SUR LE SUBJECT DE CELLE PRONONCÉE
PAR Monsieur de Bourges '.
5 Quand je veoy voz visages ainsi trempez de larmes, et que parmy le silence que vous commencez à me prester, j'entr'entens voz souspirs et sanglots, je doute fort en moy-mesmes si je dois ou me taire ou parler. S'il faut parler, que diray-je ? vous raconteray-je une misère
10 publique et lamentable tragédie,' que je vois estre ja non seulement entendue, mais très aigrement déplorée ? Ou bien entreprendray-je vous consoler en ce dueil qui, comme il est extrême, desireroit aussi une extrême éloquence ? Mais si m'estant bazardé de monter en ce lieu je
15 me tais maintenant, sans faute l'on dira que j'ay plus de
6. et qu'avec le silence D — 7. j'entr'oj- D — 8. moy mesme A'A'D — 10. que je voy des-ja estre par vous non D — 12. de vous consoler D — 15. maintenant ne pourra-t'on pas dire D.
I. Le texte de l'Oraison funèbre est, dans l'édition de 1641, précédé de la note suivante :
L'autheur ayant assisté à la Harangue funèbre qui fut faite par Messire Régnant de Beaune, Archevesque de Bourges, aux obsèques de la Reine £Eicosse, estima que c'estoit un des plus nobles et signale^ sujets qu'ait jamais eu l'éloquence. Il se voulut exercer à son tour sur cet argument comrru il a fait sur plusieurs autres; et dressa ceste oraison qu'il croyoit devoir périr dans la poudre de son estude. Mais quelques uns de ses amis Payant tirée de ses mains et laissée (éd. laisser) eschapper des leurs (éd. leur) , elle se trouva sans sou gré et à son desceu imprimée et fort changée et dépravée selon l'humeur de ceux qui la publièrent {éd. publieront). Cela a esté cause qu'il a permis qu'elle ait esté adjoustée icy selon son original retrouvé entre ses papiers.
Actions et Traicleï^ Oratoires. "" i
soin de ma réputation que d'affection à l'honneur de ceste tres-chrestienne, tres-vertueuse, et tres-constante Royne, pour laquelle est préparée la célébrité de ceste cérémonie. Et peut-estre serois-je excusable si, recognoissant ma
20 force et la difficulté de la charge que j'entreprens, je me retirois avant que commencer ce que je ne puis espérer d'assez dignement achever, Toutesfois voyant voz yeux fichez sur moy, et regardant l'attention à laquelle vous vous préparez, vous me croissez le courage, et semblez
25 dire tout doucement qu'es belles et grandes entreprises il vaut mieux se hazarder de faillir, en entreprenant trop hardiment, que par lascheté et couardise se départir de ce que l'on a généreusement entrepris. Puis ceste singulière pieté, qui vous a assemblez à ce service et pompe
30 funèbre, me donne espérance de vous avoir aussi doux et favorables auditeurs de ceste mienne action que vous estes affectionnez et charitables à la mémoire de celle que nous devons présentement louer. Et quand je n'aurois autre asseurance , si crois-je fermement que Dieu , qui tient
35 voz esprits en sa main, cognoissant que ceste mienne intention n'est dressée qu'à son honneur et à sa gloire, ployera voz affections à recevoir gracieusement ce mien fort foible, mais sainct effort, et l'aidera par son infinie puissance et ordinaire bonté, comme je l'en prie de tout
40 mon cœur. Et certainement si ce n'estoit le secours que j'attends de sa bonté et l'espérance que j'ay qu'il egallera en ceste action ma force à ma pieté, qu'y a-il en ce monde qui me peust enhardir à entreprendre cest office ? Où trou-
21. commancer A3 — 23. regardans AîC, et considérant D — 24. vous m'augmentez le courage et me D — 25 . tout doucement om. D — 27. lascheté et faute de cœur se D — 28. à AA5; Davantage ceste D — • 30. doux etom. D — 31. mienne om. D — 32-3. celle à l'honneur de laquelle elle est dédiée. Et D — 36. intention a sa principale visée à sa gloire, ployera D — 38. fortow. D — 40. si ce ow. D — 42. qui a-il A A^ A3 D — 43. peut A' D ; c'est A' A', ceste D.
verois-je la constance pour, non pas dire, mais penser
45 sans me pasmer des afflictions, misères et langueurs, dont la vie de ceste Princesse a esté toute comblée ? Et quand je le pourrois faire, où trouverois je une éloquence qui peust desployer et estendre la grandeur du courage et invincible resolution dont elle a souffert et vaincu tant
50 de maux ? Puis quand il faudroit venir à desployer sa mort, et en sa mort la fidélité, l'honneur et Majesté des Princes souverains violée, l'onction des Roys pollue et profanée et lé droict des gens fouUé aux pieds, où pourrois-je commencer, où pourrois-je finir ?
