ACTION SUR LE SYSTÈME NERVEUX
L'action du cobalt sur le système nerveux a toujours été mise au premier plan par ceux qui ont recherché l’action de ce métal sur l'organisme animal. Nous décrirons ici les effets espèce par espèce, réservant la discussion du mécanisme de ces phénomènes pour la fin du chapitre. Dans nos expériences, les animaux recevaient en injection, sous le tégument dorsal, des solutions de différents sels de cobalt faites dans l’eau ou dans le sérum physiologique à des taux ne dépassant pas 2% et à des pH toujours voisins de la neutralité.
On n'avait pas jusqu'ici expérimenté sur les poissons, ils nous ont pourtant aidé à comprendre le mode d'action du métal sur le système nerveux. Quelle que soit l’espèce, on observe toujours les mêmes phénomènes qui se déroulent dans l’ordre suivant. L'animal, remis dans l’eau aussitôt après l’injection, est inquiet; ses mouvements de déglutition sont accélérés. Si on l’excite, il nage rapidement d’une façon désordonnée.
Cet état de chose dure peu de temps, de 10 à 30 secondes, et fait bientôt place à une immobilité totale. L'animal est couché sur le flanc, les mouvements de sa bouche et de ses opercules sont maintenant ralentis et s'effectuent souvent en deux temps. Si on le touche de la main ou si on l’excite par un moyen quelconque, il s’agite mais repose bientôt calmement sur le flanc. On peut le prendre dans la main sans provoquer de réaction de sa part. Cet état dure plus ou moins long-
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temps suivant les doses injectées. Si la dose est toxique, lanimal meurt en 10 minutes; si elle est légère, l'animal sort de sa” torpeur et reprend 'son:comportement normal en un temps qui varie avec l’espèce intéressée et le sel employé. Ce tableau est semblable à celui qu’on obtient quand on donne un anesthésique, éther ou chloroforme, à l’animal. Le cobalt se comporte comme un véritable anesthésique. Nous donnons ci-dessous quelques indications concernant les doses utilisées sur le vairon, Phoxinus lævis, Agass; les poissons pèsent en moyenne de 3 à 4 grammes; la dose toxique est, comme nous avons vu, de 2 mgr. Avec 1 mgr., l’animal se rétablit en°:3 ou 4 heures; avec 0,5 mgr., en 2 heures; avec 0,25 mgr., en 1 heure à peine; au-dessous de 0,1 mgr. l’action est à peine visible. L’acétate et le bromure de cobalt sont surtout actifs, nettement plus que le chlorure et. .les autres sels. On peut encore observer l’action anesthésique du colbalt, en mettant le vairon dans une solution de bromure à 1% par exemple, l’animal présente les accidents décrits tout à l’heure, avant de mourir.
Outre le vairon, nos expériences ont porté sur l’épinoche, Gastérosteus aculeatus, et sur quelques poissons de mer : la rascasse, Scorpæna porcus L.; le labre vert, Labrus viridus L.; la petite sole, Monochirus hispidus, Rafin; la roussette, Scyllium canicula, Cuv.; enfin sur la girelle, Julis giofredi, Risso: Les effets abservés sur ces animaux sont comparables à ceux. du vairon. Seule la roussette s’est montrée réfractaire, ne s’immobilisant qu'aux doses toxiques.
Chez la grenouille, les toxicologues ont noté un état de stupeur provoqué par l’administration des sels de cobalt. Ils ne donnent aucun autre détail sur ce sujet. Aussi est-ce à STUART (7) et Yosipa que l’on doit les observations les plus complètes. Sruarr emploie Foxyde
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de cobalt en solution basique. Il l’injecte dans le sac lymphatique dorsal à doses qu’il précise mal. Aussitôt après l'injection lanimal reste tranquille et a les yeux fermés. Si on l’excite, il réagit, mais au bout d’une vingtaine de minutes il ne répond plus aux mêmes excitations. Il apparaît alors des trémulations dans les muscles de l’abdomen et des membres. Le tableau est alors comparable à celui qu’on observe dans les empoisonnements à la picrotoxine. Ensuite surviennent des crises d’empro et d’opistothonos comme on en observe avec la strychnine. Au moment où l’animal entre en crise il pousse un cri caractéristique. Après chaque crise, l’animal reste inerte et a une parésie des moteurs volontaires; cependant si on donne un choc violent, par exemple, sur la table où repose l’animal, on provoque une recrudescence des mouvements spontanés. YosipA emploie le citrate double de cobalt et de sodium ou le chlorure à des doses variant de 1 à 5 milligrammes. Il divise l’action de ces sels en trois phases principales. Dans la première, l’animal est somnolent, il a ses paupières à demi fermées, sa sensibilité est émoussée, la respiration nettement diminuée. L'auteur pense qu’il s’agit là d’une action bulbaire. Il insiste sur des signes oculaires dont nous reparlerons plus loin. Cette phase s’installe de 4 à 10 minutes après l'injection et dure de 15 à 30 minutes. Il appelle la deuxième phase, phase d’excitation. Sa durée est très courte avec les faibles doses, plus longue avec les doses minimes. On y observe des trémulations fibrillaires ou fasciculaires des muscles du thorax, de l’abdomen et des membres. Il ne retrouve pas les crises épileptiformes décrites par STUART ou du moins il insiste sur la difficulté qu’on éprouve à les obtenir. L’excitabilité est exacerbée à ce stade et la sensibilité entretenue. Dans une troisième phase, qu’on ne voit apparaître
