, des valets de ferme, etc.
L’attention du public médical était depuis peu attirée sur ce point, lorsque Hartmann, en 1887, signale un cas d’actinomycose du nez et rapporte une circonstance étiologique très intéressante : le sujet avait mission, chaque jour, de presser un abcès du cou chez un bœuf pour en faire sortir le pus'; ici, l’inoculation semble facile à admettre : le jeune homme, au dire de ses parents eux-mêmes, se sera inoculé en portant les doigts au nez, ou en ayant par mégarde reçu une goutte de pus au visage pendant qu’il se livrait à ces manipulations.
En 1888, Glaser, dans sa thèse inaugurale, rapporte un cas d’actinomycose abdominale chez un homme qui soignait les bestiaux l’inoculation est moins précise dans ce cas, et l’auteur se borne à émettre l’opinion qu’elle aurait eu lieu par une érosion de la paroi abdominale.
La même année, deux médecins brésiliens, Bulhoes et Magalhæs, publient un cas d’actinomycose thoracique chez un mulâtre de vingt-deux ans, qui passait sa vie à surveiller les bœufs et les moutons chez un éleveur.
Le cas de Luhrs, en 1889, a trait à un laboureur qui contracta une actinomycose de la nuque après avoir pris l’habitude de faire .passer sur le cou, en tra-
vaillant, une lanière dé cuir. Cette lanière servait probablement aussi à l’attelage des chevaux ou des bœufs, ou du moins était mêlée, à l’étable, avec les traits composant le harnachement de ces animaux, d’où l’infection aura pu se faire par contact journalier avec ces divers objets.
Bien curieux aussi est le cas de Maydl, cette même année : il se rapporte à une actinomycose de la langue chez un employé qui feuilletait souvent des passeports de bestiaux, dans un poste où avait lieu un transbordement constant de ces animaux, et qui avait la mauvaise habitude d’essuyer son pouce sur le dos de sa . langue ; il s’y développa des rhagades fort douloureuses, suivies d’un abcès actinomycosique, de la grosseur d’un pois, qu’jl fallut exciser, ce dont il guérit d’ailleurs très bien.
En 1890, M. le D r Guder publie une observation d’actinomycose du maxillaire inférieur chez un campagnard de vingt-sept ans, chargé de soigner les animaux ; parmi ceux-ci se trouve un cheval qui a des « boules partout le corps ». Le malade a, de plus, l’habitude de chiquer du tabac.
Enfin, dans les deux cas observés par M. Poncet en 1892 et 1893, ce mode de contagion par les bestiaux ne paraît pas douteux, pour le dernier surtout.
« Il semble chez lui, écrit M. Poncet, que l’infection se soit produite par l’intermédiaire de bêtes à cornes actinomycosiques. Il a notamment cautérisé au fer
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rouge une génisse, qu’il a du reste guérie et qui portait au maxillaire inférieur une tumeur sur la nature de laquelle il ne semble pas qu’on puisse avoir de doutes. Il nous a, d’autre part, raconté que ce genre de tuméfaction des mâchoires n’était pas rare dans son pays, où ces l tumeurs sont connues sous le nom de « harpes ». — Semblable expression, ajoute M. Poncet, nous avait été indiquée lors de l’enquête que nous avions faite à propos de notre première malade, qui habitait la Savoie;.. » Ce second malade a pu constater par lui-même le caractère contagieux de cette affection pour ses bestiaux; et il dit qu’il se pourrait bien qu’il ait pris son mal en pansant ceux-ci, les précautions de propreté qu’il prenait après le pansement étant assez sommaires.
Dans les relations qui précèdent, et dont les conditions étiologiques sont particulièrement intéressantes, il ne semble pas y avoir doute sur le mode d’infection ; celle-ci s’est faite à la faveur d’une excoriation cutanée et muqueuse; le fait n’est pas rare à la langue, au cou, etc. ; il est moins fréquent peut-être sur l’abdomen, comme dans le cas de Glaser.
L’idée que l’homme contracte l’actinomycose danp ses rapports journaliers avec le bétail est sans doute séduisante et satisfait l’esprit dans une certaine mesure; mais il faudrait, pour généraliser cette hypothèse, retrouver dans tous les cas ces rapports fréquents avec les animaux; or, c’est l’exception ou tout
au moins le petit nombre. Il a donc fallu chercher
ailleurs une interprétation meilleure; et Ton s’est demandé si l’homme ne pourrait pas s’infecter aux mêmes sources que le bœuf, directement et sans intermédiaire. —On est ainsi conduit à examiner où les animaux prennent le parasite et à envisager la question de l’infection par les plantes.
§ III. — Étiologie par les plantes.
Dans certains cas de pseudo-épidémie, chez les bœufs d’une même étable ou d’un même pâturage, on avait cru d’abord que le premier malade contaminait les autres ; mais, comme le fait judicieusement observer M. le professeur Nocard, «la multiplicité des malades peut aussi s’expliquer, et tout aussi bien, si l’on admet que le parasite pénètre dans l’organisme animal, soit avec les éléments liquides ou solides, air et aliments étant identiques pour tous les animaux de la même.étable ou de la même pâture. » Il faut donc rechercher le véhicule du champignon rayonné. Les aliments herbacés, le fourrage, les céréales ont été incriminés comme servant d’hôte au parasite.
Curtze a vu du bétail, nourri de plantes fourragères venues sui' une terre fraîchement défrichée, être décimé parla maladie ; —les terres et prairies humides sembleraient aussi favorables à sa propagation; —
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d’ailleurs, comme l’a fait remarquer M. Septimus Gibbon au Congrès international d’hygiène de Londres en 1891, les fermiers et les bouchers s’accordent à dire que l’actinomycose est surtout fréquente dans les régions humides et pendant les années pluvieuses. —
D’autre part, un vétérinaire danois, M. Jensen, dit
avoir observé à Seeland une épidémie due à l’alimentation par du seigle poussé sur un terrain abandonné par la mer; — on retrouvait d’ailleurs les parasites dans les cryptes amygdaliennes des animaux infectés.