55 Vous n'attendrez donc point de nous une harangue elabourée, par laquelle nous espérions par nostre industrie ou dignement louer ceste Princesse, ou dignement consoler vostre douleur. Sa louange consiste en sa vertu, sa vertu naist de sa misère, et de sa misère procède vostre
60 dueil. Et tout cela est si extrême, que penser l'esgaller de paroles, il se peut plustost désirer qu'espérer. Toutesfois parmy tant de chauds et drus souspirs que je veoy que vous jettez, je vous prieray de vous arrester un peu et prendre le loisir de penser que c'est que les afflictions
65 dont les Chrestiens sont journellement exercez : car peutestre n'y trouverez-vous pas tant de subject de plorer, quand vous viendrez à recognoistre que ce sont les essaiz de nostre foy, et les tournois où nostre Maistre nous espreuve, pour nous couronner de sa gloire, si nous ren-
70 dons bon combat jusques à la fin. Que si jamais nous, ou ceux qui ont vescu devant nous, ont eu occasion de juger l'eslection et probation d'une personne par une
44-5. mais imaginer seulement les afflictions, D — 46. à esté A-A5 — 48. peut A^ D; entendre A' A^, exalter D — 50. desployer om. D — 51. mort considérer la fidélité D — 56. élaborée C — 59. sa vertu naist de sa misère om. Ai C — 60. penser om. D — 61. il om. D — 62. chauds et drus om. D — 64. que c'est des D — 72. l'affection et probation A'A-.
admirable constance, si jamais ils ont eu suject de louer et glorifier la bonté de Dieu, qui fortifie outre et par des-
75 sus la nature le cœur de ses serviteurs affligez, nous l'avons aujourd'huy en l'exemple de la vie et de la mort de ceste Royne, laquelle en peu de mots je vous representeray.
Le nom des Roys est vénérable en tous les endroicts
80 de la terre : mais entre nous Chrestiens, nous le tenons comme sacré. Tous Roys sont grands et honorables, mais principalement ceux qui sont de race de Roys, à la naissance desquels nous croyons présider une divinité, qui leur imprime ceste grandeur qui reluyt naturellement en
85 eux, que nous appelions communément Majesté. Ceste Royne Marie Stuart avoit eu cest heur d'estre née fille d'un Roy d'Escosse, qui n'estoit pas seulement un des plus vaillant et sage Prince de son siècle, mais aussi des plus noble du monde. Car il avoit tiré sa naissance de
90 quatre cens tant de Roys ses prédécesseurs, qui ont tous successivement régné en ceste Province. Province à la vérité un peu escartée du reste du continent, mais laquelle il semble que Dieu eust expressément reculée, pour estre plus asseurée et affermie en son estât, et pour luy donner,
95 sous le commandement de ses Roys, une incroyable durée.
Car il y a tantost dix-huict cens ans que ceste contrée
se conserve en mesme estât, sous mesmes Loix et mesmes
Princes, grandement aymée, obeye et estimée de ses
100 voisins. De cela sont tesmoings les belles et grandes
76. Tavùiis A — 80. la rerre A — 81 . sacré, et principalement en ux D — 82. des Rois A' A^ D — 86. c'est A A3 — 88 . vaillans
ceux
et sages Princes A' A^ C D, vaillans et sage Prince A5 — 89. nobles A'-A5 CD — 90. de 100 tant A3, cent tant C, d'un très-grand et quasi incroyable nombre de Roys Chrestiens ses D — 95. commendement A' A^ — 9)-6- sous mesme gouvernement une très longue durée : D — 99. obeye om. D.
DE LA ROYXE d'eSCOSSE 5
alliances qu'ils ont avec les Princes estrangers. Dequoy, pour n'estre ennuyeux en un si ample subject, je ne diray autre chose, sinon que les Roys d'Escosse sont les plus anciens Roys Chrestiens de l'Europe, et que les François,
lO) plus jaloux de leurs Princes que tous les autres peuples de la terre, ont choisi ceste nation pour estre garde et dépositaire du salut de leurs Roys.
