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CHAPITRE II

UNE LIGUE 0 UN NOUVEAU GENRE. DES CONSOMMA- TEURS qui s'inquiètent de leurs responsarilités

I. Un rappel. — Le double but que s'est proposé à Paris la Ligue des acheteurs. — Faire L'éducation sociale des consommateurs.

— Encourager les patrons qui respectent les règles de la justice sociale. — La liste blanche. — II. Une innovation : les cartes postales de la L. S. A. — La veillée homicide. — Lo déballage inutile. — Pour les marmitons. — III. Les groupes d'études de la Ligue sociale. — Le « groupe du sixième étage ».

— La question des domestiques. — Une communication de Mm" Chalamet — Deux défectuosités des chambres de bonnes.

— Guerre aux fenêtres à tabatière. — Un couvreur qui transforme à la fois son immeuble et ses locataires. — La désinfection des chambres de domestiques. — Connue pour vos filles!

— IV. La question des cuisines sombres. — Comment la tuberculose fait son entrée dans un" famille parfaitement saine. — Une liste blanche d'un nouveau genre. — Une loi évangélique.

— V. Le mouvement des Ligues sociales d'acheteurs en France.

— En Suisse. — Le type idéal d'une bonne fabrique de chocolat.

Dans un précédent ouvrage ', nous avons parlé des Ligues sociales d acheteurs qui ont pris naissance aux Ktats-Unis et qui commencent à se répandre dans l'Europe occidentale. La première Ligue française a été

I. Cf. dans Initiative* féminines (Lecoffre, éditeur), p. 28i et suivantes, le chapitre intitulé le devoir des arheteuses, la Ligue sociale des consomma te

créée, à Paris, en décembre 1902 : elle s'est développée, non pas avec une rapidité vertigineuse, mais en suivant une progression normale, régulière, qui, pour le succès final, est d'un meilleur augure qu'un de ces accroissements subits et extraordinaires, trop souvent suivis d'une prompte et irrémédiable décadence : les feux de paille jettent un vif éclat, mais durent peu.

Il nous a paru d'un réel intérêt pratique d'examiner où en est ce mouvement, que beaucoup connaissent de nom. mais sur lequel ils ne possèdent que des renseignements très vagues, sinon erronés.

Rappelons d'abord le double but que s'est proposé, à Paris, la Ligue sociale d'acheteurs.

D'abord elle invite ses associés à prendre des habitudes d'esprit qui influent sur leurs relations vis-à-vis de tous ceux qui travaillent pour eux. Cela semble peut-être très insignifiant, et cependant ces quelques mots contiennent le principe d'une féconde réforme. Nombre de personnes préconisent telles ou telles mesures d'ensemble pour remédier au mal présent; mais ces mêmes personnes oublient que. dans leur vie quotidienne, elles pourraient apporter beaucoup de petites modifications qui auraient un très heureux effet social. A force de parler de la responsabilité des voisins, on perd de vue sa responsabilité propre ; à force de réclamer de grandissimes réformes, on néglige de se réformer soi-même. Or le bien s'opère en détail; chacun a sa tâche commune dans l'œuvre — et c'est cette tache, ou plutôt une partie de cette tâche, que la Ligue d< s consommateurs nous incite à remplir.

Donc, par tous les moyens, elle s'efforce d'assurer

notre éducation sociale d'acheteurs. Dans ses assemblées générales et dans ses réunions spéciales, elle fait connaître les résultats des enquêtes entreprises sous son inspiration. Mais tout le monde ne peut assister à ces réunions. La Ligue, voulant étendre son action, publie un Bulletin et des tracts de quatre ou cinq pages dont elle désire une grande diffusion. Dans ces quelques feuilles, on s'applique à attirer l'attention du lecteur — et mieux encore de la lectrice — sur tel ou tel point pratique : on expose, par exemple, la législation protectrice du travail des femmes, ou bien encore on recommande aux adhérents, pour faire leurs achats, de ne pas attendre les époques de presse, c'est-à-dire de surmenage pour les employés.