Les grains d’orge, les épis de blé sont communément regardés comme les agents habituels de l’infection.
Johne a retrouvé les actinomycètes à la surface des grains d’orge.
Pye-Smith (Société royale de méd. et de chir. de Londres, 10 nov. 1891) accuse l’orge et le blé ; il ne croit pas, du reste, que la contagion se fasse des animaux infectés à l’homme et par le moyen de viamdes malades, mais bien directement par les céréales dont l’homme peut faire usage. L’infection du bétail se ferait par la bouche, la langue, les amygdales, le voile du palais, le pharynx, et se produirait grâce aux excoriations que détermine souvent le fourrage, mêlé fréquemment de plantes plus ou moins piquantes. D’ailleurs, on a vu d’assez nombreux exemples de développement de graines de végétaux supérieurs dans la cavité buccale, surtout chez les ruminants (1).
(1) Le fait le plus curieux peut-être, à ce point de vue. est
Il n’est donc pas étonnant qu’une parcelle de graminée, une graine, etc., puissent se fixer dans un des nombreux et anfractueux replis de la cavité buccale, et y apporter un parasite, qu’on verra germer et évoluer ensuite à un moment donne.
D’ailleurs, les faits sont là pour démontrer cette étiologie; Piana a publié un cas d’actinomycose linguale d’origine évidemment végétale, puisque, dans la fistule, on a retrouvé la barbule d’orge recouverte ,d ’açtinomyces.
Ce fait s’est reproduit plusieurs fois chez l’homme.
En 1883, Soltmann rapporte l’observation d’un jeune garçon de cinq ans, qui, en mangeant des mûres, avait pris en même temps un épi d’hordeum murinum, cueilli par hasard et qu’il avait facilement avalé. — Peu après survient un abcès entre l’omoplate et la colonne vertébrale; la grand’mère de l’enfant ouvre la collection avec une épingle à cheveux et y trouve une partie de l’épi avalé. — Quelques jours après, nouvel abcès, ouvert cette fois par un médecin, qui retrouve encore quelques débris de l’épi. — Cinq mois après apparaît un phlegmon, dans lequel on trouve de nombreux grains actinomycosiques.
celui que rapporte Von Heille, et où l’on trouva 141 grains J’orge « qui avaient germé dans la bouche, poussant dans la langue des racines longues d’un pouce et quart ; les tiges, chargées de chlorophylle, forrnaiènt dans le fond de la cavité buccale une petite prairie de réserve ». Firket, Revue de médecine, 1884.
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En 1885, Buzzi et Conti observaient un cultivateur qui commença à tousser après avoir remué du fourrage et respiré, par conséquent, une grande quantité de poussières. Le patient n’y prit garde, et, après douze mois de maladie, il mourut d’une actinomycose broncho-pulmonaire généralisée.
La même année, à la clinique du professeur Albert (de Vienne) se présenta un valet de ferme, porteur d’une actinomycose linguale; le patient raconte qu’étant aux travaux de la campagne il avait pour habitude, afin de calmer sa soif, de tenir dans sa bouche et de mâcher des grains de blé ou d’orge. Il a aussi donné ses soins à une vache, qui présentait, sur un des côtés du maxillaire inférieur, une tumeur de la grosseur du poing, qui s’ouvrit spontanément et donna issue à du pus.
En 1887, on trouve l’histoire d’un laboureur occupé à faucher de l’avoine ; cet homme vit se développer, à la suite de la pression continuelle d e la faux, une ampoule à la base du pouce droit; il eut l’idée de l’ouvrir avec la pointe de sa faucille, s’enleva par mégarde un lambeau assez considérable de peau ; et, au bout d’un mois, il vit se développer une tuméfaction notable ; peu à peu, toute l’éminence thénar fut parsemée de foyers de suppuration du volume d’un pois; le microscope montra que ce pus était de nature actinomycosique.
En 1888, à la clinique du professeur Wolfler, àGratz,
il s’agit toujours d’un cultivateur qui avait avalé un épi de blé tombé dans sa cruche pendant qu’il était occupé à lier des gerbes. L’épi se fixa dans le pharynx, et il fut impossible de l’expulser ni de 1,’extraire. — Six semaines après survint une grave tuméfaction de la région antérieure du cou, avec abcès et fistules consécutifs, laissant échapper un pus contenant des grains actinomycétiques.
La même année, à la même clinique, un malade, qui avait battu du blé, eut sur la main une petite nodosité qui suppura et donna issue à des actinomyces ,le dos de la main se parchemina et prit l’aspect d’un lupus. — A ce propos, le chirurgien Bertha dit que l’actinomycose des mains n’est pas rare, et il attribue au blé un rôle étiologique dans le cas particulier.
D’année en année, on rencontre des cas analogues.
En 1890, Fischër (de Kiel) raconte l’histoire d’un homme de vingt-neuf ans, mâchonnant un épi d’orge ; une partie de cet épi pénétra dans la pointe de la langue et s’y fixa; il survint de la glossite et peu après un abcès actinomycosique.
En 1891, M. le D r Ransom, à la séance du 10 novembre de la Société royale de médecine et de chirurgie de Londres, rappelle un cas d’actinomycose des organes digestifs et urinaires, très intéressant comme étiologie, car, l’été précédent, le malade « avait mangé de l’orge et du blé nouveaux ».
En 1891 encore, M. le professeur Reverdin (de Genève)
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observe un étudiant de vingt-deux ans, porteur d’une actinomycose de la région maxillaire; il n’avait aucun rapport avec les animaux, mais il avait l’habitude, dans ses promenades, de porter à sa bouche des fétus de paille et des épis.
M. Doyen (de Reims), dans les trois cas d’actinomycose. humaine qu’il a rapportés (Congrès d’hygiène et de démographie, Londres, août 1891), insiste sur ce fait que ses trois malades étaient habitants de la campagne; l’un deux avait coutume de mâchonner sans cesse dans les champs des grains de blé ou d’orge fraîchement cueillis.