Que si de l'estre paternel son origine est grande et honorable, elle n'a pas receu moins d'honneur du costé
iio de sa mère, qui estoit de ceste illustre Maison de Lorraine : car chascun sçait assez combien est grande et magnifique ceste famille là, qui a veu les armes heureusement respanduës par tous les coings de la terre pour la defFence de la Chrestienté, en laquelle les Royaumes de
II i Jérusalem et de Sicile sont comme tiltres de leur valeu et générosité et singulière pieté. Combien qu'il ne leur soit point nécessaire de rechercher de si loing ou de si long temps les tesmoignages de leur vertu, et tirer des tombeaux ou monumens enfumez de leurs ancestres la
I20 mémoire de leur vaillance et générosité, d'autant que la gloire de vaincre et triompher, qui est héréditaire à toute ceste lignée, passant de main en main de l'un à l'autre, est tellement apparue de nos jours en ceux qui ont vescu de ceste race, que le bruit qui en court encores tout frais
12) parmy la bouche des hommes se faict ouïr beaucoup plus haut que tout ce que nous en pourrions dire en ce lieu, ne parlons point de la debonnaireté du defiFunct Duc de Lorraine ; passons l'incroiable prudence et grandeur
loi. avec les autres nations. D — 103-4. sinon que les François D — 104. Europe, que A' A^ — 107. depositoire A' A^ — 108. estoc paternel D — 109. et illustre, elle D — 112. ses armes CD — 115. estenduës par D — II). Hierusalem A' A* C D — 116-17. Et bien qu'il ne leur soit nécessaire D — 124. tout récent D — 125. par la bouche D — 127. lieu. Xe A-A> C — 127-57. lieu, si est-ce qu'il semble qu'il nous seroit imputé à crime de l'oublier^ C'a bien D.
d'esprit, sçavoir et éloquence de feu Monsieur le Cardinal
130 de Lorraine, duquel onpeutdire deluy cequel'Escripture parlant de Samuel dict : Mort est Samuel, qui sacroit les Roys ; taisons le courage indomté des ducs d'Aumale et d'Elbeuf et de leurs autres frères, mais comment pourrons nous taire ou faire semblant de ne pas veoir le renom
155 et la gloire de feu Monsieur le duc de Guise, qui s'est rendu d'autant plus admirable entre tous ceux de ceste maison, que ceste maison est excellente entre toutes celles des autres princes de la terre ? Qui est le coin du monde où ne soyent imprimées les marques de sa val-
140 leur ? Faudra-il que l'Hongrie, l'Italie, l'AUemaigne, l'Espagne et l'Angleterre, qui l'ont tant de fois senty heureusement présider aux armes des François, viennent porter tesmoignage à sa louange ? veu que la France, au milieu de laquelle nous sommes, confesse par tout libre-
145 ment qu'elle luy doit son honneur et sa grandeur, et la Chrestienté sa conservation ? Mais nous sommes retenus de passer plus avant au discours de ses mérites, pour ce que nous voyons devant nous des rayons et rejectons de ce Prince, qui prétendent que c'est par leurs belles et
150 valeureuses actions que leur père doit tirer sa louange, non par une si froide commémoration que la nostre. Je croy certainement que ce sont là les flammes qui les eschauffent si vivement et poussent pardessus les pas de leurs pères à opposer leurs biens et leurs vies à l'impiété, pour affran-
155 chir, au pris de leur sang, l'honneur de Dieu, assiégé et combatu par l'heresie.
C'a bien esté un grand heur à ceste Royne de naistre en la famille de si grands et illustres princes, mais Dieu a de beaucoup favorisé sa naissance, d'avoir voulu adjous-
130. de luy ont. C — 158. autres des princes A; — 140. la Hongrie C; l'Allemagne C — 158. une famille si grande et si illustre, maisD.