A côté de ce but d'éducation, la Ligue s'en est proposé un second : elle a voulu donner à ses associés le moyen certain d'encourager les patrons qui, dans leurs établissements, s'inspirent de la justice sociale. Dans une des premières assemblées générales de la Ligue parisienne, M. Jean Brunlies indiquait en des formules fort nettes ce second but de l'association : « La Ligue des acheteurs, déclarait-il, ne vous demande pour ainsi dire aucun geste nouveau. Vous achetez, vous achetez tous les jours, c'est un fait. La Ligue ne vous demande pas d'acheter davantage ou d'acheter des choses nouvelles : elle vous demande et elle vous offre le moyen d'acheter avec plus de clairvoyance; elle vous demande et elle vous offre le moyen de transformer en actes bienfaisants des actes parfois neutres, toujours aveugles et souvent malfaisants... Si un patron déplaît à ses clients, ajoutait M. Jean Brunhes, on le boycotte! En certains cas, je ne dis pas que le boycottage ne soit pas légitime, mais c'est une mesure purement négative. La ne sociale d'acheteurs préconise la méthode in-

verse, la méthode positive, c'est-à-dire la réclame pour les patrons qui se plient à certaines conditions sociales. Elle conseille à ses adhérents de ne pas gaspiller toute leur énergie en colères, et d'en réserver la meilleure part pour témoigner leurs sympathies d'une manière effective à ceux qui entendent et respectent comme eux la dignité du travail humain. »

A cet effet, la Ligue a dressé une liste de ces patrons : c'est la liste blanche. En s'adressant à ces maisons, on est sûr d'encourager des gens qui comprennent les graves obligations que leur situation leur impose. D'ailleurs, s'ils venaient à violer les engagements qu'ils ont pris à cet égard vis-à-vis du comité directeur de la Ligue, leurs noms seraient aussitôt rayés.

Le comité directeur a voulu faire œuvre pratique, et partant méthodique. Aussi, pour les débuts, a-t-il limité son action aux modistes et aux couturières. Mais son intention est d'étendre progressivement ses efforts à toutes les professions avec lesquelles le public est en relation par ses achats quotidiens. Déjà la sixième liste blanche, qui vient de paraître, s'est singulièrement allongée '. Et d'ici quelque temps, on nous pro met une liste blanche de propriétaires parisiens. Nous dirons tout à l'heure comment et pourquoi sera composée cette liste peut-être inattendue.

Parmi les moyens de propagande, nouvellement adoptés par la Ligue, signalons une innovation ingénieuse : la Ligue vient d'éditer une première série de

i. On peut la demander au siège de la Ligue sociale d'acheteurs, 28, rue Serpente, à Paris.

quatre cartes postales qui permettent à ses membres de révéler « par l'image », à ceux qui l'ignorent encore, le contre-coup des exigences quotidiennes de l'acheteur.

L'une est intitulée : La veillée homicide. Deux jeunes femmes, harassées de fatigue, travaillent à la lueur d'une lampe, et le texte suivant commente l'image : <( Dans un atelier de couture. Pour achever une robe, trop tard commandée, trop vite exigée, elles sont contraintes de travailler jusqu'au milieu de la nuit, douze et quinze heures de suite, et sur des sièges sans dossier. La terrible veillée, malgré la loi, et le plus souvent par le caprice de la clientèle, est plus fréquente qu'on ne peut le supposer : en 1903, à Paris seulement, les inspecteurs du travail ont dressé de ce chef 2.992 contraventions. »

Une autre a pour titre : Le déballage inutile. Dans un grand magasin, une élégante, conqmodément installée, examine, sans intention d'acheter, les étoffes que déplie devant elle une vendeuse dont le gain sera proportionnel aux ventes effectuées par elle. Et le texte explique : « La cliente, insouciante et impassible, fait déballer tout le rayon, sans songer à la perte de temps, de force et d'argent qu'elle inflige à la vendeuse — et elle s'en va sans rien acheter. » Je gage que toute femme de cœur qui aura vu cette carte postale renoncera à satisfaire sa curiosité aux dépens des malheureuses demoiselles de magasin...

