du Piedmont C D
800 Lon propose après l'un des Princes de la maison de Lorraine : qui est celuy d'entr'eux si despourveu de sens et de jugement qui voulust mettre un si pesant faix sur ses espaules, ou plustost se mettre soubs une ruine si présente et si certaine ? Quels moyens pourroit avoir le 805 plus commode de cette maison poursoustenir un tel poids qui est desja bien pezant, et que l'envie d'un tel nom aggraveroit encor davantage ? Et n'apportant pas à tant de peuples eslangouris le soulagement qu'ils en espèrent, quelle obéissance en devroit-il espérer ? Ces mesmes villes 810 et provinces, qui, prenans le changement pour remède, l'appellent aujourd'huy à l'Estat, ayans esprouvé sa foiblesse, se moqueront de luy. Les Princes establis de longue main, s'ils n'ont les succès bons en leurs affaires, voyent mesmes branler les Provinces soubs eux. Il n'y 815 a rien si instable que la puissance du Prince, qui ne se peut maintenir de sa propre force. Bref qu'apportera-il à cet Estât ? quel secours pour relever ses ruines ? Des finances, il n'en a point, des hommes encor moins.
On propose que lon luy donnera la fille d'Espagne en 820 mariage ; c'est un songe qui à peine pourroit tomber en l'esprit d'un homme malade. Qu'ils considèrent un peu avec combien de difficultez le Roy d'Espagne s'est laissé persuader de bailler sa seconde fille au Duc de Savoye, puissant Prince, estably en pays riche et paisible, et qui 825 avoit lors de grandes richesses espargnées par son feu père. Cette fille-cy est l'aisnée, qui a bien le cœur plus haut que la seconde : quand elle auroitune douzaine de frères, si feroit-elle difficulté d'espouser un Prince de moindre maison que la sienne. L'on dit : lon fera Roy celuy qui
805. le plus accommodé D — 808. peuples affligez D — 817. quels CD — 827. seconde et qu^d D — 829. on fera D.
850 l'espousera. C'est un grand douaire qu'il faudroit que le Roy d'Espagne donnast à sa fille. Quand cette conqueste seroît faisable, qui l'estimera si mal advisé de vouloir espuiser ses moyens pour conquérir un Royaume à un Prince estranger ? Quand ce Prince esleu, par le moyen
855 de ce mariage, se seroit estably, le Royaume de France ne seroit-il pas aussi redoutable, voire aussi ennemy à l'Espagne comme il estoit soubs François premier et Henry second ? Car les enfans de ce mariage seroient François, et ne seroient plus Espagnols. Les querelles et
840 inimitiez des Princes ne sont pas attachées aux personnes, mais aux Estats, lesquels ils hayssent autant qu'ils les craignent. Mais la fille d'Espagne n'ayant qu'un frère délicat, maladif et mal vieche, et partant à la veille de recueillir le plus grand Estât du monde, qui croira que le
845 Roy d'Espagne veuille mettre toutes ses couronnes sur la teste, tous ses sceptres en la main d'un puisné de Savoye, ou de Lorraine ; ou pour parler plus résolument, qu'il veuille permettre que sa fille espouse jamais autre Prince que de la maison d'Austriche ? Qui le pensera sera
850 quelque pauvre Plebée, qui ne sçaura que c'est que des affections des Princes, de la jalousie qu'ils ont de leur nom et de leur maison, pour la conservation, grandeur et accroissement desquels ils font tout ce qu'ils font. Et, hors la considération de cette grande succession, qui 855 croira que le Roy d'Espagne, le plus grand Monarque du monde, veuille colloquer la fille qu'il tient plus chère et plus précieuse que ses yeux avec un Prince dont la fortune est encor à bastir, subjecte aux changemens de ceux qui entreprennent de nouvelles conquestes, mesmes à la
860 faveur des peuples, et contre des Princes establis de
830. C'est un grand dot D — 843. et mal né D — 850. que c'est des D— 856. marier la fille D.
longue main (l'amour desquels a ses racines fort avant aux cœurs de la plus-part des habitans) pour veoir un jour son gendre courir la fortune de Dom Antonio, et sa fille reduicte à une fortune privée ?