i6o ter à l'honneur de son origine l'heur du siècle où elle naquit. Il estoit plein de grands et admirables princes : la terre n'avoit onques veu de si triomphans capitaines ; la discipline militaire estoit en grand honneur, et les lettres fleurissoient plus qu'elles n'avoient fait depuis mil ans, et
i6) les artifices et inventions mechaniques estoient plus excellentes qu'onques elles n'ont esté. Or ceste Princesse, estant née en Escosse en un tel temps et de tels parens, fut par le malheur et trouble du pais, après le decez de son père, menée en France à l'aage de six ans. Elle y fut
170 par l'exquise solicitude de sa Mère et de ses parens eslevée et nourrie, et y huma avec l'air du pais, la douceur des meurs du peuple, et en fin, par une singulière grâce de nature et soigneuse instruction des siens, devint avec l'aage la plus belle, la plus aggreable et la plus vertueuse
175 princesse que le soleil ait veu du siècle où nous vivons. Quelque fois void-on des vertus paroistre plus que l'ordinaire en des particuliers : mais de veoir tant de perfections se rencontrer tellement en mesme subject, qu'après que l'on y a admiré beaucoup de choses l'on n'y puisse
180 rien désirer, cela surpasse la loy et condition de nostre humanité. Et toutesfois cela s'est rencontré en elle : car outre ceste émerveillable beauté, qui arrestoit les yeux de tout le monde, elle avoit l'esprit si excellent, l'entendement si net, le jugement si certain, que l'aage ny le sexe
18) ne le sembloit endurer. Cela luy causoit une grandeur de courage, qui estoit toutesfois destrempée et amolie d'une telle douceur et modestie, qu'il ne se pouvoit rien veoir de plus royal, rien de plus gracieux. Ses mœurs et actions particulières estoient tant pleines de pieté et dévotion, qui
161. naquist A- D — 164. florissoient A^-A' CD — 166. qu'elles n'ont jamais esté D — 168. malheur et o;n. D — 175. au siècle D — 179. «^ A Aî — 181. c'est A — 185. ne le sembloient pas permettre. D.
O ORAISON FUXEBRE
190 sont les semences de toutes autres vertus, qu'elle sem-
bloit proprement un soleil entre les dames de son temps.
Cela fut cause que le Roy Henry second, le plus sage
prince de la terre, et la Royne sa femme, qui excède en
toute autre vertu, mais est admirable en prudence, desi-
195 rans marier leur fils aisné, Daulphin de France et héritier de la Couronne, et procurer en son mariage la fœlicité de ce grand et fleurissant estât, choisirent ceste princesse comme une perle exquise, pour la luy donner à femme. L'on ne peut dire avec quels applaudissemens de tout le
200 peuple, avec quelle congratulation de tous les princes voisins, avec quelle magnificence ce mariage fut célébré. Depuis, le Roy François, mary de çeste princesse, vint incontinent à la Couronne, portant le tiltre de deux Royaumes, de France et d'Escosse. Il portoit à cause de sa
205 femme le tiltre du Roy d'Escosse, mais il portoit encores à cause d'elle un tiltre plus grand et plus riche beaucoup, qui estoit du plus heureux et content prince que la terre ayt onques veu : car il avoit rencontré une princesse qui, outre un million d'autres rares et grandes vertus, s'estoit
210 entièrement composée à plaire à son Seigneur et mary, et y apportoit non le soing ordinaire de princesse, mais plus de peine et de sollicitude que ne font les femmes de médiocre qualité mariées à de grands princes. Chacun remercioit Dieu de ceste grâce. Et comme la fortune des
21 5 peuples ressemble ordinairement à celle de ceux qui leur commandent, tout le peuple François commençoit à espérer, soubs un si heureux et paisible mariage, une grande tranquilité ; mais comme la condition des choses
192. second, tres-sage Prince D — 193. qui excelle D — 194. autre om. D — 194-5. désirant D — 197. Estât François, D — 199. avec quelle conjouyssance D — 202. Depuis le mesme Dauphin mary D — 203. portant le nom de François second et le tiltre D — 212. que ne font les Dames D — 218. comme om. D.
humaines porte ordinairement que ce qui est monté à un
220 bien haut degré de félicité n'y peut pas longtemps demeurer, et y a je ne sçay quel envieux malheur qui cueille les espérances des hommes en leur première fleur, de peur qu'ils ne se poussent plus avant qu'il n'est permis à l'humanité, la mort du Roy François advint bien tost
225 après, qui troubla, avec le repos de la France, le bon heur de ceste princesse.
Elle porta avec tant de fâcherie ceste perte, et se lascha si desmesurement à son dueil que, ne pouvant trouver consolation à sa tristesse, elle délibéra de s'eslongner
230 du lieu où elle avoit perdu ce qu'elle aymoit mieux que soy mesmes. L'amitié de ses parens et alliez la retenoit, le regret de toute la France la rappelloit, la douceur de ce païs l'invitoit à demeurer : mais sa douleur, trop fresche et trop forte, estoit sourde à tout cela.
