LES INITIATIVES D'UN CURÉ DE CAMPAGNE
de réglise. Occupés douze heures durant, de midi à minuit ou de minuit à midi, ils s'étaient déshabitués de toute pratique religieuse : ils vivaient à peu près en païens, s'occupant uniquement des choses matérielles.
Les enfatnts ne recevaient plus guère d'instruction religieuse : les parents n'y attachaient pas beaucoup d'importance, et, déplus, il était difficile au curé, déjà très avancé en âge, de réunir ces bambins, dont beaucoup préféraient courir à travers bois plutôt que de venir réciter le catéchisme.
Et, si nous voulons tout dire, nous serions obligé de noircir encore ce tableau, déjà bien sombre, de la vie morale et religieuse delà Vieille- Loye.
C'est à ces mécréants — comment les appeler autrement? — qu'il y a quelques années, M. Tabbé Tervaux fut envoyé comme pasteur.
Le poste, humainement parlant, n'était pas fait pour éveiller beaucoup d'ardeur chez un nouveau titulaire. Comme il eût été naturel que celui-ci prononçât le fiameux : « Il n'y a rien à faire ! » Mais ce qui eût découragé beaucoup d'autres, fut, pour cet homme de Dieu, un excitant à l'action. Il sentit qu'il y avait tout à organiser, et non point rien à essayer.
Mais par quel bout commencer cet effrayant travail apostolique ? Dans quel coin de terre, en ce pays inculte, jeter la première semence chrétienne ? Question angoissante, et que certains se posent parfois... toute leur vie. Le plus difficile en pareil cas, est d'établir le contact : avec l'aide de Dieu, beaucoup de persévérance et un peu d'habileté, on y arrive plus ou moins vite, mais on y arrive toujours.
De tout cœur, le nouveau curé de la Vieille-Loye pria donc la Providence de ne pas l'abandonner. Quant à la persévérance, il en avait une provision plein son âme. Enfin, pour acquérir l'indispensable habileté, il
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se contenta de beaucoup examiner et de beaucoup réfléchir.
11 fit ses visites et constata que, chez les meilleurs, on le considérait comme un être inutile, ayant un métier de paresseux et de propre à rien... Il ne se découragea point. Surtout, il sut se montrer de caractère bon, ouvert, sympathique. Peu à peu — il y employa plus d'un an — il se rendit un compte exact de Tétat d'esprit de la population, de ses besoins et des influences dominantes.
Ceci fait, il résolut d'agir. Déjà, l'élément féminin avait en partie retrouvé le chemin de l'église.
Mais, pour atteindre l'âme de ses paroissiens, l'abbé Tervaux pensa qu'il lui fallait atteindre d'abord leur corps et donc qu'il devait organiser quelque chose qui leur serait d'une utilité purement matérielle.
Ce « quelque chose » fut une minuscule coopérative de consommation.
Avec beaucoup de verve, M. Goyau a jadis raconté comment le digne prêtre devint épicier; l'on nous permettra de reproduire cette page, l'une des plus vivantes de ses belles études Autour du catholicisme social^ : «... C'est aux besoins matériels de ses paroissiens que le curé de la Vieille-Loye voulait d'abord aviser. Son ministère durait depuis dix-huit mois environ, lorsqu'il interpella cinq de ses voisins, que la soutane n'effrayait point. « L'épicerie est chère, leur dit-il en « substance; pour maintenir une certaine hausse des « prix, les trois fournisseurs concurrents s'accordent « entre eux ; vous êtes contraints d'acheter à crédit, « puis de signer des billets, et parfois même de conte sentir hypothèques sur vos lopins de terre ; et sur le
1. Cf. Autour du catholicisme social, première série, p. 136 (Perrin, éditeur, Paris, 1897).
bu la mer, on peut boire Tétang, dit un proverbe patois. Le curé but avec bonheur un petit « bouillon ». Une étude des coopératives de chemins de fer et Texpérience le rendirent plus compétent en la matière. Cependant un rire méchant secouait le village : il était si facile de chansonner pareille situation... »
Les débuts ne furent donc ni brillants ni faciles pour le nouveau pasteur de la Vieille-Loye.
Mais il tint bon.
