Cf. Mouvement socialiste, 15 janvier l!X
nombre des adhérents est passé de 9.000 à près de 20.000, se répartissant en seize départements, mais surtout dans les régions boisées du centre delà France. Ce sont là organisation et force dont l'action se fera de plus en plus sentir dans les milieux ruraux.
Tandis que se créaient et se développaient ces groupements de bûcherons, dans le Midi, prenaient naissance d'autres syndicats d'ouvriers agricoles — les syndicats d'ouvriers viticoles — qu'il nous faut maintenant étudier en détail.
Depuis quinze ou vingt mois, les journaux signalent assez fréquemment des grèves d'ouvriers agricoles se produisant dans la région du bas Languedoc. Lorsqu'il en fut question pour la première fois, le fait, raconté un peu sommairement, surprit beaucoup de personnes : tandis que nous étions habitués à lire chaque jour, dans la presse, le récit de conflits survenus dans le monde industriel, on ne mentionnait jamais pareils événements dans les milieux ruraux. Paysans et grévistes étaient deux termes qui ne semblaient guère pouvoir aller ensemble. Les choses sont en train de changer, du moins dans le midi de la France.
Les récentes et tumultueuses grèves des ouvriers viticoles ne sont cependant pas les premières du genre : elles ne sont qu'une manifestation — un peu plus retentissante seulement que les précédentes — de l'état d'agitation dans lequel se trouvent les populations des départements méridionaux.
Le premier conflit de ce genre paraît s'être produit, au mois de mars 1898, à Vic-les-Étangs, près
de Montpellier. Les ouvriers, dont la journée était alors fixée à six heures et demie, demandèrent à ne faire que six heures , comme dans les localités voisines, sans réduction de salaires. Le travail ne fut interrompu qu'un seul jour: à vrai dire, il n'y a pas eu grève, mais simple accord entre les journaliers, qui ont obtenu gain de cause après des pourparlers avec les propriétaires. La seule chose à noter à Vie, mais elle est symptomatique, — c'est qu'il y a eu entente entre les ouvriers de la commune, réunis en un syndicat de vignerons.
A Aymarques, dans le Gard, il s'est produit, au moment déjà mévente des vins, un curieux mouvement parmi les journaliers de la région : dans une étude très documentée, M. Augé-Laribé nous apporte d'intéressants détails à ce sujet, ainsi d'ailleurs que sur la situation des ouvriers viticoles languedociens et sur les syndicats qu'ils sont en train de constituer ( . Les journaliers d'Aymarques ne sont pas ordinairement attachés à une exploitation déterminée ; ils ont l'habitude de changer, et, d'ailleurs, ils ne sont pas uniquement des vignerons : ils vont aussi couper les foins et les joncs dans les grands domaines qui bordent les étangs. Ils y gagnent parfois de forts salaires, mais ils ignorent, l'épargne : ils n'achètent pas le moindre lopin de terre, ils n'ont pas même toujours la propriété de la maisonnette qu'ils habitent. Les choses n'ont pas trop mal marché tant que la culture de la vigne a donné de beaux profits. Mais lorsque la mévente des vins est arrivée, ces imprévoyants se sont trouvés dans une situation particulièrement difficile :
i. Les ouvriers de la viticulture languedocienne et leurs syndicats. par Augé-Laribé [Musée social, novembre 19)3). Cf. du môme auteur, les Résultats des grèves agricoles dans le midi de la France {Musée social, décembre 19)4).
les propriétaires, obligés découler leurs récolles à vil prix, ont restreint à l'indispensable le travail des vignobles. Les journaliers ne l'ont pas entendu de la sorte. Un groupe d'une trentaine d'entre eux se rendirent à la besogne sans avoir été commandés, — et cela malgré l'opposition du régisseur. Ils avaient eu soin d'aller chez un propriétaire bienveillant qui paya leurs journées. La semaine suivante, ils arrivèrent de la même façon dans un autre domaine et le mouvement se développa: bientôt les ouvriers affichèrent la prétention de régler ainsi le travail suivant leurs propres besoins. Le maire essaya de les appuyer, mais un propriétaire, plus énergique, résista, appela les gendarmes, et cette agitation, qui n'était pas encore soutenue par une organisation syndicale, fut aussitôt arrêtée. Nous avons cité ce fait parce que, très vite, en plusieurs communes , les journaliers , imitant ceux d Aymarques, prétendirent travailler, malgré l'opposition des propriétaires : la question du chômage est une des questions qui, dans la région viticole, ont le plus violemment mis aux prises employeurs et salariés.
