sçachans D
de moyens, chargé de haine, d'envie, de jalousie, dehors
650 et dedans le Ro\-aume, périra toutes et quantesfois que le Roy d'Espagne le voudra abandonner. A mesure qu'il aura besoin de quelque secours, il faudra bailler quelque Province, ou quelque ville, jusques à ce qu'en fin on l'ait despouillé, ou que les peuples mesmes, le mesprisant,
655 se jettent entre les mains d'un plus puissant. En fin les Espagnols et leurs adherans ne veulent qu'une chose, rendre les François irréconciliables. C'est à quoy ils travaillent, c'est ce qu'ils pensent faire par ces élections. Car ils sçavent bien que, pourveu que cela soit, il faut
6éo que la longueur de la guerre, la langueur de la France, le feu des haines civiles leur mette ce Royaume en proye. Que serions nous alors ? que deviendrions-nous. Messieurs ? Espererions-nous mieux que ces pauvres Indiens, dont en moins de cent ans 41s ont dépeuplé le tiers du
665 monde par toute sorte de cruautez et de supplices ? Il faudroit attendre pis, car ils congnoissent nostre inclination plus aliénée de leur obéissance, nostre courage plus impatient de leur servitude et noz esprits plus capables des moyens de nous en délivrer. Mais nous en
670 particulier, esquels résident les anciennes reliques de la majesté de noz Rois, qui avons jusques aujourd'huy tousjours veillé et travaillé pour garantir cette couronne de l'invasion des estrangers, qui avons tant faict de démonstration d'improuver leurs ambitieux desseins, qui n'avons
67, pas seulement voulu ouyr leurs prétentions, et les avons condamnez par nostre mespris et nostre absence, que devrions-nous attendre ? Ils ont conquis le Portugal sans main mettre, sans résistance ; c'estoit une Province de
654. mesprisans D — 662 que dtrvieiidrons-aous B — 666. cc^notssent C, connoissent D.
132 SUASIOX DE LARREST
leur langue qu'ils cernoient de tous costez, que la succes-
680 sion leur deferoit, en laquelle personne que fort difficilement ne les pouvoit troubler : toutesfois y ont-ils laissé en charge ny en honneur aucuns des anciens officiers ? Ils ont changé jusques aux Abesses des Monastères de Nonains, lesquelles ils ont transféré en Espagne. Ils n'y
685 ont laissé mesmes aucunes des dignitez des Eglises, et à peine les Docteurs regens des Escoles. Cette nation, Messieurs, a de grands, sages et profonds conseils pour asseurer ses conquestes ; mais certainement, entre autres vertus qu'elle a admirables, c'est qu'elle sçait bien chastier
690 ceux qui ou par trahison luy vendent, ou par lascheté luy abandonnent leur pays.
Mais, pour deviner quelle seroit vostre condition, il ne faut pas tant discourir sur l'advenir, il ne faut que nous souvenir un peu du passé, et conclure par une rai-
695 son trop certaine et trop évidente qu'ils ne vous traicteroient pas mieux, estans leurs subjects, qu'ils ont faict lors qu'ils vous recerchoient et flattoient pour recevoir leur joug. Apres que vous vous serez bien imprimé cette maxime, souvenez-vous qu'aussi tost que cette gar-
7CX) nison, qui est des plus disciplinées, est entrée en cette ville, vous avez ouy les cris des pères et des mères, deplorans la pudicité de leurs enfans, violée. Vous y avez voulu apporter le remède des loix ; aussi tost ils vous ont faict congnoistre qu'ils estoient icy pour donner la
705 loy et non pas pour la recevoir et qu'ils ne recongnoissoient en rien la justice. Vous avez veu, et non je croy sans larmes et souspirs, des filles des meilleures maisons de ce Royaume servir de garces appoinctées aux Capitaines
704. cognoistre C, ccnnoistre D — jo]. recooiioi:soieut C, reconnoissoient D.
de leurs Regimens. Vous avez veu durant le siège de
710 cette ville une partie de voz citoyens, estendus par les
rues, mourir de rage de faim, battant leurs testes contre
les murailles, et ouv au mesme temps Dom Diego de
Mendose pour consolation leur conseiller de moudre
les os de sainct Innocent et en faire du pain. Quelle
71S horreur, quelle detestation, qu'on ne se contentast pas de
nous faire sévir les uns contre les autres, nous soûler
de noz concitoyens, si encores on n'eust esguisé nos dents
par une enragée impieté, pour dévorer les os de noz
pères, et, par une cruauté plus tragique que celle d'A-
720 trée, diffamer nostre mémoire, nous rendre abominables
et à Dieu et aux hommes à l'advenir !