Les deux dernières cartes sont consacrées aux petits marmitons. Celle-ci est particulièrement saisissante : elle représente deux gamins, dont l'un porte le bonnet classique et la veste blanche, qui viennent se coucher sous les combles, dans une misérable mansarde. Et le commentateur remarque : « Le décor brillant de quelques-unes des plus grandes pâtisseries

cache bien des misères. Sans parler des cuisines en sous-sol, étroites et surchauffées, sait-on dans quelles sordides mansardes sont parfois logés les apprentis, les petits marmitons, et sait-on qu'on les fait souvent coucher deux par lit? C'est la préparation fatale à la tuberculose. Voilà ce que nous autres, clients, nous tolérons de la part de certains patrons, nos fournisseurs. »

Ces cartes postales ont obtenu un vif succès : elles contribueront à répandre dans le public quelques-unes des idées chères à la Ligue et, surtout, elles éveilleront dans l'esprit de beaucoup certaines préoccupations sociales, insoupçonnées d'eux jusqu'alors '.

Mais ce sont là des moyens de publicité dont le rayonnement est un peu trop étendu pour que Faction en soit profonde. La Ligue, qui assigna comme premier but à ses efforts l'éducation de ses adhérents, ne pouvait se contenter de répandre de petits cartons, si joliment illustrés soient-ils.

Elle a fait mieux : elle a constitué, parmi ses membres, de libres groupes d'études. Chacun de nous étant porté par ses goûts vers l'examen spécial de tel ou tel métier ou le désir de collaborer à une réforme sociale plutôt qu'à une autre, on a organisé, dans la Ligue, des groupements divers qui, sous la direction de personnes compétentes, se consacrent chacun à une profession ou à une question particulière. C'est ainsi que les uns s'occupent plus particulièrement des coutu-

1. On peut se procurer des cartes postales au siège de la Ligue sociale des acheteurs. 28, rue Serpente, Paris.

rières, les autres des blanchisseuses ou des pâtissiers, d'autres enfin du travail à domicile ou de la question des domestiques. Quand un groupe a poussé suffisamment loin son enquête et qu'il est en mesure d'apporter, avec des informations intéressantes, des résolutions pratiques, on l'invite à exposer, dans une assemblée générale, les résultats de ses recherches.

Dans les deux dernières séances, on s'est notamment occupé de la question des domestiques, au point de vue de leur logement et des conditions d'hygiène que nous devrions leur assurer. Question d'importance, qui touche des milliers et des milliers d'êtres humains, rien qu'à Paris, mais question extrêmement délicate, dont la solution complète ne dépend pas uniquement de la bonne volonté des maîtres.

Mme Chalamet, directrice du « groupe d'études du sixième étage », a fait une communication qui a vivement intéressé et touché les nombreuses maîtresses de maison que comptait son auditoire.

• Elle s'est uniquement occupée de la chambre de bonne au sixième étage et elle ne s'en est occupée qu'au point de vue de l'hygiène physique, tout le monde étant à peu près d'accord pour reconnaître qu'au point de vue moral, il serait à souhaiter que se répandît l'habitude de loger les serviteurs, au moins les jeunes filles, dans l'appartement des maîtres.