255 Elle se retira doncques en son païs, se délibérant d'employer toute son estude à réunir les espris de ses subjects, qui estoient des-ja fort divisez d'opinion et de volonté. Et certainement elle y apporta tant d'industrie et de prudence, que si le mal n'eust esté extrême et
240 presque irrémédiable et que la prudence humaine y eust peu profiter, elle en fut venue à bout : mais le mal avoit ja gaigné les parties nobles de Testât, et ne recevoit plus le conseil ny le remède des hommes. Tellement que ceste sage princesse se trouva incontinent emportée par la vio-
24s lence de ses subjets, comme feroit celuy qui se voudroit opposer contre le cours d'un torrent. Ainsi, espérant tousjours les ramener par douceur à la raison, elle se trouva incontinent surmontée par leur audace et se vit
220. ny A-A^ D — 229. esloigBer CD — 251. Va retenoit A A? — 232. Ta rappelloit A A3 — 256. de tous ses D — 240-41. irrémédiable, elle en fust venue au dessus D — 241 . fust C ; mais il avoit ja D — 242. gagné CD — 244. sage om. D — 246. Mais espérant D — 248. incontinent om. D.
comme captive entre leurs mains. Ils parlèrent lors de la
250 contraindre à se marier, pour l'espérance que beaucoup avoient de l'espouser, et la Couronne quant et quant. En fin elle espousa un seigneur du pais, qu'elle pensoit astre le plus agréable à tous : mais ce mariage qui sembloit estre désiré de tous ne fut pas si tost faict que plusieurs
255 des grands du pais en entrèrent en jalousie, s'estimans mesprisez que Ion en eust préféré un autre à eux. Et comme entre grands l'env^^e engendre incontinent la haine, et la haine les troubles et séditions, l'on veit aussi tost un grand nombre de conspirez qui tramoit sourde-
260 ment des desseins à la ruine du Roy, de la Royne et de Testât.
Ce seroit chose trop ennuyeuse de vous compter par le menu combien de fois ils ont tenté et combien de fois failly à exécuter leurs malheureuses entreprises : je vous
265 diray seulement ce que chacun sçait, qu'ayant un jour entrepris d'attraper le Roy et la Royne soubs la ruine d'une maison, estans advertis que la Royne venoit trouver le Roy en sa maison, ils mirent ordre d'y mettre quelques pouldres et engins pour la faire saulter : mais
270 la mine ayant joué plus tost qu'ils n'esperoient, la maison tomba auparavant que ceste princesse arrivast. Elle vint tout à temps pour veoir ce misérable spectacle, et plorer la fortune de son cher espoux, et implorer la vengeance d'une si cruelle et abominable meschanceté.
275 Ayant un peu ressuyé ses pleurs et repris ses espris, elle commença à vouloir employer l'authorité et la force
253. à son peuple : D — 256. de ce que l'on avoit préféré un D — 259. tramoyent A' A^ D ■ — 260. Royne, de A» A^ —263-4. combien de fois ils ont failly A' A= D — 266. entreprins A" A^, d'ensevelir D — 269. engin A' A- — 270. joué plus tard A> C — 271-3. tomba après que ceste princesse partit. Ce misérable spectacle luy ayant esté raporté, elle plore la fortune Aî C — 273. et implora A> C — 275. Et ayant A3C.
que Dieu luy avoit donnée pour venger par la rigueur des loix un acte si meschant et si abominable. Lors les conjurez pensèrent qu'il n'y avoit moyen d'asseurer une telle
280 meschanceté que par une autre plus grande, ny moyen d'esteindre le feu qu'ils avoient embrasé que par la ruine universelle du pais. Ils commencèrent à paroistre en armes descouvertes, pour parachever à vive force ce qu'ils avoient commencé par machinations et trahisons.
285 Geste pauvre princesse se veit incontinent assiégée de tous costez et de toutes sortes d'artiiîces, d'armes, de faux bruicts, de calomnie, de malveillance du populaire, qui la decognoissoit pour la longue absence, la reputoit comme estrangere et Françoise.
290 Lors la France et les autres princes voisins, advertis de ce desastre, commencèrent à l'appeller à soy, luy tendre les bras, et luy offrir tout office d'amitié : mais comme la Royne Elizabet d'Angleterre estoit sa plus proche parente et plus proche voisine, aussi fut elle la première
295 à luy offrir aide et secours : elle luy escrivit des lettres pleines de fraternité, luy envoya selon la façon du pais un anneau pour gaige d'hospitalité, luy offrit ses ports de son Royaume. Comme ceux qui ont l'ame innocente ne sont pas ordinairement soubçonneux, elle se fia aussi-
3CK) tost aux promesses de ceste Royne. Elle ne voyoit point qu'elle eust subject ny occasion de luy malfaire. Elle sçavoit au contraire qu'elle avoit infinies raisons de luy bien vouloir et la recueillir gracieusement. Premièrement, elle estoit Royne comme elle. Les Roys estoyent estimez
305 des anciens avoir tous leur origine de Jupiter. C'est pourquoy ils se sont tousjours reputez comme parens, et ont
278. et abominable D — 283. vives forces D — 285. se veoit A' A- D — 287. et de calomnie A' A» D — 288. qui Fa A; sa longue D; Fa reputoit A — 293. estoit la A' A= D — 297. gage CD; les ports D — 298. Royaume, comme A — 304-5. estimez anciennement D.