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qu'avec les fortes doses, une parésie succède à l’activité musculaire et fait bientôt place elle-même à une paralysie complète. Nous passons sous silence d’autres observations anciennes, car celles de ces deux auteurs englobent complètement tous les phénomènes décelables. Nous avons nous-même observé sur la grenouille les différents stades de l’action décrits par YosipA. La somnolence et l’émoussement de la sensibilité de la grenouille s'installent en une dizaine de minutes quelles que soient les doses employées. À ce moment, la grenouille est encore excitable et on peut la faire sauter en lui pinçant une patte violemment. Si on met une de ses pattes postérieures en extension, elle la ramène doucement en flexion; elle se retourne sur le ventre si on la met en position dorsale. Au bout d’une vingtaine de minutes, on ne peut plus provoquer ces phénomènes : l’animal est complètement paralysé. Nous observions ces phénomènes sur des animaux qui avaient reçu de 1 à 6 milligrammes de sel de cobalt dans le sac lymphatique dorsal, et dans ces conditions nous n’avons jamais observé les crises nerveuses dont parle STUART. Nous n’avons pu les obtenir que dans des conditions particulières. On injecte journellement par exemple à 6 grenouilles 1 milligramme de CoCl?; au bout de 2 à D jours, quelques-unes d’entre elles, rarement plus d’un tiers, présentent des crises épileptiformes. Quand on les prend en main ou quand on ouvre l’aquarium où elles vivent, elles poussent un eri bref et sonore et entrent en crise. Elles présentent des phases toniques et cloniques successives ou demeurent quelques minutes soit en opis ou en emprosthotonos. Il semble donc que les petites doses répétées des sels de cobalt soient seules capables de provoquer cette série de phénomènes. Sur le triton alpestre, nous avons retrouvé le tableau de somnolence, d’insensibilité et de paralysie sans jamais
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observer de crises nerveuses; les doses nécessaires pour atteindre l'animal sont plus élevées que chez la grenouille.
YosipA a montré que chez la souris les sels de cobalt déterminaient des phénomènes nerveux comparables à ceux qu’on observe sur la grenouille. Les phases que nous avons distinguées chez les batraciens se retrouvent ici intégralement. Au début, inquiétude avec trémulations des muscles dorsaux et thoracolombaires, puis excitation avec crises toniques et cloniques, enfin stupeur, épuisement et parésie. STUART avait noté la plupart de ces phénomènes sur le cobaye, le lapin, le chat et le chien qui recevaient de l’oxyde de cobalt en injections sous-cutanées ou intra-veineuses. Avec le nitrate de cobalt administré par voie souscutanée, MEURICE (49) a décrit les mêmes phénomènes chez le pigeon. Le cobalt provoque donc les mêmes effets sur cette série de vertébrés étudiés. Outre l’action purement nerveuse, celle qui frappe le mécanisme respiratoire doit être particulièrement retenue. Elle apparaît-en même temps que l’insensibilité et suit son évolution. Chez la grenouille, elle se manifeste par des mouvements d’abord désordonnés du plancher buccal qui font bientôt place à une diminution nette de ces mouvements respiratoires. Chez les mammifères, la respiration est d’abord accélérée, mais elle devient bientôt ralentie et profonde, puis, au stade de la paralysie, ralentie et superficielle. Cette action montre que le cobalt agit sur le bulbe.
Les auteurs précédemment cités se sont contentés d'exposer leurs observations sans présenter de vue d'ensemble sur ces différents phénomènes. Comment peut-on envisager l’action du cobalt sur le système nerveux ? Selon nous, il a en réalité deux actions : une action corticale, dépressive, hypnotique et une action
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périphérique bien mise en relief d’ailleurs par quelques auteurs dont nous parlerons plus loin.
1° Le cobalt agit comme un anesthésique ordinaire sur les poissons et ne semble pas avoir sur eux d’autre action. Sur la grenouille, l’action primordiale est hypnotique comme nous l’avons mis en relief dans les expériences suivantes : on met les hémisphères cérébraux d’une grenouille à découvert par arrachement des pariétaux. A l’aide d’une pipette, on laisse tomber sur l'écorce cérébrale, goutte à goutte, une solution de bromure à 1 %. En quelques minutes l’animal repose. Il n’y a eu ici qu’une action locale du métal et nous retrouvons le tableau qu’on observe au début des : effets sur le système nerveux.
De même si on renouvelle les expériences décrites plus haut sur des animaux décérébrés, on n’observe pas les premières phases de somnolence et d’insensibilité habituelles dans les minutes qui suivent l'injection; on voit cependant apparaître au bout de 20 à 30 minutes les phénomènes parésiques et paralytiques terminaux.
On obtient les mêmes résultats si on sépare au bistouri les hémisphères du cerveau moyen et postérieur par une section rétro-hémisphérique. Sur les mammifères, l’effet anesthésique est évident et masque l’apparition des phénomènes paralytiques. L'action primordiale du cobalt semble donc bien être une action anesthésique.
2° De quel ordre est maintenant la seconde action qu’il exerce sur le système nerveux ? STUART pensait que le cobalt agissait en paralysant les muscles qui devenaient inexcitables, mais il a vu qu’ils conservaient intacte leur physiologie et qu’au contraire le rendement du travail était meilleur avec les muscles traités.