Au mois de mai 1903, à Peyriac-de-Mer, dans le département de l'Aude, se produit une grève intéressante à signaler parce qu'elle est peut-être la première qui ait été soutenue par les subsides des syndicats ouvriers industriels et des Bourses du travail. La cause en fut une réduction de salaires motivée par les désastreuses gelées d'avril.
« Les travailleurs de Peyriac, dit M. Augé-Laribé, avaient déjà subi une réduction après la mévente de 1900 : les salaires, qui étaient auparavant de 2 fr. 25 pour 7 heures et de 2 fr. 50 pour 8 heures, avaient été abaissés depuis 1901 à 2 francs pour 7 heures. Le salaire des femmes était aussi diminué de 0 fr. 25. A
la suite des gelées, les ouvriers furent avertis qu'ils devraient fournir 8 heures de travail pour 2 francs. Immédiatement, une cole — c'est-à-dire une équipe — refusa ces conditions, et, comme depuis un mois un syndicat était en formation, elle put facilement provoquer une réunion publique dans laquelle, à l'unanimité, l'ordre du jour suivant fut voté : « Les nombreux ouvriers agricoles, réunis salle Guilhaumat, en présence de l'augmentation des heures de travail, demandent aussi l'augmentation de salaire, soit 2 fr. 25 pour 7 heures et 2 fr. 50 pour 8 heures. Si les patrons n'acceptent pas, la grève générale est déclarée. » En même temps, la création du syndicat est décidée et Ton prépare la grève. Un comité est constitué: des listes de souscription circulent dans la localité: on sollicite du conseil municipal l'ouverture de chantiers communaux ; un appel aux organisations ouvrières est lancé pour leur demander des secours. »
Par plus d'un détail, cette grève agricole ressemble donc à une grève d'ouvriers de l'industrie. Tout dépendait, paraît-il. de la décision qu'allait prendre le principal propriétaire de la localité : il refusa le relèvement des salaires.
Cependant, d'autres propriétaires acceptent les revendications des grévistes, et les ouvriers qui gagnent 2 fr. 50 et au-dessus conviennent d'abandonner 0 fr. 50 pour aider leurs camarades en chômage. Des secours sont envoyés par les communes de Sigean, de Portel, par les Bourses de travail de Narbonne, Saint-Etienne et Alger et par divers syndicats de Narbonne. Le député Albert Sarraut vient soutenir les grévistes et donne une conférence. Les statuts du syndicat sont déposés le 8 mai. Enfin, le 11 mai, une transaction intervient et les ouvriers décident de reprendre le travail à condition que personne ne 5era
renvoyé. La grève avait duré huit jours et avait groupé environ soixante-dix grévistes, hommes et femmes.
La grève de Peyriac marque une date : c'est un fait significatif que la résistance de journaliers agricoles ait reçu, si rapidement, les encouragements et l'aide pécuniaire de plusieurs syndicats urbains. Quelques mois plus tard, ce ne sont plus seulement des secours financiers que les Bourses du travail procurent aux viticulteurs grévistes : elles leur assurent, ou mieux leur imposent le concours de véritables troupes révolutionnaires, s'établissant dans un village comme en pays conquis et dictant ses volontés à la population terrorisée. La chose s'est notamment passée à Pouzols (Aude et vaut la peine d'être contée.
A la fin du mois de novembre 1904, devant l'impossibilité d'organiser une grève générale, les meneurs résolurent de susciter des grèves partielles. Ils désignèrent Pouzols; néanmoins, la majorité du « syndicat rouge » de cette localité, jugeant les conditions peu favorables, refusa de cesser le travail, mais le président passa outre, affirmant que l'ordre de grève ayant été envoyé de Xarbonne, il fallait obéir. Il eût été d'ailleurs difficile de résister : le lendemain, en effet, dans cette commune qui compte de cinq à six cents habitants arrivèrent une centaine d'individus, recrutés un peu partout, parmi les sans-travail des ports méditerranéens. C'étaient les « grévistes » ! Durant six semaines, du 1er décembre 1904 au 15 janvier 1905, ils commirent toutes sortes d'exactions, brutalisant les gens inoffensifs, faisant main basse sur les objets à leur convenance, gouvernant les communes en maîtres sans que les agents de la force publique osassent s'opposer à leurs fantaisies révolutionnaires : nous étions encore sous le ministère de M. Combes! Un fait, entre plusieurs autres, donnera une idée du régime
qui fut celui de ce malheureux village. Ces malandrins décident, un beau jour, que dans « Pouzols libéré », on ne doit plus célébrer d'offices religieux. Le dimanche suivant, le curé trouve son église fermée, la porte barricadée, mais voulant éviter tout prétexte de désordre, le vénérable prêtre se rend dans la paroisse voisine pour dire la messe. Nos « grévistes » l'attendent sur la route, se saisissent de lui et, au chant de la Carmagnole, le ramènent sur la grand'place. Là, ils constituent un tribunal révolutionnaire qui condamne le curé de Pouzols à la peine de mort. L'attitude du digne ecclésiastique en impose à ces énergumènes et le vénéré pasteur en est quitte pour promettre quelques démarches conciliatrices qui convenaient d'ailleurs à son ministère de paix. Ces faits, et plusieurs autres tout aussi graves, sont exposés dans un rapport adressé au ministre de l'intérieur par le secrétaire du svndicat mixte de Pouzols.