Ceux de ses paroissiens qui avaient trouvé leur bénéfice à se fournir à la coopérative ne furent point assez sots pour retirer leur clientèle à l'institution naissante.
Les adversaires durent donc inventer autre chose que des quolibets. Ils s'avisèrent, un beau jour, que le curé en gardant au presbytère une provision de pétrole, qui dépassait sa consommçition, mettait gravement en danger cet immeuble communal, lequel, d'ailleurs, était affecté au logement des pasteurs de la paroisse et ne devait point se transformer en maison de commerce. Il fallait donc que le curé fermât son épicerie, illégalement ouverte.
M. le curé obéit à cette injonction.
Mais, en croyant tuer la coopérative, ses ennemis assurèrent son développement. Les quelques sacs de denrées et les quelques bidons d'essence furent transportés chez deux braves femmes qui, moyennant un traitement de deux cents francs, se chargèrent de la vente. Dès lors, beaucoup qui avaient refusé d'aller se fournir au presbytère, n'hésitèrent plus à se rendre dans une maison neutre qui leur vendait à meilleur compte que les marchands de la localité. « On essaya bien, raconte M. l'abbé Brouillet, de fonder une institution pareille en face de celle du curé, on n'y réussit pas. D'ailleurs tout le monde était admis, bien que
se lamentent de préférence sur le sort qui est fait aux petits commerçants, ou plus exactement à quelquesuns d'entre eux. Assurément, la situation de ces individualités est digne d'intérêt et, autant que faire se peut, il faut s'appliquer à leur trouver une compensation. Mais, avec M. Tabbé Brouillet, nous dirons volontiers : « L'évolution nécessaire contrarie toujours quelques vieux rouages, et vraiment faut-il pour la routine de quelques-uns pressurer tout le monde? Impossible de parler d'antialcoolisme sans contrarier les cafetiers, de simplicité sans faire tort aux modistes, de syndicats sans obliger à disparaître quelques intermédiaires. Et si la cause de ces sacrifiés parait préférable à celle du public, ne parlons pas davantage d'hygiène pour ne pas supprimer Ist clientèle ordinaire du médecin et du 'pharmacien. » Mais nous ne voulons pas instituer un débat sur un pareil sujet : il nous suffira de constater qu'à la Yieille-Loye la coopérative servit très heureusement à transformer le pays.
Ce n'était là d'ailleurs pour M. l'abbé Tervaux qu'un premier pas dans la voie des œuvres sociales.
Cet apôtre voulait gagner les cœurs de ses paroissiens afin de toucher leurs âmes ; aussi était-il résolu à organiser à la Vieille-Loye toutes les institutions de nature à satisfaire quelqu'un de leurs besoins.
Mais le digne pasteur est un homme pratique : il ne crée une œuvre qu'après avoir assuré le bon fonctionnement de celles précédemment établies. C'est ainsi, qu'il organisa tout d'abord une association de secours mutuels ; elle permet de faire venir deux fois par semaine à la Vieille-Loye le médecin de la ville voisine
ment terrible et qui a son écho dans les plus petits endroits... » M. Tabbé Brooillet termine son étude par cette déclaration : « Voici le moment de former des associations paroissiales ; il y a dix ans, à la Yieille- Loye, à peine un quart des hommes auraient osé s'inscrire; aujourd'hui, Fassociation comptera tous les chefs de famille sans exception. » Ce simple fait en dit plus long que tous les discours sur Tefficacité des initiatives sociales d'un modeste, mais dévoué curé de campagne.
s'employer. Et puis, longtemps înactive, elle finit, lentement et insensiblement y par s'évanouir. N'est-ce pas là rhistoîre de beaucoup d'entre nous?
Désormais, les catholiques français ne pourront plus, vis-à-vis de leur conscience, invoquer semblable excuse.
Les Semaines sociales comblent, en effet, une lacune : elles viennent indiquer aux hommes de bon vouloir ce que Ton peut faire, et, j'irai même plus loin, ce que l'on doit faire. Durant six jours, on examine en commun, au point de vue théorique et au point de vue pratique, ce qu'il serait utile d'entreprendre. Chacun apporte le résultat de son expérience et il est impossible qu'un tel enseignement mutuel ne donne pas d'heureux fruits.
