CHAPITRE PREMIER
I. Une lacune comblée. — IL Exemple d'outre-Rhin.— Le Cours social pratique organisé par le Volksverein. — Programme suivi et résultats obtenus. — III. La tentative lyonnaise. — Une Semaine sociale qui a eu un lendemain. — Les raisons du succès. — On répondait à un besoin. — Intelligent accord des enseignements doctrinaux et des préoccupations pratiques. — Des œuvres et des institutions qui reposent sur des principes; des principes qui suscitent des œuvres et des institutions. — IV. Les professeurs n'ont pas dédaigné d'entrer dans le détail des applications : les faits ont remplacé les phrases. — Quelques exemples. — V. Une organisation matérielle excellente : le dévouement et l'activité intelligente de la direction de la Chronique du Sud-Est. — A Orléans et à Dijon. — La puissance de rayonnement de l'idée : cours sociaux en Italie et en Espagne.
C'est une vérité banale que le plus difficile, lorsqu'on veut se dévouer à l'action sociale, c'est encore de choisir l'action vraiment opportune et de l'organiser avec le maximum de chances de succès.
Nombre de catholiques — prêtres ou laïques — ne demandent pas mieux que de faire quelque chose. Leur bonne volonté est évidente; elle ne demande qu'à s'exercer; mais trop souvent, elle reste inactive parce qu'elle ignore où et comment
s'employer. Et puis, longtemps inactive, elle finit, lentement et insensiblement, par s'évanouir. N'est-ce pas là l'histoire de beaucoup d'entre nous?
Désormais, les catholiques français ne pourront plus, vis-à-vis de leur conscience, invoquer semblable excuse.
Les Semaines sociales comblent, en effet, une lacune : elles viennent indiquer aux hommes de bon vouloir ce que l'on peut faire, et, j'irai même plus loin, ce que Ton doit faire. Durant six jours, on examine en commun, au point de vue théorique et au point de vue pratique, ce qu'il serait utile d'entreprendre. Chacun apporte le résultat de son expérience et il est impossible qu'un tel enseignement mutuel ne donne pas d'heureux fruits.
D'ailleurs les faits sont probants : l'institution, nouvelle en France, et due à l'intelligente initiative de la Chronique du Sud- Est, fonctionne depuis plusieurs années déjà chez nos voisins d'Outre-Rhin, sous le nom de cours pratiques sociaux. C'est de l'organisation allemande que nos amis lyonnais se sont en partie inspirés.
Les cours pratiques sociaux allemands se tiennent chaque année, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre; les hommes les plus marquants y viennent donner une série de leçons, touchant à la fois aux problèmes d'ordre théorique et aux diverses applications de ces doctrines. « Les conférences, était-il dit dans le programme initial de ces cours, devront s'étendre aux questions essentielles du vaste domaine social. On insistera beaucoup sur les principes, en
même temps qu'on s'efforcera d'indiquer les connexions étroites de la théorie et de l'a pratique. »
Le programme entrait dans les détails : « On tâchera, ajoutait-il en effet : 1° de montrer l'importance des questions sociales, la part que les classes dirigeantes, et particulièrement le clergé, doivent prendre à la solution de ces problèmes, d'éveiller le goût et l'amour des études sociologiques; 2° de marquer le lien qui attache les unes aux autres les différentes questions, de mettre en lumière les principes auxquels obéira le législateur quand il s'agira des lois ouvrières ; 3° de traiter à fond — autant que le temps le permettra — les questions théoriques et pratiques; d'ouvrir aux étudiants des horizons nouveaux, et surtout de leur fournir les indications bibliographiques à laide desquelles il leur sera facile de compléter leur formation ; 4° d'établir des relations personnelles entre les maîtres de la science sociale et leurs auditeurs, contact fécond pour l'avenir, également utile aux uns et aux autres. »
Le plan était vaste, mais il était bien compris : le suc-* ces de l'entreprise l'a suffisamment démontré. Le cours devait être périodique. « En 1894, les adhésions furent si nombreuses qu'il fallut dédoubler « l'Université populaire » ; il y eut un cours à Bamberg avec 800 auditeurs, un autre à Neisse avec 600. Les années suivantes, d'autres villes offrirent l'hospitalité à l'Université ambulante, entre autres Strasbourg, et partout se renouvela le même spectacle. Des étudiants en grand nombre, des conférenciers éminents, des visites intéressantes dans des usines modèles, une noble émulation sur toute la ligne, et, comme résultat, le développement sensible de toutes les œuvres sociales. Si, en Allemagne, clergé et laïques prennent un intérêt de plus en plus vif aux problèmes sociaux, le mérite en revient pour une bonne
part au « cours social » organisé par le Volksverein '. »
Une institution aussi féconde méritait d'être essayée en deçà des frontières germaniques. C'est ce qui a été fait à Lyon au commencement d'août 1904 et ce qui a été renouvelé Tan passé à Orléans et le sera cette année à Dijon.