Les récentes grèves agricoles ont attiré et retenu l'attention publique par leur violence. Cette violence s'explique d'abord par la nature, fruste et brutale, des acteurs de ces scènes révolutionnaires : il n'y a pas d'émeutes plus épouvantables que les jacqueries, surtout lorsque les paysans sont menés par quelques citadins. Leur violence s'explique, en outre, par la faiblesse coupable des pouvoirs publics, et, il faut bien le dire aussi, par les difficultés de la répression sur un théâtre aussi étendu. C'est d'ailleurs une chose remarquable que les grèves prennent un caractère sanglant dans les petites localités. Qu'on se souvienne. par exemple, des événements de Cluses. Il ne faudrait
cependant pas que les actes, si répréhensibles, qui ont marqué les conflits entre propriétaires et ouvriers viticoles, absorbassent toute l'attention et empêchassent de voir un mouvement, moins bruyant, mais dont le développement pourrait avoir de graves conséquences : le mouvement des syndicats d'ouvriers viticulteurs.
Les premières associations de ce genre datent de 1891 : elles ont été constituées dans la région de Montpellier, Tannée même où cette ville voyait s'ouvrir une Bourse de travail. On en signale un peu après, à Yicles-Étangs, à Courmonterral, à Marsillargues. Dans les arrondissements de Carcassonne, de Perpignan, de Narbonne et de Béziers, quelques militants socialistes groupent dans les campagnes les travailleurs de la terre. Mais les syndicats « rouges », fondés alors, n'ont guère eu d'action.
Après une courte période de progrès, ils périclitent, affaiblis par des divisions intérieures, et ceux qui ne disparaissent pas absolument n'ont plus qu'une existence nominale. Seul, le syndicat de Maraussan, dans l'arrondissement de Béziers, soutenu par des membres plus énergiques, garde quelque vitalité; mais d'une façon générale, on peut dire que l'activité syndicale paraît endormie de 1895 à 1899; les quelques syndicats créés pendant cette période n'ont jamais bien fonctionné.
Cette période de « sommeil » correspond à une période d'égale somnolence que nous avons constatée pour les syndicats de bûcherons.
Dans le Midi, le mouvement reprend vers 1900-1901, mais il est surtout intense depuis 1903 : les grèves l'ont considérablement développé. Dans une très intéressante communication * à la Société d'économie so-
i . -■ -lu 10 avril 1905, h<>u>. la présidence de H. R. Lavollée.
ciale, M. Félix Bouffet déclarait qu'il n'est peut-être pas un village du bas Languedoc n'ayant aujourd'hui un syndicat ou une section de syndicat rouge, après avoir eu d'ailleurs sa grève de journaliers viticulteurs.
Les causes qui ont provoqué ou facilité l'éclosion de toutes ces associations ouvrières sont de deux ordres : les unes sont des causes économiques, les autres ont un caractère politique.