Dans ce même congrès d’hygiène, tous les observateurs furent, d’ailleurs d’avis que la source de l’infection actinomycétique est commune à l’homme et aux animaux, et que le mode de contagion habituel est le fourrage.
Ponfick y racontait encore le cas d’un garçon de ferme, qui après avoir mâchonné une paille et en avoir, par mégarde, avalé une partie, avait eu, quelque temps après, un abcès cervical.
M. Legrain a également relevé,comme cause de l’actinomycose, la blessure produite par une paille mâchée (Académie de médecine, 1892).
Chez notre malade, enfin, nous avons recueilli avec un soin tout particulier ce qui se rapporte à l’étiologie de son affection. Comme on peut le voir dans la relation de son observation, au mois d’août 1891,
l’enfant porte à la bouche un fragment de paille de blé 7 le mâchonne plus ou moins maladroitement, seblesse la gencive et voit bientôt se dérouler la suite des accidents. Cette paille ne provenait pas de la récolte en cours, mais bien de celle de l’année précédente (1890) ; elle était tombée sur le sol, pendant qu’il en avait fait le transport depuis une grange humide jusqu’à l’étable, où il avait à renouveler la litière des vaches. Cette paille avait passé toute une saison au fond de la grange, contiguë à une paroi constituée simplèment par un mélange d’un peu de paille et de beaucoup de terre, gâchées ensemble suivant la coutume du pays ; cette paroi est dans un état d’humidité permanent, n’est jamais asséchée et est bien connue de tout le personnel de la ferme pour son odeur de moisissure. Ajoutons que, les portes de la grange étant constamment closes, le jour n’y a aucun accès ; et on y trouve réunies les conditions d’obscurité, de chaleur et d’humidité si favorables au développement des champignons de toute espèce. Cette paille, dont nous avons recueilli plusieurs fragments, exhalait une forte odeur de moisissure, surtout dans les couches inférieures.
On peut donc le dire, les faits ne manquent pas pour appuyer l’opinion qui attribue l’étiologie de l’actinomycose aux végétaux, les céréales et les plantes fourragères en particulier.
Les recherches de Bostrôm à ce sujet sont inté-
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ressantes. Dans cinq cas d’actinomycose chez l’homme, il a retrouvé, dans les tissus envahis, des fragments d’orge. — Il croit que le germe pénètre à l’intérieur des grains d’orge par des orifices qu’il décrit, et qui apparaissent dans le grain mûr et desséché. — Pour lui, rien à l’extérieur ne pourrait faire soupçonner cette contamination. Il est convaincu que l’homme, comme les animaux, contracte la maladie principalement par l’envahissement des grains d’orge ou de fragments de ceux-ci. — L’opinion deüostrüm est d’ailleurs appuyée par celle de nombre d’auteurs qui admettent une étiologie commune, dausUa plupart des cas, pour les animaux et pour l’homme : les animaux s'infectent en mangeant des plantes four, ragères contaminées, en mangeant leur litière, etc. et ceci principalement pendant la saison des regains, c’est-à-dire d’avril à octobre, alors que les animaux sont en pâture; c’est du taoins, dit M. Nocard, à cette époque qu’on observe le plus de « langues de-bois ». Souvent la porte d’entrée est créée par une excoriation de la muqueuse, occasionnée par les aspéritésèdes fourrages; d’autres fois, disent les vétérinaires, -en certain nombre de tumeurs de la joue chez le bœuf reconnaîtraient un traùmatisme de la peau jpar frottement sur les-arbres ou sur les boiseries ides étables. ■
Chez l’homme, la pénétration est ordinairemenhaccidentelle, qu’il s’agisse d’épis avalés par m égarée,, de
traumatismes légers par des épis de blé, des barbules d’orge, etc.
Un dernier argument en faveur de l’étiologie par les végétaux consiste dans ce fait que la maladie s’observe presque exclusivement chez les herbivores et chez quelques omnivores; elle est inconnue chez les carnivores, à part l’observation rapportée par Vachetta, d’un cas d’actinomycose chez le chien. M. le D r Firket répond très justement à cette objection que ce cas n’infirme en rien l’étiologie par les graminées, puisque le chien est, en réalité, un omnivore.
Chez le malade observé par le D r Rochet (de Lyon), il a été impossible d’établir exactement l’étiologie de l’affection. Cet homme était emboqueür de pigeons, c’est-à-dire qu’il nourrissait bouche à bouche ces volatiles à l’aide de grains de millet. 11 ne fréquentait pas les bestiaux et jamais il ne mâchait de maïs, ni de blé. Le millet seul semble devoir ici être mis en cause.
D’ailleurs, les céréales ne seraient pas' les seules plantes qui puissent donner l’actinomycose ; il semble que, dans certaines circonstances particulières, quelques arbres soient aussi les Hôtes du parasite, ou du moins que le bois puisse servir de substratum au champignon. C’est ainsi que Muller (de Tubinge), rapporte l’observation d’une femme qui fut blessée à la base du médius droit par un éclat de bois ; celui-ci pénétra dans la profondeur, et elle ne put l’enlever en entier. Il survint une petite tumeur dii volume d’ùn
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pois, qui s’enflamma au bout de deux ans; et, àl incision de l’abcès, on retrouva le fragment de bois recouvert de matière molle et grisâtre, qui fut reconnue pour de l’actinomycose à l’examen microscopique. Un second cas, celui de M. le médecin-major Choux (p. 66), s’en rapproche, en ce sens que le soldat qui fait l’objet de son observation était employé à l’atelier du 133 s régiment d’infanterie, qu’il avait eu plusieurs fois l’occasion de manipuler des bois moisis (M. le médecin-major Choux a eu l’amabilité de nous donner sur ce point des renseignements très précis), et, ' par conséquent, comme les menuisiers en ont l’habitude, il aura porté à la bouche des objets, tels que des dlous, de petits fragments de bois, quelque outil de petit volume, qui a pu être antérieurement souillé par quelque moisissure de l’atelier, connu pour obscur et humide.