Tout d'abord, dans son souci d'être pratique, Mme Chalamet s'est demandé ce qu'on pouvait obtenir concernant le logement des domestiques. « Evidemment, répond-elle, ce n'est pas la suppression du sixième. Le sixième n'a que des ennemis déclarés dans nos rangs et il en a beaucoup ailleurs aussi. Des coups sensibles lui ont été récemment portés, entre autres par un architecte qui a édifié, rue de Rennes, une maison de rapport — et de bon rapport! — où les cham-

bres des gens de service sont au même étage que l'appartement de la famille. L'ascenseur, en donnant une plus-value marquée au sixième, permettra de généraliser cette disposition... Mais les milliers de maisons d'une grande ville ne se remplacent pas à vue. comme certains décors de théâtre. « Les chambres du sixième » resteront longtemps encore un mal inévitable. Il vaut la peine de chercher à les améliorer. »

Au point de vue de l'hygiène, deux défectuosités principales ont préoccupé le « groupe du sixième », dirigé par Mme Chalamet : c'est d'abord l'absence fréquente, dans ces chambrettes, de fenêtres verticales et, par contre, l'usage des « fenêtres à tabatière ». « Le châssis à tabatière dans le toit, déclare Mme Chalamet. ne permet qu'une aération insuffisante ; dans nos climats, il ne laisse guère pénétrer les rayons du soleil, ces agents d'assainissement par excellence. En revanche, il admet la pluie, qui mouille la chambre et la plupart du temps le lit. Aussi, les domestiques, qui ne sont pas sûrs d'avoir le temps de monter chez eux à la moindre averse, ont-ils soin, le plus souvent, de refermer la tabatière avant de descendre pour la journée; car, même si la pluie n'est pas à craindre, ils redoutent encore les poussières noires tombant des cheminées. » Ainsi donc, les domestiques passent trop souvent leurs nuits dans une pièce parfois minuscule, dont l'air ne se renouvelle qu'en très faible quantité. Conséquence : ils s'anémient assez rapidement, et sont un terrain tout préparé pour le microbe de la tuberculose.

Un autre vice grave, au point de vue de l'hygiène, que présentent presque toujours les chambres de bonnes, c'est l'absence totale de moyens de chauffage. « On en ressent surtout les inconvénients dans le cas d'une maladie, ou simplement d'une indisposition qui céderait à la chaleur. Mais il est sérieux, en tout étta

de cause, pour les domestiques femmes, qui doivent, hiver comme été, raccommoder chez elles leurs vêtements, avant ou après le service, c'est-à-dire aux heures les plus froides de la journée. »

Aussi, pour assurer aux domestiques un minimum de salubrité et de bien-être, le « groupe du sixième » a-t-il émis le vœu que « les membres de la Ligue visitassent les chambres de domestiques dans leurs maisons et, au moment d'une location, refusent, autant que faire se pourra, les chambres fournies seulement d'une fenêtre à tabatière et dépourvues de tout moyen de chauffage ». Sans doute, l'exécution de ce vœu n'ira pas toujours sans difficultés. Mais cependant la fenêtre verticale devient de moins en moins rare, à Paris tout au moins, parce qu'un règlement nouveau a remplacé celui qui poussait le propriétaire à pratiquer de simples trappes dans le toit.

Mais, que faire dans les vieilles maisons? D'abord, il faut tâcher d'obtenir des propriétaires, comme débarras pour mettre nos malles, les soupentes dans lesquelles on fait souvent coucher les domestiques, et réclamer pour ceux-ci des pièces habitables.

Quelquefois, notre action sur les propriétaires peut être encore plus efficace. « Quant aux vieilles maisons, dit en effet Mme Chalamet, il faut savoir que la transformation du dernier étage est souvent possible, que les frais ne sont pas énormes, et que la plus-value des chambres permet de les récupérer ; nous tenons cette donnée, ajoutait Mau Chalamet. d'un propriétaire du XVIIe arrondissement, fort expert en ces matières, puisqu'il est en même temps couvreur. Mû par ses préoccupations sociales et le sens de son intérêt bien compris, dans l'immeuble qu'il possède, H a fait, des taudis du sixième, de jolies chambrettes, dont la location, à prix évalué dans le loyer des divers étages, lui

