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la Croix-Rouge dressa un tarif pour ces mêmes travaux. Celui de Chantenay avait fait afficher des séries de prix dans son ressort. L'association des bûcherons de La Fermeté avait fondé, à côté de lui, un syndicat de domestiques de ferme. Les femmes mêmes se laissèrent gagner et, en 1892, se constitua, dans le Cher, à Saint- Amand, un syndicat des laveuses de lessive I

Ainsi donc, le succès avait dépassé les espérances des meneurs : d'après les publications officielles du ministère du commerce, le Cher et la Nièvre comptaient, en 1892, 28 organisations d'ouvriers du bois avec 3.893 adhérents, et, en 1893, 34 syndicats avec 5.158 membres ^ Mais ce succès très rapide, — trop rapide pour être durable, — fut en partie la cause de la décadence progressive de ces associations : ayant obtenu satisfaction pour leurs salaires ^, les bûcherons sentirent de moins en moins Futilité des groupements professionnels :

Les associations de 1891, sorties de la grève qui s'était produite partout à la fois, avaient conservé l'empreinte de cette origine : leur vitalité devait se borner au temps que dureraient les conflits aigus... Les adhérents timorés se cachaient de leur affiliation et ne faisaient pas de recrues,

1. La Fédération départementale des syndicats de bûcherons du Cher a tenu sept congrès dont voici les dates : 27 mars i89i, juin i892, 2 octobre 1892, 23 avril 1893, i^' novembre 1893, février 1894 et 29 avril I8î)4.

2. M. Roblin reconnaît que l'élévation subite des salaires en 1891 eut pour conséquence de ruiner un certain nombre de commerçants qui, dans leurs achats de coupes, avaient tablé sur des tarifs bien inférieurs : '< Beaucoup demarchands de bois, les plus pauvres, dit-il, avaient cessé leur commerce à la suite des grèves. Ils n'avaient pu faire face à leurs engagements : leurs coupes avaient été achetées trop cher et ils avaient été obligés de donner aux ouvriers des sommes supérieures à celles qui leuravaient servi de base pour l'estimation. Leurs bois avaient, de plus, subi des retards pour l'exploitation, el les propriétaires avaient réclamé^ nonobstant la grève, l'argent qui leur était dû. Ces marchands de bois, qui n'avaient aucune avance et qui comptaient sur l'écoulement de leurs produits pour se libérer vis-à-vis de leurs vendeurs, s'étaient ruinés. » (Cf. op. cit., p. 20!.)

La tactique, inaugurée par les militants vers 1901, devait contribuer au relèvement des tarifs et, par contre-coup, à la prospérité de leurs syndicats.

Les marchands de bois affirmaient qu'il leur était impossible de consentir des salaires plus élevés, parce qu'au moment où ils achetaient les coupes aux propriétaires, ils ignoraient les prétentions que formuleraient les bûcherons : les achats faits, ils ne pouvaient rien changer aux chiffres maxima qui avaient servi de base à leurs calculs.

Les chefs des syndicats, déclare M. Manger, résolurent de « mettre les marchands dans Timpossibilité de pouvoir se servir de ce prétexte en les informant longtemps à Tavance des conditions de travail que les ouvriers syndiqués étaient disposés à leur réclamer pour chaque coupe distincte ». M. Mauger donne, à ce sujet, dans le Mouvement socialiste ^ d'amples indications. Deux ou trois mois avant l'époque de la mise en adjudication, les associations syndicales désignent des délégués pour procéder à la visite des coupes et à l'estimation des prix de façon. Ces tarifs sont soumis au bureau du syndicat. Puis, les décisions prises sont rédigées sous forme d'affiche. On en envoie des exemplaires à tous les marchands de bois de la région, aux propriétaires et aux journaux locaux ; enfin, on en fait placarder quelques-uns dans les communes intéressées.