En première ligne, il faut citer la diminution, dans cette région, de la classe des petits propriétaires. Dans le bas Languedoc, la culture en grand de la vigne n'est pas de date extrêmement ancienne. Chose curieuse, c'est de la crise de l'oïdium (1853-1854 que date l'extension de la viticulture méridionale. Jusquelà les vignes n'occupaient guère que les terrains de qualité supérieure. Mais les prix élevés obtenus alors par les vins du Midi incitèrent les propriétaires à étendre le plus possible leurs vignobles. La terre augmenta de valeur dans des proportions considérables : on finit par payer 10 à 15.000 francs pour un hectare en corps de domaine et 20 à 25.000 francs pour les petites propriétés. Les salaires atteignirent des chiffres très élevés et les journaliers en profitèrent pour acheter quelques arpents : ils se mettaient parfois à quatre ou cinq pour faire l'acquisition d'un hectare. Par là. on peut juger du morcellement de la propriété. Mais pour une population tout comme pour un individu un enrichissement trop brusque présente d'énormes dangers. On le vit bien dans le bas Languedoc : tr... Les qualités qui faisaient des Languedociens une race un peu dure mais sérieuse, énergique, patiente et sobre, furent étouffées par le goût du luxe, l'imprévoyance, le désir de la vie facile et les besoins d'une vanité vulgaire. Les villes s'agrandirent par des construc-
lions trop riches et sans véritable élégance; dans les villages, les maisons nues et grises s'ornèrent de balcons inattendus. Chaque paysan voulut avoir un salon : il le payait fort cher, mais il n'y entrait jamais que le jour de la fête pour étonner les amis qu'il y amenait. 1 /histoire de celui qui avait acheté un piano à chacune de ses filles est bien connue et elle paraît véridique, car les marchands de Montpellier et de Toulouse se souviennent du temps où les jeunes paysannes des environs venaient leur demander ce qu'ils avaient de plus cher, se préoccupant seulement de payer leurs mbes ou leurs chapeaux 50 ou 100 francs de plus que leurs voisines. En même temps, les mœurs se relâchent ; les débauches les plus bêtes s'étalent sans gêne... »
Mais l'invasion phylloxérique allait faire disparaître toute cette prospérité, aussi inopinément qu'elle s'était produite. Le goût du luxe et d'une existence large subsista seul.
Les terres perdirent leur valeur: l'hectare, sauf dans les plaines où l'on peut faire des céréales, tomba à quelques centaines de francs. Les salaires furent réduits des deux tiers. La situation des viticulteurs fut encore aggravée par l'imprévoyance dont beaucoup avaient fait preuve. Durant la période de prospérité, on s'était habitué à compter sur de beaux bénéfices et l'on n'avait généralement pas constitué de réserves. Les petits propriétaires, surtout ceux qui avaient acheté depuis peu de temps, se trouvèrent dans des conditions lamentables : d'abord ils avaient souvent acquis plus de terre qu'ils n'en pouvaient immédiatement payer, se fiant aux prochaines recettes pour faire honneur à leurs engagements; de plus, ils avaient acheté au moment où les prix étaient très élevés; or, le phylloxéra leur enlevait toute espèce de récoltes et les laissait chargés de dettes. Ils durent abandonner
leurs quelques centaines de mètres carrés pour se libérer. Beaucoup de ces expropriés gardèrent dans l'âme une profonde amertume. C'est surtout parmi ces aigris que se recrutent aujourd'hui les meneurs des « syndicats rouges » : pour ces propriétaires dépossédés, il s'agit, dans la lutte contre les possédants actuels, de prendre une revanche personnelle et souvent aussi de se venger de ceux qui détiennent leurs anciennes vignes.
Mais ceux des petits propriétaires qui ont conservé leur lopin de terre se trouvent également dans une situation difficile. Outre qu'ils ont été obligés à de gros frais pour la reconstitution en plants américains, ils ne retirent presque plus de bénéfices de leurs minuscules vignobles. Aujourd'hui la valeur marchande des vins du Midi se calcule à peu près exclusivement d'après leur richesse alcoolique et non d'après leur goût. Or la plupart des petits viticulteurs possèdent surtout des « garrigues », c'est-à-dire des terres médiocres, qui donnent un faible rendement d'un vin jadis assez apprécié. Mais le « bouquet » etles qualités de saveur n'entrent plus guère en ligne de compte et ne sauraient compenser la quantité. Autrefois la récolte de ces paysans suffisait à les faire vivre et ils ne cherchaient dans leurs salaires de journaliers qu'un simple supplément de gain; actuellement leurs « journées » doivent fournir le pain de la famille.
Ainsi s'est constitué un véritable prolétariat rural dont les conditions d'existence sont d'autant plus dures que la vie est relativement chère dans ce pays de monoculture.
L'irritation des ouvriers agricoles se trouve aussi excitée par la fréquence et la longueur des chômages '.
