Cf. op. cit., p. u
2. Bulletin officiel de la Bourse du travail de Bourges, septembre 1901.
La tactique, inaugurée parles militants vers 1901. devait contribuer au relèvement des tarifs et, par contre-coup, à la prospérité de leurs syndicats.
Les marchands de bois affirmaient qu'il leur était impossible de consentir des salaires plus élevés, parce qu'au moment où ils achetaient les coupes aux propriétaires, ils ignoraient les prétentions que formuleraient les bûcherons : les achats faits, ils ne pouvaient rien changer aux chiffres maxima qui avaient servi de base à leurs calculs.
Les chefs des syndicats, déclare M. Mauger, résolurent de « mettre les marchands dans l'impossibilité de pouvoir se servir de ce prétexte en les informant longtemps à l'avance des conditions de travail que les ouvriers syndiqués étaient disposés à leur réclamer pour chaque coupe distincte ». M. Mauger donne, à ce sujet, dans le Mouvement socialiste ' d'amples indications. Deux ou trois mois avant l'époque de la mise en adjudication, les associations syndicales désignent des délégués pour procéder à la visite des coupes et à l'estimation des prix de façon. Ces tarifs sont soumis au bureau du syndicat. Puis, les décisions prises sont rédigées sous forme d'affiche. On en envoie des exemplaires à tous les marchands de bois de la région, aux propriétaires et aux journaux locaux; enfin, on en fait placarder quelques-uns dans les communes intéressées.
Lorsque la vente ou l'adjudication a eu lieu, un représentant du syndicat entre en relations avec l'acheteur ou l'adjudicataire. Si l'accord s'établit, le délégué passe un contrat aux termes duquel l'exécution de L'exploitation est confiée au syndicat qui embauche, débauche, veille à ce que l'abattage s'exécute suivant
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les ordres et dans les conditions qu'indique le marchand de bois. Parfois, l'association professionnelle accepte la responsabilité des malfaçons. Le contrat signé, on procède à l'embauchage :
En principe, seuls, les syndiqués ont droit de coopérer au travail: mais, ajoute M. Mauger, comme il est de l'intérêt du syndicat qu'aucun ouvrier ne reste en dehors de lui: comme, le plus souvent, quand des conflits éclatent, neuf fois sur dix, ils proviennent de l'entêtement ou du mauvais vouloir des camarades non syndiqués, le syndicat maître du travail se retourne vers le non-syndiqué et lui tient le langage suivant :
c Maître aujourd'hui du travail, je pourrais, camarade, te refuser l'entrée dans la coupe, puisque tu n'es pas syndiqué, mais j'ai besoin que tu comprennes que ce n'est pas seulement l'intérêt des syndiqués que je défends, mais également l'intérêt des non-syndiqués. Je ne veux cependant pas te rendre le syndicat obligatoire, tu ferais un mauvais syndiqué. Avant d'entrer au syndicat, il faut que tu en comprennes bien toute la portée. Réfléchis. Si tu entres au syndicat, tu jouiras des prix de façon obtenus par le syndicat. N'y entre pas. si ton éducation syndicale n'est pas encore faite, mais alors, comme nous faisons chaque année des frais de délégués pour l'estimation des coupes, pour les affiches, etc., comme nous avons, en un mot, des frais généraux que nos syndiqués payent avec leurs cotisations, et que tu ne payes pas. toi. qui n'es pas syndiqué, et auxquels il est juste que tu participes, tu ne trouveras pas étrange que la façon de chaque nature de travail te soit comptée un peu moins pour recouvrer ta part dans ces frais quont faits tes camarades syndiqués. »
Le résultat, on le comprend sans peine, c'est qu'au bout d'un certain laps de temps, par suite du contact avec les autres camarades, le bûcheron qui tout d'abord était réfractaire au syndicat, ne tarde pas à s'y faire inscrire.