jugé avoir part aux afflictions les uns des autres. Elle estoit sa voisine. Les voisins sont estimez comme alliez et obligez à un mutuel secours aux calâmitez les uns des
310 autres. Elle estoit de mesme sexe. Ce sexe, pour estre plus infirme et plus exposé aux injures, est aussi plus plein de douceur et commisération. Elle estoit sa parente, voire si proche qu'elle n'en avoit point de plus. On dit que bon sang ne peut mentir ; et ceux desquels le juge-
515 ment n'est corrompu et dépravé participent d'affection et au bien et au mal de ceux avec lesquels la nature les a conjoincts. Que pouvoit donc faire ceste Princesse affligée par ses subjects, sinon suyvre la foy d'une Royne sa parente, sa voisine, son amye ?
320 Estant doncques contraincte de sortir de son pais, elle se jecta dans un port d'Angleterre où elle fut du commencement assez gracieusement recueillie. Mais bien-tost après elle s'apperceut que l'apparence de courtoisie dont on l'avoit au paravant invitée et depuis accueillie n'estoit
32^ qu'un piège que l'on tendoit à sa personne, pour la faire tresbucher en une extrême misère et captivité. Car incontinent qu'elle fut avancée dans le païs, sous couleur de vouloir l'asseurer, on luy donna des gardes, qui devindrent de jour en jour plus rudes et plus estroictes.
350 Lors elle commença à cognoistre où elle estoit reduicte. Mais plus on veit qu'elle cognoissoit son mal et se plaignoit de ce traictement, plus commença à redoubler la rigueur de ceux qui la gardoient, et sa servitude à devenir plus dure et fâcheuse,
335 Je croy que chacun juge assez quelle estoit l'occasion de ce mauvais traictement à l'endroict de ceste Princesse.
308. sont reputez D — 309. secours de leurs communes calâmitez. D — 317. donc om. D — 519. voisine, et en apparence son amye? D — 332. commença-t'on à D — 333, qui l'a A — 335. sçait assez qu'elle D.
DE LA ROYKE DESCOSSE 13
Elle avoit tousjours fort studieusement obsené la religion Catholique, et estant entrée en Angleterre, où la religion avoit esté nouvellement renversée, avec de
340 grandes et sanglantes impietez et cruautez, elle fut importunément sollicitée de se renger à ce schisme et nouvelle opinion. Mais comme elle se rendit constante en sa foy, ainsi ces barbares se rendirent opiniastres en leur infidélité envers elle. Dés lors les autheurs et conseillers du
345 remuement d'Angleterre, voyans que leur Roy ne n'estoit pas pour avoir jamais enfans, et que la succession du Royaume regardoit ceste pauvre Princesse captive, et qu'un million de pauvres Catholiques affligez respiroient sous l'espérance qu'un jour ils recouvriroient avec sa
350 liberté la liberté de leur religion, ils pensèrent à mettre sous mesme garde et sous mesme clef, avec ceste Princesse, la vengeance de mille cruautez qu'ils avoient commis en changeant Testât de la religion au pays. Ils craignoient que si elle eschappoit, et qu'elle vint un jour à
5)5 la Couronne, elle ne leur demandast compte de leurs actions. S'ils la faisoient mourir, ils sçavoient bien que les Roys ne sçauroient faire mourir leurs successeurs, et qu'il en venoit d'autres après elle qui ne seroient pas plus indulgens à leurs meschancetez. Ils pensèrent de la
360 garder bien estroictement, et ce faisant luy oster tout moyen de leur nuire, et aux autres toute espérance de succéder, elle vivant, au Royaume.