1. Cf. Paul Passama. Condition des ouvriers viticoles dans Je Minervois (Giard et Brière, éditeurs, 190G).
Il y a plus de journaliers que par le passé (puisque autrefois les gens du pays, ayant chacun un peu de vignes à soigner, ne louaient pas toute leur force de travail) et, par contre, en raison de la mévente des vins, on réduit au minimum les façons données aux vignobles, sans parler de la dure concurrence que font aux travailleurs indigènes les Espagnols et les Italiens établis à demeure dans la région. Enfin nous avons entendu des propriétaires accuser certains régisseurs d'augmenter encore le mal du chômage, en renvoyant très facilement les ouvriers les jours de pluie et en portant néanmoins sur leur feuille de paie comme réglées les journées ainsi enlevées aux travailleurs : les journaliers ignorent ces malversations et rendent les patrons seuls responsables du temps qu'on leur a fait perdre en allées et venues. C'est là un fait que nous n'avons pu contrôler et de l'exactitude duquel nous ne saurions nous porter garant. Nous avons voulu simplement le mentionner.
D'autre part, le régime de la viticulture languedocienne se rapproche en quelques points du régime industriel : a Le capital y joue un rôle de plus en plus considérable, les ouvriers sont habitués à travailler par équipe1 et l'influence des villes se faisait sentir
I. • Dans les grandes exploitations, dit M. Augé-Laribé, les ouvriers
travaillent par équipes ou coleà. Leur nombre varie suivant que leur tâche est plus ou moins délicate et difficile à surveiller. A leur tête <-st placé un chel ouvrier batte, patron ou chef de bricole) qui gagne par jour 0 Ir. 25 ou 0 fr. 50 de plus que les ouvriers. C'est lui qui « a la mont à-dire qui donne le signal de l'arrêt et de la reprise
du travail. Il travaille lui-même quand les travaux n'exigent pas une surveillance constante. Parfois un aide du régisseur surveillant les travaux, le rôle de chef-ouvrier est d'entraîner les autres et de régler l'intensité du travail; c'est pour cela qu'il est appelé le meneur. En tète de la « cole », il s'efforce de gagner son supplément de salaire en donnant un travail rapide et régulier; pour ne pas s'attirer les reproebes du surveillant, les autres ouvriers sont forcés de ne pas se laisser distancer par lui. • cf. Le rôle du <«]>ital <i<nis in viticulture langueve, par M. Augé-Laribé. Revue d'économie politique, 1905, p. i;».;.
dans les gros villages de la région viticole, il y a presque partout des ouvriers capables de prendre la direction d'un groupement. » Ainsi donc, plus d'isolement, mais au contraire labeur en commun qui rend évidente la solidarité des intérêts et permet les ententes collectives.
A ces causes d'ordre économique, pour expliquer le développement des syndicats rouges, il faut ajouter des causes d'ordre politique.
Dans le Midi, les luttes électorales sont extrêmement violentes, les divisions survivent aux jours des scrutins. Or, depuis quelques années, les ouvriers agricoles constituent la clientèle des partis d'extrêmegauche. Dans bien des villages, les conseils municipaux ont été conquis par la « liste ouvrière » et l'on sait que les départements de cette région ont élu, à plusieurs reprises, des députés socialistes. Les échecs que les propriétaires ont alors éprouvés ont contribué à accentuer une opposition qui aurait eu, d'ailleurs, assez de raison de naître dans l'esprit indépendant et susceptible des paysans languedociens.
On peut ajouter que l'attitude du ministère Combes n'était pas faite pour calmer les ardeurs radicales et socialistes, puisque le gouvernement comptait dans sa majorité la plus fidèle les représentants du collectivisme révolutionnaire.
Toutes ces causes avaient créé, chez les journaliers, un état d'esprit qui devait les disposer à faire bon accueil aux promoteurs de syndicats exclusivement ouvriers et défendant exclusivement les intérêts des salariés. Les meneurs, qui prenaient leur mot d'ordre surtout à la Bourse du travail de Xarbonne, se rendirent compte, en 1903, que le moment propice était enfin arrivé.
Pendant cette année, remarque M. Bouffet, les ge-
lées printanières réduisirent dans de fortes proportions la récolte qui bénéficia de prix élevés; quelques propriétaires, plus favorisés que la grande majorité, firent de gros bénéfices, ce qui poussa leurs ouvriers à demander l'augmentation de salaire. Ce mouvement se généralisa et l'on vit bientôt, en novembre et en décembre, surgir de toutes parts des syndicats dont le seul but était de soutenir les revendications des travailleurs.
C'est de cette époque, marquée par des grèves locales parfois 1res violentes, que date, dans le Midi, la grande efflorescence des syndicats d'ouvriers viticulteurs.
