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CHAPITRE II

I. Une page d'un roman de M. Theuriet : le Manuscrit du chanoine. — Les villes tentaculaires ». — De 1800 à 1900. —IL L'exode rural : causes principales et causes secondaires. — L'état de la propriété paysanne. — Le lopin de terre retient le paysan au village. — III. La suppression des communaux est un facteur de l'exode rural. — Les services rendus par ces biens collectifs. — Exemple des villages des Ardennes belges. — Une conversation avec un bûcheron de Hautfays. — Ce que les a/fouagers d'Hautfays retirent de leurs communaux. — Conséquences au point de vue du chiffre de la population. — IV. L'association du travail agricole et du travail industriel. — A quoi travaillaient les paysans de jadis. — Valeurs d'usage et valeurs d'échange. —La division du travail et ses conséquences dans le monde rural. — Les industries qui, à la campagne. .-'exerçaient à domicile. — Une enquête de l'Office du travail de Belgique. — V. La crise agricole et l'exode rural. — La maind'œuvre en France en 1852 et en 1890. — Le développement du machinisme agricole : effet et cause. — Le battage mécanique et l'émigration vers les villes. — VI. Les différentes formes de l'exode rural. — L'émigration permanente. — L'émigration quotidienne. — Les trains ouvriers. — Les « hôtelleries ouvrières « et les « aumôniers du travail » en Belgique. — L'émigration saisonnière.

Peut-être vous souvenez-vous des paroles que, dans un des jolis romans savoyards d'André Theuriet, le curé dEntrevernes adresse à des visiteurs qu'il promène à travers sa paroisse. Leur montrant de vieux

moulins en ruines : « Tous ces moulins, dit-il, sont maintenant déserts, on les a abandonnés faute de bras... Même dans notre Haute-Savoie, où le paysan aime sa montagne, les jeunes gens qui consentent à travailler la terre deviennent de plus en plus rares. Les fdles sont attirées vers votre Paris, comme les alouettes au scintillement d'un miroir. En quittant le service militaire, les garçons ne se soucient plus de porter la bonnette dans les vignes ou de pousser des traîneaux par des couloires. Ils vont chercher fortune dans les grands centres. La ville les prend et ne les lâche plus. Les vieux demeurent seuls au village, face à face avec la terre qui redeviendra une friche, pour peu que ce mouvement d'émigration continue... Il y a dix ans, dans ma paroisse d'Entrevernes, il y avait encore sept cents âmes ; il n'y en a plus trois cents aujourd'hui... »

Toutes les communes campagnardes de France — ou même de la Haute-Savoie — ne se dépeuplent point dans les mêmes proportions que la paroisse du curé savoyard d'André Theuriet, mais bon nombre d'entre elles voient néanmoins le chiffre de leurs habitants décroître assez rapidement au profit des villes, — si tant est que, pour ces dernières, il y ait vraiment profit!

Il y a donc un exode rural, — et ce phénomène ne s'observe pas seulement dans notre patrie, mais dans la plupart des nations civilisées. Partout on constate l'accroissement de ce qu'un écrivain belge appelle les villes tentaculaires.

Cette expression caractérise assez heureusement nos immenses cités modernes qui tendent à devenir de véritables monstres, absorbant une population toujours plus considérable. En 1800, dans les pays de civilisation chrétienne, il n'y avait pas une seule agglomération urbaine de plus d'un million d'hommes. Aujourd'hui nous

en comptons une dizaine — sans parler des villes chinoises ou japonaises. Les voici d'ailleurs, avec les chiffres donnés le plus récemment :

Moscou 1 .096.000

Philadelphie :

Saint-Pétersbourg 1.439. -

Vienne 1 2-2

Chicago L698.575

BerluT 1-888J :

Paris Z.78L

New-York et Brooklyn 3.4 7.S 2

Londres :

Ainsi donc, au siècle dernier, les villes ont considérablement augmenté en population. Il est certain que. dans la plupart des cas. cet accroissement n'est pas dû. ou n'est pas dû seulement, à l'excès de la natalité sur la mortalité, mais encore, et surtout, à l'afflux des campagnards vers les centres urbains.