Lorsque la vente ou l'adjudication a eu lieu, un représentant du syndicat entre en relations avec l'acheteur ou l'adjudicataire. Si l'accord s'établit, le délégué passe un contrat aux termes duquel l'exécution de l'exploitation est confiée au syndicat qui embauche, débauche, veille à ce que l'abattage s'exécute suivant

\. 15 novembre 1ÎK>4, p. 158.

munes, Theure du commencement et de la cessation du travail est annoncée par une sonnerie de clairon. C'est un délégué du syndicat, qui distribue aux travailleurs la somme qui revient à chacun d'eux. Dans le cas où le marchand de bois paie directement aux bûcherons, nombre de syndicats émettent la prétention de recevoir du commerçant la différence entre le prix accepté et celui promis aux non syndiqués. Il est à peine besoin de dire que ces conditions ne sont pas acceptées en tous lieux, ni par tous les patrons : nous pourrions citer des cas où, plutôt que de céder, les employeurs ont menacé de ne faire procéder à aucune coupe durant Tannée, — et force a été aux salariés d'abandonner leurs revendications.

Néanmoins, il semble bien que la tactique syndicale réussisse fréquemment. Nous n'en voulons d'autres preuves que le nombre croissant des associations bûcheronnes : au 1®' octobre 1903, la Fédération nationale en groupait 47 et, deux ans plus tard, ce chiffre s'élevait à 113 ^ Ce sont là les renseignements fournis par les chefs du mouvement ; mais nous ne disposons pas, à leur endroit, de suffisants moyens de contrôle, sinon quant à leur total, du moins quant à leur vitalité vraie.

Les syndicats de bûcherons étaient disséminés sans aucun lien entre eux. L'espèce de trait d'union qu'était la Bourse du travail de Bourges ne pouvait suffire à une action d'ensemble. Le secrétaire général de cette Bourse le comprit. 11 avait été délégué au douzième congrès corporatif à Lyon en septembre 1901 et il résolut de réaliser le vœu de ce congrès relatif aux Fédérations nationales de métiers. Au mois de janvier 1902, il écrit donc à tous les syndicats forestiers :

i. Suivant M. Veuillat, la Fédération nationale des bûcherons comptait, au 25 septembre 1905, près de 20.000 membres.

la même idée : nous voulons voir réaliser dans le plus bref délai possible toutes les réformes susceptibles d'améliorer le sort des ouvriers de la campagne, et cela en attendant qu*une société mieux organisée, dans laquelle chacun pourra jouir du produit intégral de son travail, ait remplacé la société bourgeoise dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Mais ce changement, ce bouleversement de la société actuelle sera-t-il un simple effet du hasard ou s opérera-t-il en suivant la lente évolution des siècles? Nous ne croyons ni à Tune ni à Fautre de ces hypothèses. Il n'appartient qu à nous, et à nous seuls, par de vigoureux efforts, d'en précipiter l'avènement. Pour cela, il faut que chacun apporte son concours toutes les fois que les circonstances l'exigent, laissant de côté les personnalités et les querelles qui nous divisent parfois... Voilà quinze jours, c'était à fiéziers, au sud de la France, que les travailleurs agricoles vignerons du Midi se réunissaient en congrès pour discuter leurs intérêts et formaient une Fédération régionale des ouvriers viticoles. Aujourd'hui, c'est à Nevers, au centre du pays, que les bûcherons vont agiter les mêmes questions. Aussi, en coordonnant nos efforts, nous arriverons certainement à obtenir des résultats appréciables.

Un incident vint montrer Tignorance de nombre des congressistes pour tout ce qui touchait à Taction socialiste et, en même temps, leur vif désir de s'instruire de ces questions. Plusieurs d'entre eux, en effet, demandèrent au président de rassemblée « de leur dire, en un clair résumé, ce qu'était Forganisation du prolétariat », et le citoyen Manger « improvisa une vigoureuse esquisse du mouvement ouvrier et de ses organismes originaux ».

Le congrès décida d'envoyer une délégation au ministre de l'agriculture pour solliciter entre autres choses : Fessai de mise en régie directe pour Fexploitation des bois dans les forêts domaniales, Finstitution de retraites en faveur des ouvriers des bois et des champs, la création de tribunaux de prud'hom-

nombre des adhérents est passé de 9.000 à près de 20.000, se répartîssant en seize départements, mais surtoutdans les régions boisées du centre delà France. Ce sont là organisation et force dont Faction se fera de plus en plus sentir dans les milieux ruraux.

Tandis que se créaient et se développaient ces groupements de bûcherons, dans le Midi, prenaient naissance d'autres syndicats d'ouvriers agricoles — les syndicats d'ouvriers viticoles — qu'il nous faut maintenant étudier en détail.