La plupart de ces groupements sont animés d'un violent esprit d'anticléricalisme. Il en est même qui affirment ouvertement leur sectarisme. Voici, par exemple, un article topique des statuts du syndicat de Béziers : « Lorsqu'il sera reconnu qu'un membre de notre syndicat fait partie d'un cercle catholique ou d'une autre société religieuse, l'expulsion de ce dernier sera prononcée de rigueur, sans procéder à un vote quelconque. » En passant, nous signalons à qui de droit ces dispositions d'esprit : alors même que l'on croirait pouvoir se désintéresser de ce mouvement au point de vue économique, on ne saurait professer pareille indifférence au point de vue du danger que courent les Ames.
Le caractère de classe n'est pas moins marqué en c»-s associations que leurs tendances antichrétiennes. Les statuts nous renseignent clairement à ce sujet. Prenons ceux de la Chambre syndicale des agricul-
teurs de Mèze et nous lisons à l'article 3 : « Le but de la chambre syndicale est : 1° de grouper le plus grand nombre possible d'ouvriers de la corporation; 2° de défendre les intérêts généraux des ouvriers syndiqués, etc. » Le syndicat de Béziers n'admet que des ouvriers. A Portel. on décide « qu'on commence à être patron dès le jour qu'un camarade en fait travailler d'autres et en tire un bénéfice, tant minime soit- il. Tout tâcheron entrepreneur, patentable ou non, ajoute-t-on, se trouvant dans ces conditions, doit être considéré comme patron et ne peut faire partie du syndicat ». On fait cependant une exception pour « le camarade qui entreprendrait des travaux et les ferait exécuter en communauté ». Plusieurs syndicats se préoccupent de la concurrence des travailleurs espagnols venants'installer dans la région : àSérignan, l'association déclare « chercher les moyens légaux de lutter contre la concurrence déloyale et ruineuse que viennent faire les ouvriers étrangers aux ouvriers du pays, qui n'ont pas les mêmes charges économiques et patriotiques que ces derniers ». Presque tous les syndicats s'occupent de la question des salaires et presque tous prétendent imposer un très rigoureux respect de leurs décisions en pareille matière : à Mèze, par exemple, on stipule que « tout membre qui travaillera au-dessous des tarifs établis par la commission des salaires et approuvés en assemblée générale sera exclu du syndicat ». D'ailleurs, on se montre fort sévère pour les adhérents qui feraient preuve de quelque indépendance : « Tout syndiqué, lit-on dans les statuts de plusieurs associations, qui, dans un lieu public, critiquerait l'œuvre du syndicat ou qui s'engagerait dans des discussions compromettant l'ordre et le bon fonctionnement du syndicat, pourra être privé par l'assemblée du droit d'assister
à une. deux ou trois réunions générales, ou être exclu.
Le caractère socialiste révolutionnaire de ces groupements est aussi très accentué : il s'est particulièrement manifesté dans les trois congrès que les syndicats d'ouvriers agricoles ont tenu, l'un à Béziers, du 15 au 18 août 1903, à la Bourse du travail de cette ville, l'autre à Narbonne, du 13 au 17 août 1904. et. le dernier, à Perpignan, du 13 au 17 août 1905.
Le congrès de Béziers — le premier du genre — avait réuni les représentants de 31 syndicats ruraux. Ils venaient presque tous de la région languedocienne et du Roussillon. La Confédération générale du travail envoya un délégué de Paris qui fut admis à titre consultatif : dès lors, on constate dans le mouvement syndical du Midi l'active influence de ce groupement ardemment révolutionnaire.
Les questions inscrites à Tordre du jour du congrès étaient les suivantes : 1° création d'une Fédération nationale; 2° statuts de la fédération; 3° élude de la grevé générale; 4° prud'homie et accidents de travail; 5° création d'un organe corporatif: 6° édition du Manuel du Paysan. Singulier programme, on en conviendra, pour une assemblée qui avait la prétention de s'occuper utilement des intérêts des gens de la campagne!
Il indique bien, remarque M. Augé-Laribé, par cette préoccupation détendre brusquement au pays entier un mouvement encore embryonnaire, ce qu'il y a eu à l'origine, de purement doctrinaire et de superficiel dans les idées syndicales des paysans méridionaux; en même temps, il montre, par le souci d'étudier le rôle des ouvriers ruraux dans une grève générale, combien ces idées sont révolutionnaires.