La tentative lyonnaise a obtenu, on peut l'affirmer, un plein succès.
Un seul chiffre suffit à le prouver : la Semaine sociale a réuni six cents adhérents et auditeurs, payants et présents.
Et l'on peut également déclarer que ces adhérents ont été généralement satisfaits puisque, par acclamation. Ton a décidé de renouveler l'essai. C'est à Orléans qu'en 1905 s'est tenue la Semaine sociale et c'est à Y Union d'études des catholiques sociaux qu'on a confié la charge d'en maintenir l'unité doctrinale.
Le succès de la tentative de nos amis s'explique par plusieurs raisons.
D'abord cette tentative répondait évidemment à un besoin du moment.
Dans les milieux catholiques, on sent déplus en plus la nécessité de s'orienter dans la voie sociale ; seulement dans cette voie on désire avoir des guides...
— Mais il y a les livres, direz-vous.
— Assurément, et beaucoup les consultent. Toutefois, un très grand nombre de lecteurs sont heureux de
1. M -■' Kannengieser, D'étapes en étapes (Letliielleux, éditeur, Paris, 190'.;, [>. 80.
voir, d'entendre les auteurs de ces livres et de leur soumettre leurs difficultés. Or, parmi les « professeurs » qui ont eu l'honneur de prendre la parole à la Semaine de Lyon, tous avaient écrit des ouvrages, et, parmi eux, il n'en est pas un seul auquel tels ou tels lecteurs, devenus auditeurs, n'aient posé des questions. « Livres vivants », ils ont été feuilletés par les curieux. Vous voyez déjà un élément d'intérêt — et partant de réussite.
Un second élément, c'est l'intelligent mélange des conférences de théorie et des exposés pratiques.
On Ta dit depuis longtemps et on le répète avec raison, ce sont les idées qui mènent le monde.
Il faut donc connaître les idées — c'est-à-dire les principes et les systèmes : il ne faut pas se contenter d'agir routinièrement, il faut encore examiner les raisons de son action.
Cet examen a été particulièrement bien fait à Lyon : il était confié à deux éminents sociologues catholiques qui sont, en même temps, de savants théologiens. M. l'abbé de Pascal nous a entretenus de la propriété, de ses fondements, de ses limitations et de ses adversaires ; M. l'abbé Antoine a étudié le travail, ses caractères essentiels et son organisation.
Ces leçons ont été, pour beaucoup d'auditeurs, de vraies révélations : l'un et l'autre des deux professeurs ont rectifié nombre d'erreurs qui ont généralement cours — et ces rectifications d'ordre doctrinal ne seront pas sans avoir d'heureux contre-coups sur les œuvres pratiques. Quand on a, par exemple, du travail ou de la propriété, une conception réellement sociale, et non pas abstraitement individualiste, on encourage de préférence certaines institutions et l'on ne gaspille pas inutilement son activité au profit d'une association contraire à ses tendances.
Donc, à la base de toute action, il doit y avoir une doctrine, précise, raisonnée et sciemment admise.
Mais, de même que la pratique sans la doctrine ne peut donner que des résultats incomplots, de même la doctrine sans la pratique reste à peu près un stérile passe-temps de dilettante ; il faut donc l'union intime de l'une et de l'autre.
Cette union a été très intelligemment réalisée durant la Semaine de Lyon.
Chaque leçon doctrinale était suivie d'un cours présentant, beaucoup plus accusé, le caractère pratique. Je citerai, à titre d'exemple, les conférences de M. Duport, président de l' Union du Sud-Est, sur les syndicats agricoles, de M. Glas sur les assurances rurales et de M. Durand sur les caisses de crédit.