Il est extrêmement probable que certaines conditions favorisent l’entrée du parasite, entre autres le manque, parfois absolu, de soins et de précautions hygiéniques ; — témoin le cas de Braatz relatif à une femme de quarante-sept ans, manquant des soins hygiéniques les plus élémentaires, qui présenta, après un décubitus prolongé, une ulcération au niveau du sacrum ;' cette ulcération suppura et on trouva des actinomyceâ dans le pus. Ajoutons que la malade resta longtemps couchée sur une paillasse remplie de paille non renouvelée; il est très probable que cette paille a
contaminé une région affaiblie par le décubitùs prolongé et qui n’a pas tardé à s’ulcérer, faute de soins de propreté. — Chez le jeune homme que nous avons observé, on note aussi ce manque absolu de soins hygiéniques du côté de la bouche ; l’usage de la brosse à. dents lui est absolument inconnu ; et son système dentaire est dans un état assez défectueux pour uu jeune homme de quatorze ans ; cette circonstance a peut-être favorisé l’entrée du germe infectieux, ou diu moins lui a permis de s’établir d’une façon stable, puisque jamais un lavage de la bouche et du pharynx n’est.venu enlever les particules alimentaires et autres, qui’on peut retrouver dans la cavité buccale. Il existe donc là un milieu essentiellement favorable aux fermentations de toutes sortes, en raison de ses anfractuosités multiples, de la chaleur et de l’humidité qui y régnent, et en font, par conséquent, un excellent terrain pour l’implantation de 1 ’aclinomyces ; celui-ci une fois, introduit, peut y végéter un certain temps sans envahir de suite l’organisme et attendre qu’une brèche quelconque lui permette d’aller plus faim se multiplier et exercer ses ravages.
Le véhicule ordinaire de l ’actinomyces est donc un débris de quelque plante, plus ou moins moisie.
§ IV. — Influence de ialimentation.
Le contact avec les animaux, et surtout avec les
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végétaux, en particulier les céréales, est la source d’infection la plus nombreuse et la plus nettement démontrée ; mais il est des cas d’actinomycose dans lesquels on ne peut incriminer aucune de ces causes ; et quelques cliniciens en sont venus à se demander si les produits animaux et végétaux que nous ingérons journellement ne sont pas capables d’occasionner la maladie ; en un mot, l’alimentation ne jouerait-elle pas un rôle étiologique dans l’affection?
L’opinion semble pencher de ce côté pour quelques cas d’actinomycose abdominale ; en effet, on ne peut expliquer autrement le cas que rapporte Chiari. Cet auteur a trouvé, chez un aliéné phtisique, une actinomycose intestinale latente; il existait, dans les glandes de Lieberkuhn du côlon, un véritable tapis d’actinomyces; mais les parasites avaient subi une "calcification complète, et leur présence n’incommodait guère le malade, qui ne portait aucune autre lésion actinomycétique.
Depuis longtemps, on a signalé dans la viande de porc des concrétions actinomycétiques ; M. Dunckers, vétérinaire à Berlin, a parfaitement reconnu leur nature en dissolvant les sels calcaires qui leur donnent une consistance très ferme. M. le professeur Vir^chow, vingt ans auparavant, avait entrevu ces concrétions et les avait distinguées des kystes trichineux, sans toutefois pouvoir alors déterminer leur nature ; depuis, il a repris l’étude des muscles ainsi altérés ; et
il a pu constater que 1 ’actinomyces, comme la trichine, s’établit à l’intérieur des faisceaux musculaires primitifs ; le sarcolemme s’épaissit alors et il se développe au voisinage une inflammation interstitielle assez importante. Le même auteur a retrouvé ces masses dans le tissu musculaire du cœur, où la présence des trichines n’a jamais été signalée. « L’homme, conclut-il, est menacé de grands dangers par l’immigration dans son corps de germes de toutes sortes ; et les médecins et expérimentateurs, qui aiment à suivre les voies d’infection, ont devant eux de quoi choisir des sujets d’études. » Il répond ensuite à une observation d’Israël, qui mettait en doute la source de l’infection par la viande de porc, pour avoir constaté l’existence de la maladie sur un grand nombre de juifs orthodoxes, qui ne mangent jamais de porc. « Les actinomycètes, dit. M. Virchow, se rencontrent très souvent aussi chez les ruminants; on peut donc être juif et juif orthodoxe, et pourtant subir de cette façon une infection parasitaire, la destruction du parasite par la préparation culinaire étant devenue illusoire par la coutume, de plus en plus répandue, de manger de la viande crue. »
M. Virchow n’est pas le seul ù, avoir signalé l’actinomycose chez le porc ; d’autres observa teurs après lui, Johne en particulier, avaient trouvé, sur les lèvres ou les amygdales de ces animaux des glumes de graminées, d’orge en particulier, sur lesquelles se trouvaient des champignons ayant
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une grande ressemblance avec le parasite rayonné,
La clinique apporte aussi son contingent de preuves ou tout au moins de grandes probabilités : — l’observation de M. le professeur Thiriar, rapportée plus haut, a trait à une ménagère, vivant uniquement de pain de seigle, de pommes de terre et de viande de porc ; elle contracte une actinomycose de la région malaire. — Le cas que rapporte M. le médecin-major Lejeune est identique : c'est un ouvrier de ferme, qui se nourrit de pain de seigle, de pommes de terre et d’un peu de viande de porc, et qui, quelques mois après son arrivée sous les drapeaux, se trouve porteur d’une actinomycose de la joue gauche, sans que rien, dans les occupations militaires, l’ait mis en contact avec des chevaux.
La viande de bœuf paraît très souvent infectée d’actinomycose ; si on étudie la distribution géographique de ce-parasite, on est frappé de son irrégularité : la Bavière, l’Ecosse, l’Italie et quelques États du nord de l’Amérique en sont surtout affectés. M. Buman estime que, dans le nord de l’Allemagne, il y a environ 5 0/0 des bœufs qui en sont atteints.