Après d'assez longs débats, on reconnut que la création d'une fédération nationale n'était pas encore possible et Ton se borna à former la Fédération des travailleurs agricoles et parties similaires de la région du Midi, qui, le fait est significatif, s'empressa d'adhérer à la Confédération générale du travail : cette adhésion n'est peut-être pas étrangère aux violences qui ont marqué les récentes grèves d'ouvriers viticulteurs.
Dans ce congrès de « ruraux », on a longuement discuté la question de la participation des paysans à la grève générale : le rôle des paysans, s'est-on demandé, doit-il être, en ce cas. de soutenir les grévistes de l'industrie en leur fournissant les denrées de consommation, ou bien doivent-ils, eux aussi, se croiser les bras « jusqu'à ce qu'ils puissent reprendre possession de la terre au nom de la corporation » ? Il semble que ce soit cette dernière opinion qui ait prévalu, mais à une faible majorité. Si l'on s'est divisé sur ces questions théoriques, il y eut, par contre, unanimité pour demander l'extension, aux travailleurs agricoles. des lois organisant la prud'homie et réglementant les droits des ouvriers victimes d'accidents. A ce propos, M. Augé-Laribé fait une remarque qu'il y a peut-être lieu de souligner : « Il nous semble, dit-il, en parlant de ces deux revendications, que les travailleurs ruraux ne retireront pas des réformes qu'ils réclament autant d'avantages qu'ils le croient, mais le fait qu'actuellement les lois sur les accidents et sur la prud'homie ne leur sont pas applicables est très profitable à leur propagande. Les conférenciers, qui cherchent à créer de nouveaux syndicats, ne manquent pas de montrer que, si les paysans ont été oubliés par le législateur, c'est qu'ils n'ont pas su s'organiser pour donner une force suffisante à leurs réclamations. »
Le congrès de Béziers avait fondé une Fédération; des rivalités locales et des questions de personnes vinrent affaiblir son action.
La Fédération, déclare un collaborateur du Mouvement socialiste, qu'on ne saurait accuser de tiédeur révolutionnaire ', se donnait pour but de préciser et de diriger le mouvement syndicaliste paysan. Mais des divergences se produisirent et, lors du mouvement gréviste de l'hiver, la Fédération, encore embryon naire et mal assise, ne put jouer le rùle qui lui était assigné. Le mouvement s'opéra en dehors de sa direction.
Si l'on en croit des témoins indépendants et généralement bien renseignés 2, le congrès tenu à Narbonne, en août 1904, aurait fortifié le groupement des syndicats d'ouvriers agricoles. Ce congrès s'est intitulé national, mais ce fut seulement pour rappeler un projet qui n'est pas encore réalisable; le congrès, en réalité, ne fut que régional et ne groupa que des travailleurs de la viticulture méridionale, d'Arles à Perpignan : 105 délégués représentèrent 107 syndicats 52 pour l'Aude, 41 pour l'Hérault, 11 pour les Pyrénées-Orientales et 3 pour les Bouches-du-Rhône 3).
A Narbonne, on renouvela, avec quelques variantes, plusieurs des vœux émis à Béziers, relativement à l'extension de la prud'homie et à la loi sur les accidents. On exprima le désir de voir bientôt créer un organe corporatif qui s'intitulerait le Paysan; on s'occupa des retraites ouvrières qui devaient être alimentées par l'impôt sur le revenu, le pari mutuel
1. Cf. Le Mouvement syndicaliste agraire, par Paul Ader, dans le meni êocialiste, du Vo décembre i'JOi.
Eei du Musée social, septembre I90i, p. - cinq ou <i\ :*yndicats du Gard n'avaient pas encore adhéré à 1 1 J édération.
et les ressources provenant de la suppression du budget des cultes; Ton réclama la répression des fraudes « parce que tous les travailleurs, en tant que consommateurs, ont intérêt à interdire l'arrivée sur le marché de produits sophistiqués » et Ton décida « qu'il fût demandé au Parlement de voter une loi punissant d'une peine sévère tout employeur qui aurait renvoyé un ouvrier ayant refusé de participer à la fraude ordonnée par le patron ». On discuta longuement la constitution de « magasins communistes d'instruments aratoires » et, dans l'impossibilité de s'entendre sur ces magasins, on tomba d'accord pour réclamer aux propriétaires la fourniture de tous les outils.