Depuis quinze ou vingt mois, les journaux signalent assez fréquemment des grèves d'ouvriers agricoles se produisant dans la région du bas Languedoc. Lorsqu'il en fut question pour la première fois, le fait, raconté un peu sommairement, surprit beaucoup de personnes : tandis que nous étions habitués à lire chaque jour, dans la presse, le récit de conflits survenus dans le monde industriel, on ne mentionnait jamais pareils événements dans les milieux ruraux. Paysans et grévistes étaient deux termes qui ne semblaient guère pouvoir aller ensemble. Les choses sont en train de changer, du moins dans le midi de la France.

Les récentes et tumultueuses grèves des ouvriers viticoles ne sont cependant pas les premières du genre : elles ne sont qu'une manifestation — un peu plus retentissante seulement que les précédentes — de l'état d'agitation dans lequel se trouvent les populations des départements méridionaux.

Le premier conflit de ce genre paraît s'être produit, au mois de mars 1898, à Vic-les-Étangs, près

les propriétaires, obligés d'écouler leurs récoltes à vil prix, ont restreint à Tindispensable le travail des vignobles. Les journaliers ne Font pas entendu de la sorte. Un groupe d'une trentaine d'entre eux se rendirent à la besogne sans avoir été commandés, — et cela malgré Topposition du régisseur. Ils avaient eu soin d'aller chez un propriétaire bienveillant qui paya leurs journées. La semaine suivante, ils arrivèrent de la même façon dans un autre domaine et le mouvement se développa ; bientôt les ouvriers affichèrent la prétention de régler ainsi le travail suivant leurs propres besoins. Le maire essaya de les appuyer, mais un propriétaire, plus énergique, résista, appela les gendarmes, et cette agitation, qui n'était pas encore soutenue par une organisation syndicale, fut aussitôt arrêtée. Nous avons cité ce fait parce que, très vite, en plusieurs communes , les journaliers , imitant ceux d'Aymarques, prétendirent travailler, malgré l'opposition des propriétaires : la question du chômage est une des questions qui, dans la région viticole , ont le plus violemment mis aux prises employeurs et salariés.

Au mois de mai 1903, à Peyriac-de-Mer, dans le département de l'Aude, se produit une grève intéressante à signaler parce qu'elle est peut-être la première qui ait été soutenue par les subsides des syndicats ouvriers industriels et des Bourses du travail. La cause en fut une réduction de salaires motivée par les désastreuses gelées d'avril.

« Les travailleurs de Peyriac, dit M. Augé-Laribé, avaient déjà subi une réduction après la mévente de 1900 : les salaires, qui étaient auparavant de 2 fr. 25 pour 7 heures et de 2 fr. 50 pour 8 heures, avaient été abaissés depuis 1901 à 2 francs pour 7 heures. Le salaire des femmes était aussi diminué de fr. 25. A

renvoyé. La grève avait duré huit jours et avait groupé environ soixante-dix grévistes, hommes et femmes.

La grève de Peyriac marque une date : c'est un fait significatif que la résistance de journaliers agricoles ait reçu, si rapidement, les encouragements et Taide pécuniaire de plusieurs syndicats urbains. Quelques mois plus tard, ce ne sont plus seulement des secours financiers que les Bourses du travail procurent aux viticulteurs grévistes : elles leur assurent, ou mieux leur imposent le concours de véritables troupes révolutionnaires, s'établissant dans un village comme en pays conquis et dictant ses volontés à la population terrorisée. La chose s'est notamment passée à Pouzols (Aude) et vaut la peine d'être contée.

A la fin du mois de novembre 1904, devant l'impossibilité d'organiser une grève générale, les meneurs résolurent de susciter des grèves partielles. Ils désignèrent Pouzols ; néanmoins, la majorité du « syndicat rouge » de cette localité, jugeant les conditions peu favorables, refusa de cesser le travail, mais le président passa outre, affirmant que l'ordre de grève ayant été envoyé de Narbonne, il fallait obéir. 11 eût été d'ailleurs difficile de résister : le lendemain, en effet, dans cette commune qui compte de cinq à six cents habitants arrivèrent une centaine d'individus, recrutés un peu partout, parmi les sans-travail des ports méditerranéens. C'étaient les « grévistes » ! Durant six semaines, du 1^' décembre 1904 au 15 janvier 1905, ils commirent toutes sortes d'exactions, brutalisant les gens inoffensifs, faisant main basse sur les objets à leur convenance, gouvernant les communes en maîtres sans que les agents de la force publique osassent s'opposer à leurs fantaisies révolutionnaires : nous étions encore sous le ministère de M. Combes ! Un fait, entre plusieurs autres, donnera une idée du régime

cependant pas que les actes, si répréhensibles, qui ont marqué les conflits entre propriétaires et ouvriers viticoles, absorbassent toute l'attention et empêchassent de voir un mouvement, moins bruyant, mais dont le développement pourrait avoir de graves conséquences : le mouvement des syndicats d'ouvriers viticulteurs.