Les viandes américaines ont été fortement incriminées dans ces derniers temps : « En mars 1890, écrit M. Lereboullet, on signalait l’arrivage, sür les côtes anglaises, d’un chargement de bœufs américains, dont -40 ont été reconnus atteints d’actinomycose à un état très avancé, par M. G. Brown, vétérinaire de King s College. Il est évident que ces animaux, s’ils étaient
livrés à la consommation,provoqueraient des accidents semblables à ceux qu’on observe fréquemment en Amérique ; or, à Chicago, par exemple, aucune précaution n’est prise.ou du moins une surveillance
tout à fait illusoire est exercée en vue de contrôler la qualité des viandes, qui doivent être déclarées saines par les inspecteurs avant d’être expédiées. Or, il existe à Chicago deux inspecteurs seulement, et il arrive en moyenne aux abattoirs de cette ville 10,000 bœufs et plus de 20,000 porcs par jour. Quelle garantie peut donner une inspection de ce genre ! »
En Angleterre, dans le comté de Norfolk, M. Crookshank estime qu’il y a 8 0/0 des bêtes atteintes de ce qu’on appelait autrefois « tumeur enkystée », mais qui est tout simplement de l’actinomycose, comme le montre l’examen microscropique.
Ce n’est d’ailleurs pas la seule forme de celte maladie ; il en est une autre, qu’on a trop souvent confondue avee la tuberculose : c’est l’actinomycose pulmonaire. — Cette assertion est confirmée par M. Ivanow (de Moscou), qui a eu occasion d’observer aux abattoirs de cette ville environ 2,000 cas d’actinomycose en deux ans (1).
(1) Dans notre pays, l'actinomycose bovine semble beaucoup plus rare; en effet, en 1891, du février au 1 er août, sur 131,398 animaux entrés au marché de la Villette, on a relevé 93 cas d’actinomycose, soit 0,72 pour 1000 (Nocard). — A Lille, cette même année 1891, on n’en a signalé que 3 cas, sur 93,328 animaux de boucherie, soit 0,30 pour 1000 (Frelier). — A Lyon,
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Il semblerait donc que le péril est grand ; mais M. le D r Salmon croit que, malgré la fréquence de Falïection, beaucoup d’animaux atteints sont observés au début, alors qu’il n’y a que de très petites tumeurs du cou ou des mâchoires, qu’il n’y a, par conséquent, pas d’infection et que, les parties malades à part, le reste de la viande ne présente aucune espèce de contamination et peut être livré sans crainte à la consommation. —C’est aussi l’avis de M. le D r Stime (de Bradford) ; il émet l’opinion que, seuls, les organes où il existe des parties malades sont dangereux, et qu’il serait manifestement absurde de prétendre que des lésions locales entraînent l’infection du corps tout entier. — M. Nocard est également partisan de la modération en matière d’inspection des viandes; et il dit que la saisie totale doit être réservée aux seuls cas où l’affection est généralisée.
§ V. — Indications prophylactiques.
Il est délicat de préciser quelles sont les mesures à
M. Augagneur, s’appuyant sur les résultats du service d'inspection dos viandes à l’abattoir de la ville, affirme que cette maladie « y est complètement inconnue >■. (Soc. des sc. méd. de Lyon , 26 octobre 1892). — Cepen dant, à la Société nationale de médecine de Lyon (séance du 13 mars 1893,), M. Gailleton a appelé l’attention de la Société sur la fréquence de cette maladie. « Au marché de Vaise, dit-il, le vétérinaire-inspecteur en rencontre en moyenne 2b à 30 cas par mois. »
prendre vis-à-vis de l’actinomycose en général, et même
‘sa transmission par les matières
entier Nous pensons qu’il faut, - avant tout, assure
lavages fréquents et antiseptiques, qu 1 tenir soigneusement de porter à la bouche graine, aucune tige de céréales, aucun epb - surton* lorsque ees fragments végétaux, qu. trompent s. b.e
soif, proviennent d'un milieu plus ou moms entaché
de moisissures. .
Pour la contagion alimentaire, la cmsson sans doute diminue le danger ; mais il ne faut pasoubl que de grandes quantités de viande sont mangée sans avoir été sonmises i nue température convenue- Ce moyen de protection ne serait donc pas suffisant,
il enestunantre,beaucoup plus sûr: c’estdobtenir
J inspection sérieuse et une surveillance sevêre des viandes avant leur mise en vente, et 1 examen mic copique des parties suspectes; le nombre toujours croissant des cas d'actinomycose sanitaire rend cette iuspectrou de plus P
“Ticadémie de médecine, d'ailleurs i l» suite du rapport de M. Mandereau (prix Daudet, 1881), prononcée contre l'innocuité des viandes provenue L animaux actinomycosiqnes ; la prec.ut.on est
sa»t ' et, on a beau dire que le danger n est pas grand, cpid médecin oserait conseiller i son client de manger
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de la viande infectée? « Nous savons, dit M. Arloing, où le danger commence ; nous ne savons pas où il finit. »
Pour le moment, il nous paraît suffisant d’adopter les préceptes donnés par M. Nocard. — Si l’actinomycose reste locale, l’organe infecté doit être saisi, et le reste de la bête peut être livré à la consommation. — Si l’actinomycose a déterminé une infection générale de l’organisme, il est indiqué d’opérer une saisie totale, comme on le fait pour toute viande absolument malsaine.
Une ordonnance de police rigoureuse imposera que l’inspecteur sanitaire examine l’animal abattu, avec les organes suspects encore adhérents et avant de laisser procéder à aucun dépeçage ; son inspection portera avec précision sur les lieux d’élection de 1 infection secondaire : foie, rate, reins, poumons, etc. Ce sera le moyen de prononcer en toute justice, suivant qu’il constatera de l’actinomycose localisée ou généralisée : la saisie sera partielle ou totale, suivant le cas.