Ce malheureux conseil donna commencement à la misérable captivité de ceste Princesse, laquelle, pour la
365 descrire en un mot, a duré dixneuf ans tous entiers avec toute l'inhumanité que l'on se sçauroit imaginer, sans
357. fort exactement D — 340. rigueurs et cruautez D — 341. ranger A« A» C D — 345. ces gens-là se D — 349. recouvreroient A" A» C D — 349-50. avec leur liberté, celle D — 354. vinst C — 359. ils pensèrent donc D — 562. vivant-.au Royaume A3 C D — 366. toute inhumanité D ; l'on u A.
que l'intercession de tous les Princes de l'Europe, à qui elle appartenoit de sang, à qui sa fortune touchoit de conséquence, en ayt peu rien relascher. Car durant ce
570 temps elle a esté changée de quatorze ou quinze prisons, où elle a tant enduré, que si elle n'eust reçeu aide et consolation de Dieu, qui luy fortifioit le courage, il n'estoit pas possible par nature qu'elle supportast ce travail, Helas ! quelle prison est celle là, qui a duré dix-neuf
37) ans tous entiers, qui est aujourdhuy quasi la moytié de l'aage d'un homme ? Qui est le prisonnier de guerre, voire le misérable criminel qui ne consumast sa vie de chagrin et tristesse par une si longue prison ? Mais qui seroit l'ennemy si barbare, ou le juge si cruel, qui ne
?8o voulut imputer à rançon ou à peine à son captif ou prisonnier une si longue détention ? Comment, je vous prie, est-il croyable qu'une si grande Princesse, qui estoit née en telle grandeur et magnificence, sous laquelle et les Roys et les Royaumes se captivoient volontiers, à qui les
385 Princes les plus grands de la terre prenoient pour grand heur de complaire, ait peu porter ceste extrême misère et infortunée captivité ? Mais helas ! la fortune, s'il m'est permis d'ainsi parler, qui avoit triomphé de la couronne et du sceptre de ceste Princesse, et quasi comme planté
390 les trophées de la vicissitude sur ses ruynes, n'a peu dompter ne captiver sa vertu et constance. Car ces dixneuf ans la de prison l'ont tousjours veu, ores qu'en autre estât, ores qu'en autre habit, en mesme visage et en mesme propos ; et eussiez proprement dit qu'au mesme
572. luy om. A' A^ — 574. qu'elle A^ A*; est-ce là C — 375. presque la D — 376. de l'homme CD — 377. consommast D — 378. et de tristesse D; longue détention? D — 380-1. ou prisonnier om. D; longue prison? D — 386. supporter D — 387. infortunée or?i. D — 389- 90. planté nagueres A' A^, dressé nagueres D; par la vicissitude des choses mondaines sur D — 392. de la prison A' A^; veuë CD — 393. ores qu'un autre A A5 ; estât et en autre D.
i9^ temps que sa calamité triomphoit de sa grandeur et magnificence, que sa patience et fermeté de courage triomphoit de sa calamité. O grand et invincible courage, que la nouveauté et extrémité d'affliction n'a oncques peu non pas surmonter, mais esbranler ; que la longueur du
400 temps n'a oncques peu, non pas ravaller, mais fleschir. Combien de fois l'a on veu pendant ce temps consoler ses pauvres serviteurs, qui deploroient sa misère, avec quelle resolution mespriser les grandeurs de ce monde, se rire de ceste muable et instable Royauté, et préjuger
405 par ses discours qu'une ferme et asseurée félicité l'attendoit au ciel, non en la terre, entre les Anges et non entre les hommes ?
Cela certainement eust fleschi le cœur du plus sauvage Cyclope que les cavernes de Cicille ayent oncques
410 caché. Mais comme la constance et patience des innocens irritent ordinairement ceux qui sont nourris à la cruauté, la Royne d'Angleterre et son funeste conseil pensoient que ceste patience leur reprochoit tous les jours leur barbarie. C'est pourquoy, au lieu de s'addoucir par la
415 longueur et rudesse de la peine de ceste pauvre Princesse, ils s'aigrissoient d'avantage contre elle. Ceste mauvaise affection fut d'abondant irritée et enflammée par de nouveaux conseils et divers artifices curieusement recherchez pour parvenir à la fin que vous entendrez. Car ces
420 malheureux conseillers d'Angleterre, voyans, que leur Royne vieillissoit et que, si sa mort arrivoit, ils tomboient sous la légitime puissance de ceste pauvre prisonnière, qu'ils avoient et si outrageusement et si injustement tourmentée, ils pensèrent à prévenir leur malheur
396. que otn. D — 401. veuë C, l'a-t'on veuë D — 409. Sicille A' A^, Sicile CD. — 411- 12. cruauté, les ennemis qu'elle avoit pensoient D — 417-8. accreuë et enflammée D ; des nouveaux A' A» D — 420. conseillers d'Angleterre om . D — 4.24. ils om. D; de prévenir D.