Les premières associations de ce genre datent de 1891 : elles ont été constituées dans la région de Montpellier, Tannée même où cette ville voyait s'ouvrir une Bourse de travail. On en signale un peu après, à Vicies-Etangs, à Courmonterral, à Marsillargues. Dans les arrondissements de Carcassonne, de Perpignan, de Narbonne et de Béziers, quelques militants socialistes groupent dans les campagnes les travailleurs de la terre. Mais les syndicats « rouges », fondés alors, n'ont guère eu d'action.

Après une courte période de progrès, ils périclitent, affaiblis par des divisions intérieures, et ceux qui ne disparaissent pas absolument n'ont plus qu'une existence nominale. Seul, le syndicat de Maraussan, dans l'arrondissement de Béziers, soutenu par des membres plus énergiques, garde quelque vitalité; mais d'une façon générale, on peut dire que l'activité syndicale paraît endormie de 1895 à 1899; les quelques syndicats créés pendant cette période n'ont jamais bien fonctionné.

Cette période de « sommeil » correspond à une période d'égale somnolence que nous avons constatée pour les syndicats de bûcherons.

Dans le Midi, le mouvement reprend vers 1900-1901, mais il est surtout intense depuis 1903 : les grèves l'ont considérablement développé. Dans une très intéressante communication ^ à la Société d'économie so-

1. Séance du 10 avril 4905, sous la présidence de M. R. LavoUée.

SOCIAUSTES ET RURAUX. 87

ciale, M. Félix Bouffet déclarait qu'il n'est peut-être pas un village du* bas Languedoc n'ayant aujourd'hui un syndicat ou une section de syndicat rouge, après avoir eu d'ailleurs sa grève de journaliers viticulteurs.

Les causes qui ont provoqué ou facilité l'éclosion de toutes ces associations ouvrières sont de deux ordres : les unes sont des causes économiques, les autres ont un caractère politique.

En première ligne, il faut citer la diminution, dans cette région, de la classe des petits propriétaires. Dans le bas Languedoc, la culture en grand de la vigne n'est pas de date extrêmement ancienne. Chose curieuse, c'est de la crise de l'oïdium (1853-1854) que date l'extension de la viticulture méridionale. Jusquelà les vignes n'occupaient guère que les terrains de qualité supérieure. Mais les prix élevés obtenus alors par les vins du Midi incitèrent les propriétaires à étendre le plus possible leurs vignobles. La terre augmenta de valeur dans des proportions considérables : on finit par payer 10 à 15.000 francs pour un hectare en corps de domaine et 20 à 25.000 francs pour les petites propriétés. Les salaires atteignirent des chiffres très élevés et les journaliers en profitèrent pour acheter quelques arpents : ils se mettaient parfois à quatre ou cinq pour faire l'acquisition d'un hectare. Par là, on peut juger du morcellement de la propriété. Mais pour une population tout comme pour un individu un enrichissement trop brusque présente d'énormes dangers. On le vit bien dans le bas Languedoc : «... Les qualités qui faisaient des Languedociens une race un peu dure mais sérieuse, énergique, patiente et sobre, furent étouffées par le goût du luxe, l'imprévoyance, le désir de la vie facile et les besoins d'une vanité vulgaire. Les villes s'agrandirent par des construc-

lions trop riches et sans véritable élégance ; dans les villages, les maisons nues et grises s'ornèrent de balcons inattendus. Chaque paysan voulut avoir un salon : il le payait fort cher, mais il n'y entrait jamais que le jour de la fête pour étonner les amis qu'il y amenait. L'histoire de celui qui avait acheté un piano à chacune de ses filles est bien connue et elle paraît véridique, car les marchands de Montpellier et de Toulouse se souviennent du temps où les jeunes paysannes des environs venaient leur demander ce qu'ils as>aient de plus chery se préoccupant seulement de payer leurs robes ou leurs chapeaux 50 ou 100 francs de plus que leurs voisines. En même temps, les mœurs se relâchent ; les débauches les plus bêtes s'étalent sans gène... »

Mais l'invasion phylloxérique allait faire disparaître toute cette prospérité, aussi inopinément qu'elle s'était produite. Le goût du luxe et d'une existence large subsista seul.