Mais le débat le plus intéressant se produisit au sujet de la réglementation des travaux agricoles. Les congressistes se partagèrent entre deux tendances : un certain nombre d'entre eux, préoccupés de la diversité de la production et des moyens d'existence dans des localités même voisines, combattirent le principe d'une réglementation unique, applicable à toutes les régions, qui fut surtout défendu par les meneurs du socialisme révolutionnaire. Ces derniers l'emportèrent et firent décider de présenter aux propriétaires les revendications suivantes :
1° La durée de la journée de travail sera de G heures minimum et de 8 heures maximum:
2° Le salaire minimum sera de 0 fr. 50 l'heure;
3° La durée de la journée de sulfatage sera de 8 heures et sera payée 4 francs et 2 litres de vin :
4 La durée de la journée des vendanges sera de 8 heures et sera payée 4 fr. 50 et 3 litres de vin. Les vendangeurs nourris seront payés 3 francs et auront le vin à volonté ;
5° Les heures supplémentaires de nuit pendant les vendanges seront payées 0 fr. 75;
''■ Le salaire des femmes sera la moitié de celui des hommes en argent et en vin;
7 Le> heures supplémentaires en dehors des vendanges et les forfaits sont supprimé-:
*> Les mésadiers ■ gagneront 35 francs par mois pour le 6 heures et 45 francs pour 8 heurt-:
9 La paie aura lieu tous les samedis sur le lieu de travail :
10° Le temps employé pour aller au travail est au compte du patron, le retour est au compte de l'ouvrier;
11° 2 litres de vin potable seront donnés toute l'année:
12° Le travail reprendra dans les vignes deux jours après la pluie;
13° Toute heure commencée est due.
La grève générale fut l'objet d'une discussion longue et confuse. Le rapporteur, tout en déclarant « que la cessation complète du travail était le moyen le plus efficace pour arriver à l'émancipation des travailleurs », exprima lavis que « le prolétariat agricole,jusqu'à ces derniers temps encore si individualiste, était insuffisamment pénétré des sentiments de solidarité, base fondamentale de cette importante question; en conséquence, il proposa simplement d'adopter le principe de la grève générale et de travailler sérieusement au sein des organisations agricoles à la diffusion de cette idée. Finalement, on se rallia à cette motion en laissant au comité fédéral le soin de préparer le terrain et de fixer la date de la « guerre des bras croisés 2 ».
Enfin le congrès de Narbonne s'inquiéta de constituer solidement la Fédération nationale. Celle-ci est
1. Ce sont des ouvriers agricoles payés au mois, logés et nourris.
•2. Au commencement de l'hiver, le comité fédéral crut que le moment était venu de décréter la grève et, dans les communes de l'Aude, on put voir de grandes afiiclies rouges, invitant les travailleurs à se mettre en grève. Cet appel ne lut entendu que dans quelques communes.
formée par les sections départementales, envoyant au comité fédéral deux délégués: chaque syndicat verse à la caisse centrale un centime par membre et par mois '. Un congrès doit avoir lieu chaque année. Il est probable, mais Ton n'est cependant pas en mesure de l'affirmer, que cette organisation fédérale maintiendra une certaine union entre tous les syndicats récemment formés à l'occasion des grèves agricoles. Elle contribuera surtout à leur conserver le caractère socialiste. Le congrès de Xarbonne fut, en effet, marqué par des manifestations sur le sens desquelles il serait difficile de se tromper : on y adhéra officiellement au congrès international d'Amsterdam et, le dernier jour, un long cortège précédé des bannières rouges des syndicats et de pancartes sur lesquelles on avait inscrit les revendications ouvrières, parcourut les principales rues de la ville. au chant de Y Internationale.
On comprend dès lors l'enthousiasme que ce congrès a provoqué chez les militants de la révolution sociale.
« Le congrès de Xarbonne. lisons-nous dans le Mouvement socialiste 2. a eu une grande importance tant au point de vue du nombre des délégués qu'au point de vue des résolutions prises. Certainement, beaucoup qui étaient là assistaient à un congrès pour la première fois : l'inexpérience, la complexité des questions, la diversité de la production, purent amener des séances tumultueuses: mais un grand pas a été fait : le congrès a permis aux délégués de se connaître, de se sentir les coudes: tous, d'ailleurs. étaient animés d'un désir vif et sincère de s'unir, de s'entendre. Les organisations rurales tenues' au courant de ces débats se sont intéressées aux questions traitées par le
1. Depuis janvier 190i jusqu'au moment du congrès, la Fédération avait encaissé 1.0-25 tr. 60 et dépensé 436 fr. 20.