Ce phénomène, d'une incontestable importance pour l'économie rurale, a été très nettement mis en lumière dans un livre récent de M. Emile Vandervelde ■ : avec autant de précision que l'on en peut apporter en pareille matière, où les statistiques ne sont guère comparables de pays à pays, le professeur socialiste de l'Université nouvelle de Bruxelles s'est efforcé de rechercher les causes de cet exode . d'en décrire les formes diverses et d'en marquer les conséquences.

Après lui. nous essaierons de noter les données essentielles de cette question qui ne saurait laisser indifférents ceux qui s'intéressent aux problèmes agricoles.

1. L'Exode rural et le retour aux champs, par Emile Vandervelde. professeur à l'Université nouvelle de Bruxelles. Paris, 1903, F. Alcan éditeur [Bibliothèque générale des Sciences sociales).

lli DANS LE MONDE RURAL.

Il y a un siècle. Adam Smith déclarait que « malgré tout ce qu'on a dit de la légèreté et de l'inconstance de la nature humaine, il paraît évident, par l'expérience, que de tous les bagages possibles, l'homme est le plus difficile à déplacer ». Comment se fait-il dès lors que des milliers et des milliers d'individus abandonnent leurs champs pour venir loger en ville? La facilité croissante des transports y est bien pour quelque chose, mais elle ne saurait suffire à expliquer ce mouvement d'émigration des campagnes vers les villes.

Un mouvement de population aussi puissant n'est pas seulement produit par des causes externes : il y faut de profondes et agissantes causes internes.

Ces causes. M. Yandervelde les ramène à quatre principales : la décadence de la propriété paysanne, la suppression des biens communaux, la scission de l'industrie et de l'agriculture, enfin la crise agricole. A ces causes initiales et prépondérantes vient s'ajouter l'action de quantité d'autres facteurs, politiques, économiques et moraux dont nous serions tenté de trouver que l'écrivain belge a quelque peu diminué l'importance {. Ainsi nous croyons que le service militaire, effectué dans les villes, détourne du travail des champs un bien plus grand nombre de jeunes gens que ne semble l'admettre l'auteur de Y Exode rural. Il nous apparaît aussi que le placement de jeunes paysannes comme domestiques dans les centres urbains — les « alouettes au miroir » du curé d'André Theuriet — a de très fâcheux résultats au point de vue qui nous occupe, sans

parler des conséquences morales, parfois bien douloureuses.

Mais ne considérons que les causes essentielles ou, du moins, indiquées comme telles.

C'est en premier lieu la décadence de la propriété paysanne.

Nous ne reprendrons pas ici l'interminable controverse sur la question de savoir si la propriété paysanne augmente ou diminue; pour cette discussion, il faudrait distinguer les régions de l'Europe; et dans une région déterminée, il serait peut-être bien difficile, sinon impossible, de mettre d'accord les diverses statistiques. Chaque sociologue les interprète trop souvent à son gré ' .

Mais si nous laissons de côté ce problème et la solution défendue par M. Vandervelde, nous sommes d'accord avec lui pour estimer que le fait d'être propriétaire attache profondément le paysan à la terre et le dispose médiocrement à émigrer dans les villes.

Entre autres démonstrations apportées par l'auteur de Y Exode rural, nous ne citerons que les lig-nes suivantes, particulièrement topiques. Après avoir parlé du pays de Gembloux, dont une grande partie de la population, non propriétaire, est allée habiter dans la région d'entre Sambre-et-Meuse, M. Vandervelde donne l'exemple, tout contraire, d'un pays limitrophe, le canton des Fosses, dans lequel les habitants préfèrent continuer à résider et. au besoin, s'astreignent à faire un assez long chemin pour se rendre aux mines.