Pour donner une idée du caractère éminemment utile de ces causeries, il me suffira de dire que MM. Duport. Glas et Durand ne se sont pas contentés de retracer l'historique et d'indiquer, dans ses grandes lignes, l'organisation des diverses institutions qu'ils avaient reçu mission de présenter aux auditeurs de la Semaine.
Après avoir exposé les notions générales, indispensables préliminaires de toute étude de détail, ces « professeurs » ne dédaignèrent pas d'initier leur auditoire aux plus menues questions du fonctionnement normal. Ils allèrent même plus loin et signalèrent les moyens -a môme les « trucs » à employer pour créer avec succès ces institutions.
11 ne nous semble pas mauvais de reproduire ici quel- —uns des conseils de ces hommes d'expérience : ils pourront être entendus avec profit.
Tous les trois, ils ont été d'accord pour reconnaître au point de vue de la propagande, la supériorité des petites réunions sans apparat, au cours desquelles chacun peut formuler ses objections ou interrogations. Lorsque aucun auditeur ne demande d'explication ou ne soulève de difficulté, il faut craindre un insuccès : il est très rare, en effet, que la démonstration ait été si forte qu'elle ait pu faire disparaître toute opposition. Prenez donc vos précautions en conséquence : assurezvous d'avance le concours d'un compère dans la salle qui vous posera les premières questions — ce qui suffira à délier les langues.
Comment faut-il parler à ces paysans, à ces gens du peuple? Très simplement, avec tout son cœur et en toute sincérité. Evitez les grandes phrases; vous les remplacerez avantageusement parle récit de quelques faits topiques. Le meilleur argument est encore l'exemple du voisin. Voulez-vous faire établir par vos auditeurs une caisse rurale ou une assurance mutuelle contre la mortalité du bétail, ayez grand soin de leur raconter ce qui a été fait dans une localité des environs et insistez sur les services rendus par ces institutions : le paysan sera beaucoup plus touché par ces arguments de faits que par les plus beaux raisonnements du monde.
Autre recommandation extrêmement utile : avant toute conférence ayant pour but la création d'une de ces institutions, il est indispensable de faire distribuer aux futurs auditeurs des brochures expliquant le fonctionnement et faisant connaître les statuts de l'œuvre à fonder. 11 faut que le rural, de nature généralement défiante, puisse examiner à son aise et chez lui ce qu'on lui propose. Évitons d'avoir l'air de lui imposer nos idées et nos projets : ce seraitle meilleur moyen de provoquer sa suspicion.
Enfin dernier conseil révélé par l'expérience : ne
laissez jamais partir vos auditeurs sans faire signer à ceux que vous aurez convaincus — ne seraient-ils que deux ou trois î — une formule d'engagement en vue de l'institution proposée : il faut, à tout prix, qu'au sortir de la réunion, ladite institution soit fondée. Sous aucun prétexte, ne renvoyez à une assemblée ultérieure.
Ces conseils seront d'autant plus facilement suivis que vous donnerez à vos institutions une étendue territoriale plus restreinte : la commune ou la paroisse sont les circonscriptions préférables, parce qu'elles permettent de grouper des gens qui se connaissent tous. Contrairement à une opinion a priori, on constitue avec moins de peine le bureau d'une association communale que celui d'une association cantonale ou surtout départementale : pour diriger une de ces petites associations, un paysan intelligent et sans instruction générale est parfaitement compétent ; et puis en raison même du caractère restreint du groupement, chacun s'y considère chez lui et chacun exprime son opinion. A la tête d'un
upement beaucoup plus étendu, un simple cultivateur se trouvera mal à sa place; il faudra là un « monsieur » et les choses n'en iront pas toujours mieux.
— Mais, direz-vous, ces associations minuscules ne peuvent entreprendre certaines opérations qui exigent, pour leur réussite, un assez grand nombre de membres et un gros chiffre d'affaires : ainsi, il leur sera difficile de profiter du système de coopération, car le chiffre de leurs achats sera bien trop faible pour obtenir une réduction appréciable.