Mais pourquoy cerchons-nous des instructions hors l'enclos de ce Palais ? Toutes et quantesfois que nous jettons la veuë sur ces sièges et que nous y recerchons de 725 l'œil ceux que nous y avons veu seoir parmy nous, avec tant de réputation en ce Royaume et d'admiration par toute l'Europe, ne nous souvenons-nous pas que c'a esté le conseil des Espagnols, qui, avec les mains des brigands de cette ville, les a arraché d'icy, pour les traîner dans 730 les prisons, les meurtrir, les mettre en spectacle au milieu de voz places ? Le seul Président qui restoit en ce Parlement, qu'on pouvoit nommer à bon droict la merveille des lettres, l'ornement de la France, l'estonnement de toutes les nations estrangeres qui ont quelque goust -;î des sciences, venant au Palais, a esté pris, trainé, terrassé, emprisonné, condamné par des personnes non seulement privées, mais infâmes et scelerées, bourelé et exposé en trophée à la veuë du peuple, sans que ses
711. battans D — 712. Dom om. CD — 716. faire servir C — 729. arrachez CD.
134 suAsiox DE l'arrest
enfans et parens osassent seulement regarder le corps
740 pour luy donner l'honneur de la sépulture. Et quel estoit son crime, Messieurs ? Il estoit François, il estoit eminent en dignité, il estoit célèbre en érudition ; la France en tels hommes avoit encor des arcs-boutans et des estançons de sa grandeur. Toutefois je confesse qu'il y
745 en avoit un autre, lequel (sans troubler neantmoins le repos des morts et blasnier leur mémoire) je croy ne se devoir point taire en cet endroict, c'est que trop mollement il s'estoit opposé aux violences, aux brigandages de ceux qui l'ont assasiné. Il a nourry les
750 t^'gres qui se sont repeuz de son sang, et, pour avoir peu considerément pensé que la patience r'ameneroit ces gens-la à la raison, il a laissé croistre l'audace jusques à cette effrénée pétulance, de laquelle il a sent}' les plus aigres effects. Et ainsi, pour avoir trop craint, il a souf-
755 fert ce qu'il craignoit, et, ce qui est plus déplorable en sa fortune, c'est qu'il ne luy est rien advenu qui ne luy ait esté predict et dénoncé, voire céans et publiquement : vous-vous en souvenez. Messieurs, et par qui. Or, si ce jour funeste le sort tumba sur peu, n'estimez-pas pour
760 cela que ce fussent les bornes de la cruauté de ceux qui avoient faict le project de cette tragédie. Si la fureur du peuple eust secondé, comme ils esperoient, les premiers efforts de leur rage, vous y fussiez tous passez, et avec vous tous les plus apparans de la ville. Les roolles n'en
765 ont-ils pas esté trouvez ? Faictes, Messieurs, que la grâce tant signalée que Dieu vous fît cette journée n'aj^e pas seulement servv à vous délivrer de ce darger, mais encor qu'elle vous ouvre les esprits pour vous garantir de mille et mille semblables qui vous conduiront (si vous
770 n'v pourvoyez aujourd'hu}') à vôtre ruine certaine.
Nous devons appréhender comme hommes le danger
qui nous menace tous ; nous devons appréhender comme François la calamité qui se prépare à cette monarchie; nous devons appréhender comme officiers de ce Parle- -5 ment l'infamie d'avoir souflfert l'eversion des loix. Mais nous devons appréhender plus que tout cela la perte asseurée de la religion Catholique en ce Royaume et celle du Christianisme en l'Europe, à laquelle sans double nous traineroit la suitte des desseins que Ion trame maintenant,
780 si la bonté de Dieu et la prudence et le courage de ce digne Sénat n'en arrestoit le cours. Car vous voyez toute la noblesse de France, et une bonne partie des villes qui sont joinctes avec le Roy de Navarre, en intention de le ramener à l'Eglise, et par ce moyen défaire cesser l'here-
785 sie en ce Royaume. Chacun sçait ce que peut l'exemple des Roys en un estât. Si le Roy de Navarre se faict Catholique, indubitablement les autres suivront, et y aura presse à qui reviendra le premier. Que si Ion va procéder à une élection, ou de l'Infante, ou d'un Prince estranger,
790 fondée sur ce que le Roy de Navarre ne doibt point estre receu par le Pape, qu'en arrivera-il? sinon que Ion le contraindra de demeurer en Testât qu'il est, et rendraon tousjours la Noblesse et les peuples qui sont avec luy plus ennemis de nous qu'ils ne sont. Car, puis que la.
795 seule conservation de l'Estat les a armez contre nous, quelque considération de la religion que Ion leur aye proposé, que nous seront-ils quand nous l'aurons, entant qu'en nous est, ruiné ? à vostre advis voudront-ils reconnoistre un Roy que leurs ennemis auront esleu, et
800 mesmes un estranger ? Vous croistrez donc la justice de leur cause, vous leur croistrez le courage et les ferez combattre par nécessité, qui est un grand aiguillon à la .