D'ailleurs les faits sont probants : l'institution, nouvelle en France, et due à l'intelligente initiative de la Chronique du Sud-Est, fonctionne depuis plusieurs années déjà chez nos voisins d'Outre-Rhin, sous le nom de cours pratiques sociaux. C'est de l'organisation allemande que nos amis lyonnais se sont en partie inspirés.
Les cours pratiques sociaux allemands se tiennent chaque année, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre; les hommes les plus marquants y viennent donner une série de leçons, touchant à la fois aux problèmes d'ordre théorique et aux diverses applications de ces doctrines. « Les conférences, était-il dit dans le programme initial de ces cours, devront s'étendre aux questions essentielles du vaste domaine social. On insistera beaucoup sur les principes, en
part au « cours social » organisé par le Volksv
rein ^ . »
Une institution aussi féconde méritait d'être essayée^ en deçà des frontières germaniques. C'est ce qui a été fait à Lyon au commencement d'août 1904 et ce qui a été renouvelé Tan passé à Orléans et le sera cette année à Dijon.
La tentative lyonnaise a obtenu, on peut TafiBrmer, un plein succès.
Un seul chiffre suffit à le prouver : la Semaine so^ date a réuni six cents adhérents et auditeurs, payants et présents.
Et l'on peut également déclarer que ces adhérents ont été généralement satisfaits puisque, par acclamation, Ton a décidé de renouveler Fessai. C'est à Orléans qu'en 1905 s'est tenue la Semaine sociale et c'est à r Union d*études des catholiques sociaux qu'on a confié la charge d'en maintenir l'unité doctrinale.
Le succès de la tentative de nos amis s'explique par plusieurs raisons.
D'abord cette tentative répondait évidemment à uu besoin du moment.
Dans les milieux catholiques, on sent de plus en plus la nécessité de s'orienter dans la voie sociale ; seulement dans cette voie on désire avoir des guides...
— Mais il y a les livres, direz-vous.
— Assurément, et beaucoup les consultent. Toutefois, un très grand nombre de lecteurs sont heureux de
\. MB' Kannengieser, Uétaj)es en étapes (Lethielleux, éditeur, Paris, 190i), p. 80.
Donc, à la base de toute action, il doit y avoir une doctrine, précise, raisonnée et sciemment admise.
Mais, de même que la pratique sans la doctrine ne peut donner que des résultats incomplets, de même la doctrine sans la pratique reste à peu près un stérile passe-temps de dilettante ; il faut donc Punion intime (le Tune et de l'autre.
Cette union a été très intelligemment réalisée durant la Semaine de Lyon.
Chaque leçon doctrinale était suivie d'un cours présentant, beaucoup plus accusé, le caractère pratique. Je citerai, à titre d'exemple, les conférences de M. Duport, président de l' Union du Sud-Est^ sur les syndicats agrii»oles, de M. Glas sur les assurances rurales et de M. Durand sur les caisses de crédit.
Pour donner une idée du caractère éminemment utile de ces causeries, il me suffira de dire que MM. Duport, Glas et Durand ne se sont pas contentés de re- Iracer l'historique et d'indiquer, dans ses grandes lignes, l'organisation des diverses institutions qu'ils avaient reçu mission de présenter aux auditeurs de la Semaine.
Après avoir exposé les notions générales, indispensables préliminaires de toute étude de détail, ces « professeurs )) ne dédaignèrent pas d'initier leur auditoire aux plus menues questions du fonctionnement normal. Ils allèrent même plus loin et signalèrent les moyens ou même les « trucs » à employer pour créer avec succès ces institutions.
11 ne nous semble pas mauvais de reproduire ici quelques-uns des conseils de ces hommes d'expérience : ils pourront être entendus avec profit.
laissez jamais partir vos auditeurs sans faire signer à ceux que vous aurez convaincus — ne seraient-ils que deux ou trois ! — une formule d'engagement en vue de l'institution proposée : il faut, à tout prix, qu'au sortir de la réunion, ladite institution soit fondée. Sous aucun prétexte, ne renvoyez à une assemblée ultérieure.