Les terres perdirent leur valeur ; l'hectare, sauf dans les plaines où l'on peut faire des céréales, tomba à quelques centaines de francs. Les salaires furent réduits des deux tiers. La situation des viticulteurs fut encore aggravée par l'imprévoyance dont beaucoup avaient fait preuve. Durant la période de prospérité, on s'était habitué à compter sur de beaux bénéfices et l'on n'avait généralement pas constitué de réserves. Les petits propriétaires, surtout ceux qui avaient acheté depuis peu de temps, se trouvèrent dans des conditions lamentables : d'abord ils avaient souvent acquis plus de terre qu'ils n'en pouvaient immédiatement payer, se fiant aux prochaînes recettes pour faire honneur à leurs engagements; de plus, ils avaient acheté au moment où les prix étaient très élevés ; or, le phylloxéra leur enlevait toute espèce de récoltes et les laissait chargés de dettes. Ils durent abandonner

Il y a plus de journaliers que par le passé (puisque autrefois les gens du pays, ayant chacun un peu de vignes à soigner, ne louaient pas toute leur force de travail) et, par contre, en raison de la mévente des vins, on réduit au minimum les façons données aux vignobles, sans parler de la dure concurrence que font aux travailleurs indigènes les Espagnols et les Italiens établis à demeure dans la région. Enfin nous avons entendu des propriétaires accuser certains régisseurs d'augmenter encore le mal du chômage, en renvoyant très facilement les ouvriers les jours de pluie et en portant néanmoins sur leur feuille de paie comme réglées les journées ainsi enlevées aux travailleurs : les journaliers ignorent ces malversations et rendent les patrons seuls responsables du temps qu'on leur a fait perdre en allées et venues. C'est là un fait que nous n'avons pu contrôler et de l'exactitude duquel nous ne saurions nous porter garant. Nous avons voulu simplement le mentionner.

D'autre part, le régime de la viticulture languedocienne se rapproche en quelques points du régime industriel : « Le capital y joue un rôle de plus en plus considérable, les ouvriers sont habitués à travailler par équipe* et l'influence des villes se faisait sentir

1. « Dans les grandes exploitations» dit M. Augé-Laribé, les ouvriers travaillent par équipes ou coles. Leur nombre varie suivant que leur tâche est plus ou moins délicate et difficile à surveiller. A leur tête est placé un chei" ouvrier {baile, patron ou chef de bricole) qui gagne par jour fr. S5 ou fr. 50 de plus que les ouvriers. C'est lui qui « a la montre », c'est-ù-dire qui donne le signal de l'arrêt et de la reprise du travail. 11 travaille lui-même quand les travaux n'exigent pas une surveillance constante. Parfois un aide du régisseur surveillant les travaux, le rôle de chef-ouvrier est d'entraîner les autres et de régler l'intensité du travail; c'est pour cela qu'il est appelé le meneur. En tête de la « cole », il s'efforce de gagner son supplément de salaire en donnant un travail rapide et régulier; pour ne pas s'attirer les reproches du surveillant, les autres ouvriers sont forcés de ne pas se laisser distancer par lui. » Cf. Le rôle du capital dayis la viticulture langue^ docienncy par M. Augé-Laribé. Revue d'économie politique, 1905, p. 193.

lées printanières réduisirent dans de fortes proportions la récolte qui bénéficia de prix élevés ; quelques propriétaires, plus favorisés que la grande majorité, firent de gros bénéfices, ce qui poussa leurs ouvriers a demander l'augmentation de salaire. Ce mouvement se généralisa et Ton vit bientôt, en novembre et en décembre , surgir de toutes parts des syndicats dont le seul but était de soutenir les revendications des travailleurs.

C'est de cette époque, marquée par des grèves locales parfois très violentes, que date, dans le Midi, la grande efflorescence des syndicats d'ouvriers viticulteurs.