On a vu, dans le fait que nous avons observé, que le sujet s’est vraisemblablement infecté en mâchonnant un brin de paille; ce mode d’infection n’est pas extraordinaire, ni unique ; néanmoins, jusqu’à présent, la preuve de l’infection par les graminées n’est , point à l’abri de toute contestation.
Dans l’espoir d’élucider la question, nous avons pra-
tiqué quelques expériences qui, malheureusement, on le verra dans le court aperçu ci-après, n’ont pas absolument répondu à notre attente.
Nous nous sommes procuré de la paille qui, selon toutes probabilités, est du même type que celle qui a infecté notre sujet; nous sommes allé nous-même la choisir dans le tas et nous avons eu soin de ne prendre que des brins couverts de moisissures. Ces moisissures ont été soigneusement examinées au microscope par M. le D r Lemière, chef du laboratoire de bactériologie à la Faculté libre de Lille, et par nous.
Un brin de paille, examiné au microscope, présente par places, à un grossissement faible, des taches noires brunâtres, qui semblent contenues dans les cellules végétales.
A un grossissement fort, on voit que ces masses brunâtres se résolvent en une quantité très grande de corps ovoïdes ayant l’aspect de spores de champignons. C’est tout ce que l’on peut voir dans la partie centrale de la masse.
A la périphérie, ■ on voit quelques-uns de ces corps ovoïdes s’écarter de la masse centrale, à laquelle ils sont rattachés par un pédicule. Ils ont donc ainsi l’aspect d’une massue, mais dont l’extrémité terminale est beaucoup plus volumineuse que dans les massues de Yactinomyces et semble surtout être composée de plusieurs cellules. On voit au moins nettement une division transversale qui segmente toute la massue
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en deux parties. Il y a aussi quelques-unes de ces massues qui sont séparées du brin de paille, et qui parfois ont des ramifications vaguement dichotomiques.
D’autres fragments de paille, examinés le jour même et les jours suivants, donnèrent les mêmes résultats ; et jamais on n’y découvrit d’autres formes de champignons. Cela ne prouvait donc rien ; mais, nous souvenant que, dans un cas de ce genre, le cas de Fischer (de Ifiel), arrivé dans les mêmes circonstances que le nôtre (il s’agissait d’un homme de vingt-neuf ans, mâchonnant un épi d’orge, dont une partie se fixa dans- la pointe de la langue et détermina un abcès actinomycosique), on fit aussi des recherches sans résultat sur des épis de blé, nous avons tenté néanmoins de reproduire expérimentalement les conditions dans lesquelles l’infection se fait, ou du moins est supposée se faire généralement.
L ’actinomyces n’étant pas connu et n’ayant jamais été rencontré en dehors de l’organisme, et, d’un autre côté, nombreuses étant les raisons (dans quelques cas tout à fait démonstratives) de croire que les céréales serviraient d’intermédiaire à l’infection, il n’était pas irrationnel de chercher si ces tiges de. graminées, couvertes d’un champignon, et ayant provoqué chez l’homme un cas d’actinomycose, ne pourraient, chez les animaux, reproduire une affection semblable.
Tout d’abord, M. le D r Lemière a entrepris la cul-
ture des champignons trouvés sur la paille; à cet effet, des- brins ont été soigneusement choisis parmi ceux qui présentaient à leur surface le plus de moisissures ; ils ont été introduits dans des tubes renfermant du bouillon; après avoir fait le vide dans ces tubes et les avoir scellés, on observa ce qui allait se passer. Au bout de quatre à cinq jours, deux des tubes présentèrent une coloration trouble et un léger nuage, qui alla en augmentant; l’examen microscopique ne donna malheureusement rien qui fût digne de remarque.
On prit alors 4 centimètres cubes de ce liquide, qui furent injectés dans la plèvre d’un chien ; mais au bout de quatre jours l’animal succomba à une pleurésie purulente, dont le pus ne révéla pas autre chose que les microbes ordinaires de la suppuration; il est probable. qu’ici d’autres micro-organismes auront été introduits avec le liquide; cette expérience ne prouve donc rien.
Une autre série d’expériences a consisté à introduire dans les différentes régions du corps des parcelles de tiges ou de portions engainantes de feuilles de blé, recouvertes .de leurs champignons, espérant ainsi voir se développer des tumeurs ou des abcès, qui, peutêtre, auraient contenu le champignon de l’actinomycose.
Ces expériences ont été taites sur le lapin, le chien, le cobaye et la chèvre.
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Les régions choisies pour l’introduction de la paille étaient: les parties molles qui recouvrent le maxillaire inférieur, le canal médullaire de cet os, les alvéoles dentaires, la face inférieure de la langue, la chambre antérieure de l’œil, les sinus frontaux, la diaphyse des os longs, la plèvre, la trachée, le péritoine. — Nous avons expérimenté ainsi sur quatorze animaux ; dans la plupart des cas, il en est résulté de la suppuration ; d’autres fois, le corps étranger a été parfaitement toléré. — Une seule fois, nous avons trouvé dans le pus des figures de champignons ressemblant à l’actinomycose, mais sans pouvoir affirmer leur identité avec 1 ’actinomyces. Ce dernier fait seul mérite d’être relaté avec quelques détails.
Lapin blanc, mâle, âgé de sept semaines.
16 maid892. — Introduction d’un brin de paille suspecte dans la chambre antérieure de l’œil droit.
1 er juin 1892. — La blépharo-conjonctivite est extrêmement minime dans les portions postérieures: elle semble -se limiter à la membrane nyctitante, qui est épaissie, rouge, vascularisée, surtout dans sa portion libre. La chambre antérieure n’est pas agrandie; son liquide est parfaitement transparent; l’iris ne présente pas d’exsudat. — Le brin de paille se reconnaît très nettement dans la chambre antérieure; on y voit même de petits points noirs dans la portion la plus reculée; mais elle ne porte aucun exsudât ■ Si, au moyen d ? un écarteur, on soulève la mem-
brane nyctitante, on reconnaît un pannus assez étendu au point d’inoculation et un très petit point, d’un blanc légèrement jaunâtre, qui demeure adhérent à la limite la plus inférieure de la plaie d’inoculation.