Ces conseils seront d'autant plus facilement suivis que vous donnerez à vos institutions une étendue territoriale plus restreinte : la commune ou la paroisse sont les circonscriptions préférables, parce qu'elles permettent de grouper des gens qui se connaissent tous. Contrairement à une opinion a prioriy on constitue avec moins de peine le bureau d'une association communale que celui d'une association cantonale ou surtout départementale : pour diriger une de ces petites associations, un paysan intelligent et sans instruction générale est parfaitement compétent ; et puis en raison même du caractère restreint du groupement, chacun s'y considère chez lui et chacun exprime son opinion. A la tête d'un groupement beaucoup plus étendu, un simple cultivateur se trouvera mal à sa place ; il faudra là un « monsieur » et les choses n'en iront pas toujours mieux.
— Mais, direz-vous, ces associations minuscules ne peuvent entreprendre certaines opérations qui exigent, pour leur réussite, un assez grand nombre de membres et un gros chiffre d'affaires : ainsi, il leur sera difficile de profiter du système de coopération, car le chiffre de leurs achats sera bien trop faible pour obtenir une réduction appréciable.
— C'est là, en effet, un inconvénient des groupements paroissiaux ou communaux. Mais, rassurez- vous, ce désavantage n'est qu'apparent. 11 disparaît dès que les groupements communaux ou paroissiaux se fédèrent : la fédération des syndicats et des diverses associations d'un arrondissement ou d'un département, voire même
voulut bien prendre l'entreprise sous son haut patronage et Téminent prélat prononça, au cours d*une des réunions du soir, un admirable discours qui permit aux catholiques sociaux de saluer en lui un Ketteler français.
Malgré les difficultés et les préoccupations de Fheure présente, tout fait espérer, au moment où nous écrivons, un même succès pour la Semaine sociale qui, prochainement, va se tenir à Dijon. Le programme conserve le caractère doctrinal et pédagogique qui a fait Poriginalité des réunions de Lyon et d'Orléans. Le nouvel évêque du diocèse, M*^' Dadolle, qui, alors qu'il était recteur de TUniversité catholique de Lyon, avait déjà manifesté sa bienveillance aux organisateurs, a bien voulu leur continuer son appui et promettre de prononcer, cette année, le discours d'ouverture. Les promoteurs ont donc raison d'être sans crainte sur le résultat de leurs efforts : un nouveau succès consacrera définitivement en France l'institution des Semaines sociales.
L'idée, nous l'avons reconnu, est d'origine allemande, mais, en se réalisant en notre pays, elle a acquis une particulière puissance de rayonnement : c'est ainsi
Contrat de travail et salaire, par M. l'abbé Ch. Antoine;
La protection légale des travailleurs, par M. Eugène Duthoit ;
Le syndicat professionnel et les institutions économiques, par M. Martin Saint-Léo D ;
Les sociétés de secours mutuels, par M. E. Dedé;
Les syndicats d'employés, par M. Zirnheld ;
Les syndicats ouvriers allemande, par M. G. Blondel ;
L association professionnelle agricole, par M. Milcent;
V école par V association familiale, ip2iT M. A. Crétinon;
V éducation populaire par, M. Max Turmann ;
Les retraites ouvrières : les derniers projets de loi et la mutualité, par M. A. Boissard ;
Les assurances mutuelles agricoles, par M. le Comte Baguenault de Puchesse.
Séances générales du soir: Discours d'ouverture de S. G. M»*" Touchet; conférences de M. P. Imbart de la Tour et de M. Tabbc Lemire.
PROPAGANDE DlDÉES : LES « SEMAINES SOCIALES ». 187
que les Italiens du Nord ont, Tan passé, organisé quelque chose d'approchant; c'est ainsi que les catholiques espagnols ont tenu, dans les premiers jours du mois de mai, une Semaine sociale^ au cours de laquelle ont professé le P. Vicent et M. de Cépéda que nous avions eu Theureuse fortune d'applaudir aux réunions de Lyon ^ . Nous souhaitons qu un tel mouvement se généralise.
\. Dans El Noticiero du 1«' au 20 mai 1906, le D' Séverine Aznar a publié une analyse très vivante et fort claire des cours sociaux professés à Madrid.