— C'est là, en effet, un inconvénient des groupements paroissiaux ou communaux. Mais, rassurez-vous, ce désavantage n'est qu'apparent. 11 disparaît dès que les groupements communaux ou paroissiaux se fédèrent : la fédération des syndicats et des diverses associations l'un arrondissement ou d'un département, voire même
de toute une région, acquiert une force économique considérable. Et. à l'appui de cette affirmation, je pourrais citer, après M. Duport. les trois cents et quelques syndicats affiliés à Y Union du Sud-Est. Je pourrais aussi, comme MM. Glas et Louis Durand, montrer, avec des anecdotes vécues, la « manière de s'éprendre » pour fonder une caisse rurale, une assurance mutuelle ou un syndicat agricole.
Par ces quelques lignes, on peut apprécier le caractère essentiellement pratique de ce qui s'est dit à la Semaine sociale. Nous serions bien étonné si de ces causeries, il n'était pas sorti de nouvelles œuvres et institutions.
Enfin, une des causes — et non la moindre — du succès obtenu à Lyon, c'est assurément la parfaite organisation matérielle de la Semaine.
La direction de la Chronique du Sud-Est et les membres du comité lyonnais ont une remarquable compétence en pareille matière. De plus leur compétence est servie par un dévouement sans bornes. Parmi tous ces hommes de zèle, qu'il nous est impossible de nommer, nous nous reprocherions de ne point citer au moins le secrétaire général. M. Gonin. qui. avant et pendant la Semaine, s'est infatigablement dépensé pour le bien et le plaisir de tous.
Ainsi donc, la tentative lyonnaise avait été un vrai succès : la récidive orléanaise marqua un nouveau progrès dans l'organisation et dans la réussite f . Msr Touchet
1. Voici le programme des Cours professés à Orléans : Les deux conceptions, individualiste et sociale, de l'homme, par l'abbi> de Pascal;
voulut bien prendre l'entreprise sous son haut patronage et réminent prélat prononça, au cours d'une des réunions du soir, un admirable discours qui permit aux catholiques sociaux de saluer en lui un Ketteler français.
Malgré les difficultés et les préoccupations de l'heure présente, tout fait espérer, au moment où nous écrivons, un même succès pour la Semaine sociale qui, prochainement, va se tenir à Dijon. Le programme conserve le caractère doctrinal et pédagogique qui a fait l'originalité des réunions de Lyon et d'Orléans. Le nouvel évêque du diocèse. M*r Dadolle, qui, alors qu'il était recteur de l'Université catholique de Lyon, avait déjà manifesté sa bienveillance aux organisateurs, a bien voulu leur continuer son appui et promettre de prononcer, cette année, le discours d'ouverture. Les promoteurs ont donc raison d'être sans crainte sur le résultat de leurs efforts : un nouveau succès consacrera définitivement en France l'institution des Semaines sociales.
L'idée, nous lavons reconnu, est d'origine allemande, mais, en se réalisant en notre pays, elle a acquis une particulière puissance de rayonnement : c'est ainsi
i entrât de travail et salaire, par M. l'abbé Ch. Antoine;
La protection légale des travailleurs, par M. Eugène Duthoit ;
Le syndicat professionnel et les institutions économiques, par M. Martin Saint-Léon :
Les sociétés de secours mutuels, par M. E. Dedé;
Les syndicats d'employés, par M. Zirnlield ;
Les syndicats ouvriers allemands, par M. G. Blondel;
L'association professionnelle agricole, par M.Milcent:
L'école par V association familiale, par M. A. crétinon;
L'éducation populaire par. M. Max ïurmann ;
Les retraites ouvrières : les derniers projets de loi et la mutualité, par M. \. Boissard;
Les assurances mutuelles agricoles, par M. le Comte Baguenault de Pue h esse.
Séances générales du soir: Discours d'ouverture de S. (',. M*' Touchet; conférences «le M. P. Imbart de la Tour et de M. l'abbé Lemire.
que les Italiens du Nord ont. l'an passé, organisé quelque chose d'approchant; c'est ainsi que les catholiques espagnols ont tenu, dans les premiers jours du mois de mai. une Semaine sociale, au cours de laquelle ont professé le P. Vicent et M. de Cépéda que nous avions eu l'heureuse fortune d'applaudir aux réunions de Lyon '. Nous souhaitons qu'un tel mouvement se généralise.
1. Dans El Noticiero du 1er au -20 mai 1906, le Dr Séverine Aznar a publié une analyse très vivante et fort claire des cours sociaux professés à Madrid.