l6 ORAISON FUNEBRE
425 quasi présent par une signalée meschanceté. Ils conjurèrent la mort de ceste princesse, comme le seul gaige de leur seureté. Ils commencèrent à semer mille faux bruicts, et de longue-main à luy imputer tout ce qui ne reùssissoit pas à bien à l'Angleterre; commencèrent à donner
430 mille peurs, mille impressions à la Royne leur maistresse, luy font croire que sous l'espérance que prenoient les Catholiques d'avoir la Royne d'Escosse pour Royne et protectrice, qu'ils entreprenoient contre son Estât; luy remonstrent ouvertement que, si elle venoit à la succes-
45) sion du Royaume d'Angleterre, comme le droict du pays l'y appelloit, que tous les grands d'Angleterre, et principalement tous les Officiers, ne pouvoient attendre qu'une entière ruyne et calamiteuse désolation. Ils la supplièrent d'avoir plus chère la vie de tant de ses pauvres serviteurs
440 que d'une seule femme, qui estoit de contraire religion, qui luy estoit faicte ennemye par la captivité en laquelle elle avoit esté par tant d'années détenue, et qui estoit l'unique espérance de tant de Catholiques ruynez, qui ne desiroient qu'à se relever sur son appuy.
445 Toutes ces remonstrances et prières avoient assez souvent esbranlé l'esprit de ceste femme : mais je ne sçay quelle honte et timidité, qui est naturelle en ce sexe, avec les menaces des Princes estrangers, l'avoient tousjours retenue. Mais pour rompre ceste glace et mener à 450 fin ce malheureux dessein, ses bons conseillers s'advisent d'imposer à ceste Princesse qu'elle avoit machiné la mort de la Royne. Elle en est souvent calomniée : mais pource
426. gage A3 C D — 451. faisans croire D — 433. qu' ont. D — 434. remonstrant A^, remonstrans D; en la succession A* — 436. luy appelloit A A>, l'appelloit A' A^ D ; que om. D — 439. de tant ses A A>, de tant de pauvres D — 442. détenue oin.D — 446-8. mais encore le naturel de son sexe avec les menaces D — 447. quelle A Aî D — 449. Mais om. D — 450. ces bons A^ A^, ces meschans s'advisent D.
qu'ils ne pouvoient dresser leurs artifices si dextrement que la vérité, ou plustost iimjossibilité du faict ne les
4)5 dissipast et renversast, tout cela n'a rien servi, sinon que, par les premières et soudaines fraieurs que l'on donnoit à la Royne d'Angleterre, elle en devenoit plus desfiante, plus soupçonneuse et plus cruelle, comme c'est le naturel des dangers de rendre ceux qui vivent parmy plus
460 farouches et revesches. Mais en fin ceste femme Angloise, de longue main nourrie au sang, se faschant d'avoir tous les jours les oreilles battues des faulses peurs que ses bons conseillers luy faisoient, se laissa aisément vaincre à leurs prières, et persuader à des considérations qui luy
46) proposoient la seureté de sa personne et son Estât.
Sa mort est donc résolue, sa vie est vouée à l'expiation de leur peur. Mais pour ce qu'il n'y a personne si impudemment meschant qui ne désire en mal faisant se pouvoir excuser, ils advisent de se ser\4r des Loix du païs et
470 du nom de la Justice pour violer le droict des gens et de nature. L'on commence à dresser une accusation contre ceste pauvre Princesse captive. Elle est accusée d'estre Catholique, d'avoir voulu troubler l'Angleterre, et attenter à la personne de la Royne. Les Anglois sont accusa-
475 teurs, tesmoins et juges contre elle. Vous diray-je puis après qu'elle a esté condamnée ? Quel nouvel exemple de sacrilège est cela? Une Rovne, née Rovne souveraine d'Escosse, femme douairière d'un Rov de France, belle sœur des Roys de France et d'Espagne, est accusée
455. leur artifice A^ D — 454. ne le D — 456. parmy les D — 458. cruelle. Comme A-A5, cruelle C ; et plus aigre : D — 459. ceux qu'y vivent A' A»; parmy om. D — 460. ceste princesse, de D — 461. nourrie parmy les siens, D — 462. fausses allarmes que ces D — 464. qu'ils luy A' A*, qu'ils luy proposoient pour la D — 465. et de son D — 466-