10 juin 1892. — La blépharite détermine de la rougeur de la face interne des paupières, une sécrétion d’un blanc laiteux, d’un mucus très consistant, qui accole les paupières entre elles. La conjonctive est épaissie, très vascularisée, rouge, surtout dans la membrane nyctitante, et plus spécialement encore dans sa portion moyenne.
Les lésions sous-jacentes sont limitées au point d’inoculation; pour tout le reste, la cornée, le liquide de la chambre antérieure, et même l’iris, sont guéris ou presque guéris. — Au niveau de la, plaie d inoculation se trouve un point blanc, saillant, moitié moins gros qu’une tête d’épingle, occupant le sommet d’un cône dont le pourtour présente tous les caractères d’un pannus ancien.
16 juin 1892. — La plaie cornéenne est recouverte par un globule de muco-pus, d’un blanc laiteux, de forme vaguement sphéroïdale et du volume d’une grosse tète d’épingle.
Les paupières et la membrane nyctitante sont manifestement hyperesthésiques en même temps que rouges et sécrétantes ; après avoir solidement fixé la tête de l’animal, écarté les paupières d’une main, d’une part, soulevé la membrane nyctitante avec un éçar-
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leur, d’autre part, on parvient, non sans peine, à recueillir cette gouttelette de pus, qui est concrété. Après dilution dans les larmes du lapin, le pus est examiné au microscope par M. le D r Lemière.
Dans une première préparation, on trouve, à côté d’éléments informes de toutes sortes et contenant relativement peu de globules de pus, deux masses formées de mycélium, duquel partent en rayonnant quelques massues; ces fragments pourraient appartenir à des grains d ’actinomyces; mais néanmoins il faut noter qu’ils sont beaucoup plus volumineux que Yactinomyces bovis ou hominis. Cependant, sans traiter la préparation par aucun réactif, ils n’ont pas l’aspect pluricellulaire. —On ne retrouve plus aucune masse de ce genre-là dans les préparations suivantes ; cependant, dans la plupart, on note la présence en assez grand nombre de corpuscules très réfringents, qui sont nettement des spores de champignons. —Çà et là, quelques corps en forme d’une tige droite, terminée par une extrémité, dont la forme tient le milieu entre l’ovoïde et le triangle. Ces champignons rappellent vaguement la forme d’un spermatozoïde, mais sont beaucoup plus gros ; en certains points même, on trouve plusieurs de ces corps réunis et ayant l’aspect d’une tige à ramifications dichotomiques. Dans la paille retirée de l’œil, nous trouvons en abondance les mêmes masses de champignons décrites dans la paille; mais, outre les spores, on note ici un mycélium sous forme
de tubes fragmentés ; de quelques-unes de ces masses partent en rayonnant des prolongements peu nombreux, ayant la forme de spermatozoïdes, comme ceux décrits plus haut.
Dans les brins de paillé contenus dans le pus, toutes les masses de champignons n’ont pas le même aspect; il y en a quelques-unes qui sont formées de grosses cellules arrondies.
Le pus, examiné au point de vue des microbes ordinaires, après coloration par la méthode de Gram, contient un assez grand nombre de microbes, mais cependant beaucoup moins qu’on est accoutumé d’en rencontrer dans les suppurations aiguës. Il y a un petit nombre de microcoques isolés, un certain nombre de diplocoques, mais surtout des tétrades bien colorées et assez nombreuses.
En résumé, d’après M. le D r Lemière, nous avons probablement affaire à une affection dont le parasite principal estun champignon, mais ne paraît pas être un cladothrix; de plus, secondairement, d’autres microbes ont pu jouer un rôle en venant compliquer l’affection.
Un fait à noter dans cette expérience, c’est la rapidité avec laquelle les figures de champignons ont disparu des préparations; cet aspect de mycélium avec massues rayonnantes avait été parfaitement vu par plusieurs observateurs, MM. Derville, Lemière, Drappier et nous-même; dès le lendemain, il ne nous fut plus possible d’en retrouver une seule, et dans la
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même préparation non plus que dans les suivantes.
Cette déconvenue n’est pas la première de ce genre que l’on signale ; — plusieurs auteurs ont déjà émis cette opinion que le champignon de l’actinomycose ne se conserve pas longtemps; —M. leD r Guder, dans une observation, signale un examen microscopique négatif quelques jours après un premier examen absolument positif ; — Langhaus, en 1888, avait déjà constaté le polymorphisme des actinomycètes, qui, examinés au microscope, changeaient d’aspect d’un jour à l’autre, — et M. Jeandin a également observé que des crachats contenant des grains d’actinomycose n’en avaient que peu ou point quelques jours après.
Il n’est pas intéressant de rapporter ici toutes les autres expériences qui, faites avec la même paille,furent négatives. Dans cette série d’expériences, nous avions introduit des parcelles de tiges ou de portions engainantes de feuilles suspectes; le champignon n’avait peut-être plus les conditions de vitalité nécessaires jiour évoluer régulièrement; il pouvait avoir été tué dans le transport, soit par privation d’humidité, soit par action inconsciente de quelque vapeur antiseptique, soit pour quelque autre motif. Peut-être encore d’autres parasites ont-ils été introduits, en même temps que le champignon que nous avons observé sur la paille, et ont-ils proliféré au détriment de celui-ci. Toujours est-il que nos expériences, pour n’avoir pas réussi à démontrer la nature pathogène' de la paille
moisie, ne sauraient non plus être considérées comme des preuves de l’innocuité de cette paille. La question demeure indécise et la démonstration incomplète est tout ce que nous en pouvons retenir.
N’ayant pas réussi à déterminer l’actinomycose chez les animaux au moyen de la paille moisie, nous avons du moins cherché si l’actinomycose pouvait déterminer la moisissure de la paille, nous réservant de compléter ensuite le cycle et d’aboutir à l’actinomycose des animaux par l’inoculation de la paille moisie sous nos yeux.