La répartition du travail se fait par voie de tirage au sort entre tous les intéressés. En certaines com-
mîmes, l'heure du commencement et de la cessation du travail est annoncée par une sonnerie de clairon. C'est un délégué du syndicat qui distribue aux travailleurs la somme qui revient à chacun d'eux. Dans 1»' cas où le marchand de bois paie directement aux bûcherons, nombre de syndicats émettent la prétention de recevoir du commerçant la différence entre le prix accepté et celui promis aux non syndiqués. Il est à peine besoin de dire que ces conditions ne sont pas acceptées en tous lieux, ni par tous les patrons : nous pourrions citer des cas où, plutôt que de céder, les employeurs ont menacé de ne faire procéder à aucune coupe durant l'année, — et force a été aux salariés d'abandonner leurs revendications.
Néanmoins, il semble bien que la tactique syndicale réussisse fréquemment. Nous n'en voulons d'autres preuves que le nombre croissant des associations bûcheronnes : au 1er octobre 1903, la Fédération nationale en groupait 47 et, deux ans plus tard, ce chiffre s'élevait à 113 4. Ce sont là les renseignements fournis par les chefs du mouvement ; mais nous ne disposons pas, à leur endroit, de suffisants moyens de contrôle, sinon quant à leur total, du moins quant à leur vitalité vraie.
Les syndicats de bûcherons étaient disséminés sans aucun lien entre eux. L'espèce de trait d'union qu'était la Bourse du travail de Bourges ne pouvait suffire à une action d'ensemble. Le secrétaire général de cette Bourse le comprit. 11 avait été délégué au douzième congrès corporatif à Lyon en septembre 1901 et il résolut de réaliser le vœu de ce congrès relatif aux Fédérations nationales de métiers. Au mois de janvier 1902, il écrit donc à tous les syndicats forestiers :
1. Suivant M. Veuiilat, la Fédération nationale des bûcherons comptait, au B septembre 1906, près de S0.O00 membres.
« Une importante question s'impose à votre attention : la création de la Fédération des bûcherons de France... Mettons-nous à l'œuvre dès maintenant, et, avant trois mois, notre Fédération sera créée... » L'ensemble des Bourses du travail appuyèrent cet appel qui fut entendu des intéressés ; d'ailleurs, le secrétaire général parcourut les centres principaux, recueillant les adhésions syndicales. Enfin, le 29 juin 1902. le premier congrès de la Fédération nationale des bûcherons se réunissait à la Bourse du travail de Bourges. Une cinquantaine de délégués, venus des départements du Cher, de la Nièvre, de l'Allier, de l'Yonne et de l'Indre, approuvaient les statuts de la dite Fédération et adhéraient à la Confédération générale du travail, c'est-àdire au groupement socialiste le plus ardent dont on n'a pas oublié le rôle actif dans les grèves du Pas-de- Calais et dans les manifestations du 1er mai 1906.
L'année suivante, le 30 août 1903, le congrès de la Fédération des bûcherons se tenait à la Maison du peuple de Nevers. 55 organisations avaient envoyé des délégués; elles étaient réparties sur 8 départements (30 syndicats dans le Cher, 12 dans la Nièvre. 7 dans l'Yonne, 2 dans l'Indre, 1 dans le Jura, l'Allier, la Haute-Marne et l'Eure''. La Bourse du travail de Bourges, « qui fut, en quelque sorte, le berceau de la Fédération bûcheronne », avait député son secrétaire, et la Confédération générale s'était également fait représenter.