La plupart de ces groupements sont animés d'un violent esprit d'anticléricalisme. Il en est même qui affirment ouvertement leur sectarisme. Voici, par exemple, un article topique des statuts du syndicat de Béziers : « Lorsqu'il sera reconnu qu'un membre de notre syndicat fait partie d'un cercle catholique ou d'une autre société religieuse, l'expulsion de ce dernier sera prononcée de rigueur, sans procéder à un vote quelconque. » En passant, nous signalons à qui de droit ces dispositions d'esprit : alors même que l'on croirait pouvoir se désintéresser de ce mouvement au point de vue économique, on ne saurait professer pareille indifférence au point de vue du danger que courent les âmes.

Le caractère de classe n'est pas moins marqué en ces associations que leurs tendances antichrétiennes. Les statuts nous renseignent clairement à ce sujet. Prenons ceux de la Chambre syndicale des agricul-

9i DANS LE MONDE RURAL.

à une, deux ou trois réunions générales, ou èti exclu. »

Le caractère socialiste révolutionnaire de ces gpo pements est aussi très accentué : il s'est particoliè ^ rement manifesté dans les trois congrès que le^^ syndicats d'ouvriers agricoles ont tenu, Tun à Béziers^ du 15 au 18 août 1903, à la Bourse du travail d^^ cette ville, l'autre à Na^bonne, du 13 au 17 aoûtf^ 1904, et, le dernier, à Perpignan, du 13 au 17 août 1905.1^

Le congrès de Béziers — le premier du genre - — avait réuni les représentants de 31 syndicats ruraux. Ils venaient presque tous de la région languedocienne^ et du Roussillon. La Confédération générale du travail envoya un délégué de Paris qui fut admis à titre consultatif : dès lors, on constate dans le mouvement syndical du Midi l'active influence de ce groupement ardemment révolutionnaire.

Les questions inscrites à Tordre du jour du congrès étaient les suivantes : 1** création d'une Fédération nationale; 2® statuts de la fédération; 3° étude de la grève générale; k^ prud'homie et accidents de travail; 5** création d'un organe corporatif; 6* édition du Manuel du Paysan. Singulier programme, on en conviendra, pour une assemblée qui avait la prétention de s'occuper utilement des intérêts des gens de la campagne !

11 indique bien, remarque M. Augé-Laribé, par cette préoccupation d'étendre brusquement au pays entier un mouvement encore embryonnaire, ce qu'il y a eu à l'origine, de purement doctrinaire et de superficiel dans les idées syndicales des paysans méridionaux; en même temps, il montre, par le souci d'étudier le rôle des ouvriers ruraux dans une grève générale, combien ces idées sont révolutionnaires.

Le congrès de Béziers avait fondé une Fédération ; des rivalités locales et des questions de personnes vinrent affaiblir son action.

La Fédération, déclare un collaborateur du J/omvement socialistey qu'on ne saurait accuser de tiédeur révolutionnaire S se donnait pour but de préciser et de diriger le mouvement syndicaliste paysan. Mais des divergences se produisirent et, lors du mouvement gréviste de Thiver, la Fédération, encore embryon* naire et mal assise, ne put jouer le rôle qui lui était assigné. Le mouvement s'opéra en dehors de sa direction.

Si Ton en croit des témoins indépendants et généralement bien renseignés^, le congrès tenu à Narbonne, en août 1904, aurait fortifié le groupement des syndicats d'ouvriers agricoles. Ce congrès s'est intitulé national, mais ce /fut seulement pour rappeler un projet qui n'est pas encore réalisable; le congrès, en réalité, ne fut que régional et ne groupa que des travailleurs de la viticulture méridionale, d'Arles à Perpignan : 105 délégués représentèrent 107 syndicats (52 pour l'Aude, 41 pour l'Hérault, 11 pour les Pyrénées-Orientales et 3 pour les Bouches-du-Rhône ^).

A Narbonne, on renouvela, avec quelques variantes, plusieurs des vœux émis à Béziers, relativement à l'extension de la prud'homie et à la loi sur les accidents. On exprima le désir de voir bientôt créer un organe corporatif qui s'intitulerait le Paysan; on s'occupa des retraites ouvrières qui devaient être alimentées par l'impôt sur le revenu, le pari mutuel

1. Cf. Le Mouvement syndicaliste agraire^ par Paul Ader, dans le Mouvement socialiste^ du 15 décembre 1904.

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