865 Mais si cette fille est à donner à ce Roy esleu, comment accordera-Ion les pretendans ? quels regrets recevront ceux qui seront esconduits ? Qui est celuy d'entr'eux qui jamais vueille céder à son compagnon ? et qui n'aime mieux mourir mille fois que d'obeyr à celuy qui luy sera
870 préféré ? Monsieur du Mayne mesmes, ayant jusques aujourd'huy gouverné souverainement, s'accommoderail d'obeyr à ceux qu'il a commandez ? Le plus que pourra estre celuy qui sera esleu, c'est d'estre ce qu'est aujourd'huy Monsieur du Mayne : car le nom de Roy ne luy
875 donnera pas plus de puissance qu'en a le party dont il sera Roy. Combien sera-ce se ravaller, quand il sera Lieutenant gênerai de celuy qui ne sera que ce qu'il estoit ? Joint que c'est une qualité qui dépendra de la volonté de celuy qui régnera, qui la luy ostera, ou par sa présence
880 es armées, ou par une infinité d'autres artifices, qui luy sont d'autant plus à craindre, que tous ceux qui aspirent à et grade ont ouvertement déclaré les mescontentemens qu'ils ont de luy. C'est chose bien griéve de se soubmettre à ceux qu'on a mescontenté, mesmes quand ils
88) sont jeunes, et pleins encor d'ardeur et de promptitude. Sans doubte ce conseil de faire eslite de ces Princes ne nasquit jamais au cœur d'homme qui desirast leur bien ou leur grandeur. Mais l'estranger, qui perd l'espérance de pouvoir conquérir cet Estât, désire le ruiner et tout
890 ce qu'il y a de grand. Ce qu'il pense ne pouvoir plus commodément faire que en faisant eslire un jeune Prince
866. accordera-t'on D — 870. mesme D — 890. Ce qu'il iie pense ne pouvoir B — 891. qu'en faisant CD.
foible, qui, se voyant engagé par un tiltre d'honneur, sera obligé de se perdre et consumer pour le maintenir. Cependant une guerre nouée irreconciliablement, comme
89s cela, pourra durer quelque temps, et la ruine du Prince esleu arrester le cours des forces qui dévoient s'estendre hors du Royaume sur nos voisins.
S'il falloit venir à l'élection d'un Prince qui ne fust point du sang de France, Monsieur du Mayne seroit le
900 plus propre, et duquel nous pourrions espérer plus de bien. Car premièrement, pour sa personne, il est d'aage, tel que Ion le pourroit désirer, où ny la jeunesse n'a point trop de fougue et d'impétuosité, ny la vieillesse trop de caducité et d'infirmité. Il a un corps plein
905 de force et de vigueur et un port plein de majesté, les mœurs pleines de douceur et de clémence : davantage on peut dire qu'il est aujourd'huy un des Princes non seulement de la France, mais de l'Europe, et par conséquent du monde, qui a le plus d'expérience, a veu plus de
910 guerres, s'est trouvé à plus de batailles, a conduit plus d'armées, a assiégé plus de villes. Or outre sa valeur il est desja plus estably, et a plus de créance parmy les Provinces et les villes que nul autre. Car c'est tout ce que pourroit faire chacun de ceux qui sont nommez en con-
915 currence que d'apporter à ce grade, si tant est qu'ils le peussent, le crédit et le commandement qu'il a desja. Quatre années de commandement qu'il a eu ont lié soubs luy les membres de son party, obligé à luy ceux qu'il a préposé aux charges, et acquis une créance de luy qui
920 pourroit rendre son auctorité plus utile que de nul autre. Mais tant s'en faut que ce soit chose qu'il désire, ny qu'il vueille souffrir, ny que ses amis luy doivent procurer,