Nous ne relaterons pas tous les débats et les votes de cette assemblée; mais, pour donner une idée des tendances dominantes, nous citerons les quelques passages suivants de l'allocution de bienvenue prononcée par le citoyen Bornet, secrétaire de la Fédération :
Le même but nous a tous amenés ici et nous avons tous
la même idée : nous voilions voir réaliser dans le plus bref délai possible toutes les réformes susceptibles d'améliorer le sort dos ouvriers de la campagne, et cela en attendant qu'une société mieux organisée, dans laquelle chacun pourra jouir du produit intégral de son travail, ait remplacé la société bourgeoise dans laquelle nous vivons aujourd'hui. ce changement, ce bouleversement de la société actuelle scra-t-il un simple effet du hasard ou s'opérera-t-il en suivant la lente évolution des siècles? Nous ne croyons ni à Tune ni à l'autre de ces hypothèses. Il n'appartient qu'à nous, et à nous seuls, par de vigoureux efforts, d'en précipiter l'avènement. Pour cela, il faut que chacun apporte son concours toutes les fois que les circonstances l'exigent laissant de côté les personnalités et les querelles qui nous divisent parfois... Voilà quinze jours, c'était à Béziers, au sud de la France, que les travailleurs agricoles vignerons du Midi se réunissaient en congrès pour discuter leurs intérêts et formaient une Fédération régionale des ouvriers viticoles. Aujourd'hui, c'est à Nevers, au centre du pays, que les bûcherons vont agiter les mêmes questions. Aussi, en coordonnant nos efforts, nous arriverons certainement à obtenir des résultats appréciables.
Un incident vint montrer l'ignorance de nombre des congressistes pour tout ce qui touchait à Faction socialiste et, en même temps, leur vif désir de s'instruire de ces questions. Plusieurs d'entre eux, en effet, demandèrent au président de l'assemblée « de leur dire, en un clair résumé, ce qu'était l'organisation du prolétariat », et le citoyen Mauger « improvisa une vigoureuse esquisse du mouvement ouvrier et de ses organismes originaux ».
Le congrès décida d'envoyer une délégation au ministre de l'agriculture pour solliciter entre autres choses : Fessai de mise en régie directe pour l'exploitation des bois dans les forêts domaniales, l'institution de retraites en faveur des ouvriers des bois et des champs, la création de tribunaux de prud'hom-
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mes pour l'agriculture et enfin l'extension de la loi sur les accidents du travail aux ouvriers agricoles.
Le 9 décembre 1903, la délégation fut reçue par le ministre, mais elle n'obtint guère que de bonnes paroles, extrêmement vagues, sauf en ce qui concerne la question des accidents '. L'insuccès de ces démarches ne fut pas sans causer quelque mécontentement dans les milieux forestiers. On s'en aperçut bien, au troisième congrès de la Fédération nationale, qui se tint, le 4 septembre 1904, à Auxerre. Dans les discussions, qui durèrent deux séances et réunirent les représentants de 71 syndicats2, on insista surtout sur la mise en régie que Ion réclama de nouveau pour les forêts de l'État. Avant de se séparer, les bûcherons résolurent de se faire représenter au congrès que la Confédération du travail allait tenir à Bourges et au cours duquel les doctrines d'un socialisme violent finirent par triompher. Ils décidèrent également d'envoyer des délégués à la Conférence qui devait avoir lieu au même moment et dans la même ville pour préparer une Union fédérale terrienne, qui engloberait toutes les organisations d'ouvriers agricoles.
La Fédération des bûcherons a progressé depuis lors : au 4e congrès qu'elle a tenu à La Guerche, les 24 et 25 septembre 1905, 113 syndicats donc 42 nouveaux étaient représentés; le secrétaire général, M.D. Yeuillat, affirme dans le Mouvement socialiste 3 que le
1. Le 7 juin lOOi, la Chambre volait un texte qui assimilait les coupes et exploitations forestières aux chantiers de manutention, et. par ce fait, étendait aux bûcherons le bénéfice de la loi sur les accidents du travail.
•2. Durant l'exercice 1904, les recettes de la Fédération se sont élevées à 2.408 francs et les dépenses n'ont été que de 1.488 francs. Avec le reliquat de Tannée précédente, la caisse fédérale avait un actif de 1.766 francs dout 1.200 francs placés à la caisse d'épargne.