La raison de cette attitude contradictoire entre voisins se trouve surtout dans la différence du régime de

1. Cf. Ludovic de Contenson, Syndicats. Mutualités, Retraites (Perrin, éditeur, 1904). p. 107 et suiv., une étude précise sur ces interprétations diverses. —Cf. également le livre de M. Souchon sur la Propriété paysanne (Laruse, éditeur, 1899).

propriété. « Dans le canton de Fosses, les ménages ouvriers restent fortement enracinés à la terre natale. Les grandes fermes sont relativement rares. La culture est beaucoup plus divisée. Il existe encore un grand nombre de petites exploitations de faire-valoir direct, et dautre part le prix moyen des locations des terres — qui est de 1 10 francs à l'hectare, dans le canton de Gembloux — n'est que de 56 francs. La plupartdes ouvriers sont propriétaires de leur maison, dont les matériaux proviennent de carrières appartenant aux communes. Presque tous les ménages — outre les poules et le cochon traditionnel — possèdent au moins une vache , qui constitue, pour la famille ouvrière, une ressource dont on ne saurait exagérer l'importance. Un ouvrier mineur, habitant Fosses, à qui nous demandions pour quels motifs il s'astreignait à un long trajet en chemin de fer, plutôt que de se fixer à proximité de son charbonnage, nous répondait, avec un accent de conviction indicible : « Parce que, là-bas, nous n'aurions pas assez « de terre pour garder notre vache! » On voit que, dans certaines conditions, propriété paysanne, même à l'état d'accessoire, peut contribuer efficacement à empêcher la désertion des campagnes*. »

Cette constatation de M. Vandervelde est à retenir : nous la signalons à nos amis de la Ligue du coin de terre et du foyer dont elle confirme la thèse.

Mais si la propriété est pour les populations rurales, un élément de stabilité, encore faut-il, pour atteindre ce but, que la propriété ne soit pas trop parcellaire. L'extrême division peut devenir, en effet, un facteur de l'exode rural : c'est ainsi qu'en France, pendant la période décennale 1882-1892, la population agricole a subi une diminution plus grande dans les dix

\. Cf. Exode rural, p. .*>!.

départements où l'étendue moyenne des exploitations était la plus faible que dans les dix départements où l'étendue des exploitations était la plus forte.

La suppression des communaux est le second facteur de l'exode rural — un de ceux ayant le plus contribué à rendre fort dure la vie des pauvres paysans, qui, jadis, trouvaient de précieuses ressources dans les droits d'usage, de parcours et de vaine pâture à travers les forêts, les bruyères et les terres incultes, possédés par la collectivité villageoise.

A maintes reprises, les catholiques sociaux ont déploré la disparition d'un trop grand nombre de communaux. Il ne nous déplaît pas de relever pareille opinion chez un écrivain auquel on ne saurait reprocher des sentiments hostiles à la Révolution ' .

Or, sur ce point, M. Vandervelde est formel : « Partout, déclare-t-il. où l'ancien domaine communal subsiste, les avantages qu'il procure aux familles pauvres constituent un motif puissant pour les détourner de l'exode rural. »

A l'appui de son opinion, il cite les villages des Ardennes belges, en particulières villages de l'arrondissement de Neufchâteau. « Nulle part, en Belgique, dit-il2, le nombre des habitants par kilomètre carré

i. Il s'est d'ailleurs trouvé des révolutionnaires pour blâmer la loi du 10 juin 1793 sur le partage des communaux. Le 20 thermidor an III, le député Baraillon déclarait que cette loi « était destructive de l'agriculture, en distribuant les terres incultes à ceux qui, faute de bestiaux et de bêtes de labour, n'avaient aucun moyen de les défricher et en réduisant ceux qui avaient des bestiaux à les laissser mourir faute de pacage ».

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