M. Dedrie, vétérinaire à Méteren (Nord), eut l’amabilité de nous faire parvenir du pus provenant d’une tumeur actinomycosique de la mâchoire chez une vache qu'il observait. — L’examen de ce pus, fait par M. le D r Lemière, confirma le diagnostic actinomycose. Des essais de culture sur bouillon des grains actinomycosiques sont restés stériles.
En présence de cet insuccès, nous avons du moins tenu compte des expériences de Liebman. Cet auteur a inoculé l’actinomycète dans une graine. « Le champignon se développe en même temps que celle-ci et envahit la totalité de la plante qui en provient. Dans ces conditions, il se présente sous l’aspect de filaments très courts et se trouve capable de végéter sur les milieux artificiels et d’envahir les tissus des animaux. » (Roger).
Nous avons tenté d’inoculer le parasite dans
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des graines de blé; mais, les difficultés matérielles étant assez considérables, nous avons préféré attendre pour l’inoculation que les graines eussent germé, trouvant plus facile de faire aux jeunes tiges de petites incisions, et les comblant de pus actinomycosique. Le blé étant ainsi contaminé et exposé à l’air
libre, nous avons vu, au bout de six à huit jours, les feuilles envahies par un champignon, se présentant macroscopiquement sous forme d’une poussière d’un blanc jaunâtre, ou grisâtre en petites taches, occupant en partie la surface, en partie le parenchyme de la feuille, et revêtant au microscope l’aspect représenté par la figure 17.
Nous avons été frappé de constater la disposition
rayonnée des filaments, et aussi la ressemblance avec le champignon, que nous avons trouvé sur la paille moisie suspecte d’avoir infecté notre malade.
Le champignon que nous avons trouvé sur la pre-
Fig. 18. — A. Jeune filament de Verysiphe graminis; m mycélium — B. Filament adulte du même, portant cinq conidés cd\ m mycélium (d’après Wolf; extrait des Maladies cryptogamiques des céréales, par Jean Loverdo; Paris, 1892).
mière paille et celui qui s’est développé sur nos plantations de blé se ressemblent absolument ; — et, d'après les recherches que nous av.ons faites, tous deux se rapprochent singulièrement d’un parasite du blé,
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qu’on nomme erysiphe graminis ; son développement sur les jeunes tiges de blé est-il un événement fortuit, une simple coïncidence, ou, au contraire, est-il la
Fig. 19. — Commencement de la formation d'un périthèce de Verysiphe graminis (d’après Wolf ; extrait des Maladies cryptogamiques des céréales, par Jean Loverdo; Paris, 1892).
conséquence réelle jde l’infection des jeunes plantes par Yactinomyces bovis ? C’est là une question qu’il
Fig. 20. — A. Perithèce de Verysiphe graminis avec ses poils caractéristiques.
Fig. 21. — B. Asques du même; o. Sporidies (d’après Léveillé; extrait des Maladies cryplogamiques des céréales, par Jean Loverdo; Paris, 1892).
serait prématuré de trancher ; et nous nous bornons à constater et à signaler le fait, car nous ne pouvons apporter de meilleures preuves.
Nous dirons seulement que, étant donné le polymorphisme de l’actinomycète, il ne serait pas absolument impossible que ce parasite trouvât dans les graminées un milieu favorable à son développement et qu’il s’y présentât sous une autre forme que celle que nous sommes habitués à lui voir chez le bœuf ou chez l’homme. —L’idée, d’ailleurs, n’est pas nouvelle : Liebman admet que,' dans la plante, Yactinomyces se présente sous forme de bâtonnets courts: Johne avait, de son côté, émis l’opinion que les masses rayonnées de ce même actinomyces représentent des gonidies d’un champignon, qui se présente peut-être sous une autre forme en dehors de l’organisme, et qui, pour lui, serait un echynobotrium. — Pour nous, nous n’avons nullement la prétention de faire croire que cette autre forme serait Yerysiphe graminis ; nous avons simplement tenu à signaler ce que nous avons observé, sans en tirer de conclusions, faute de preuves que nous n’avons pu réaliser.
Nous avons signalé, page 28, le résultat négatif de nos inoculations tentées avec le pus recueilli sur une vache atteinte d’actinomycose. — Nous ne fûmes pas plus heureux dans nos expériences faites avec les tiges et les feuilles de blé couvertes de champignons. Neuf essais faits dans ce sens ne donnèrent aucun résultat. — On peut se demander à quoi est dû cet insuccès? Est-ce à l’intervention presque constante des autres micro-organismes de la suppuration, empê-
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chant le champignon de se développer, ou bien avonsnous affaire à un microphyte n’ayant aucune relation avec Yactinomyces ? Nous ne saurions le dire ; mais, en l’absence de cultures pures, il était très difficile, malgré les plus grandes précautions, d’empêcher l’introduction d’autres microbes. Ou bien encore nos animaux n’étaient-ils pas les sujets de choix pour ces tentatives d’inoculation ? La plupart étaient, il est vrai, très jeunes, et c’est l’opinion de Yan der Straeten que la réaction des tissus jeunes est généralement très vive vis-à-vis de Yactinomyces et qu’elle empêche son développement ; Israël, avant lui, avait déjà montré « le grand rôle que joue dans l’infection la constitution du corps infecté, c’est-à-dire la qualité du terrain nourricier. Le champignon, comme tel, n’est pas la maladie ; ceîle-ci résulte de la « manière d’être et de se comporter de l’organisme contre le champignon ». On ne peut que regretter la forme vague de l’appréciation d’Israël; et nous souhaitons qu’un autre, ayant plus de succès, dise avec précision dans quelles conditions il aura réussi et comment il aura réalisé les meilleures conditions qui favorisent la vie et la prolifération de l’actinomycète; — il aura rendu le plus grand service, pour établir les règles prophylactiques et pour donner les indications thérapeutiques, — qui sont ensemble le but et la raison d’être de l’action du médecin, — • dans cette curieuse maladie comme partout.