rapporte un tiers déplus qu'auparavant. M. K. affirme, en outre, que ses locataires ont le privilège de se séparer plus rarement que d'autres de leurs domestiques, chacun de ceux-ci ayant un agréable chez soi. Voilà un exemple à citer... et à faire suivre. Ce que M. K. a fait spontanément, des groupes de locataires pourraient inciter à le réaliser d'autres propriétaires, surtout dans le cas, fréquent à Paris, où l'on ajoute de nouveaux étages. Ne point oublier, en pareille circonstance, de rappeler qu'au moyen d'une augmentation insignifiante dans l'épaisseur du plâtras, on amendera sensiblement le sixième quant à la température, excessive, hiver et été, dans les constructions trop légères. Ce sont là, conclut Mme Chalamet, des détails techniques dans lesquels nous ne devons pas craindre d'entrer, si nous ne voulons pas nous voir objecter que nous demandons l'impossible. Nous rencontrerons meilleur accueil que d'aucuns pensent, en nous plaçant toujours sur le terrain des faits; la bonne volonté est générale. il ne s'agit que de vaincre, dans une lutte patiente, la routine et l'inertie. »

Certains peut-être seront moins optimistes — ou moins courageux à la besogne sociale — que la très dévouée et fort distinguée sociétaire de la Ligue des acheteurs. Mais s'ils se refusent à cette action qui leur est suggérée, il est du moins un acte qui leur est recommandé et qui leur serait d'un accomplissement relativement facile.

Il s'agit tout simplement de ne pas faire coucher une domestique, qui entre à votre service, dans une chambre peut-être contaminée par la personne qui l'habitait précédemment. « Une domestique nous quitte, quelquefois pour aller se reposer; une autre la remplace, jeune, arrivant de la campagne, soumise à l'épreuve d'un changement de genre de vie, partant

douée d'une grande réceptivité pour les contagions : qui nous dit qu'elle ne fut pas une malade, la domestique fatiguée, partie pour se reposer? ou celle qui s'est fait renvoyer parce qu'elle faisait mal son ouvrage et, d'elle-même, a voulu cesser un travail qui lui était devenu à charge par suite d'un état de santé mal analysé? Or, n'y a-t-il pas grave imprudence à installer, sans prendre aucune précaution, dans une chambre étroite où il peut être resté des germes morbides, un autre sujet dont les prédispositions ne sont pas connues? Dans le doute, nous n'en userions pas ainsi s'il s'agissait de nos enfants. Votre comité, déclarait Mme Chalamet, a pensé que vous auriez la même circonspection et la même sollicitude pour les enfants des autres mères, et il vous propose de faire procéder, par le service des étuves, à l'assainissement des chambres chaque fois que devront y être installés de nouveaux domestiques. » Mais si, pour une raison ou pour une autre, on ne veut ou ne peut s'adresser à ce service municipal des étuves, il est toujours loisible à chacun de nous de procéder lui-même à cette désinfection avec l'adhélyde formique ou le sublimé.

La Ligue sociale des acheteurs a poursuivi son enquête sur la question des domestiques. Dans son assemblée générale de décembre dernier, elle a notamment entendu une très intéressante communication d'un haut fonctionnaire de l'administration parisienne, M. Juillerat, sur l'organisation fréquemment défectueuse des cuisines, et sur les déplorables conséquences sanitaires de cette défectuosité.

Dans un très grand nombre d'appartements pari-

siens, surtout dans les appartements d'un prix relativement peu élevé, la cuisine est placée dans l'endroit où il aurait été impossible de mettre autre chose. Elle est généralement fort petite, avec une fenêtre ouvrant sur une cour étroite qui est un véritable puits. Par suite, elle est obscure; il en est où l'on est obligé, en hiver, de garder une lumière toute la journée! De plus, l'air s'y renouvelle difficilement, et les gaz délétères du fourneau, mélangés aux émanations du bourrier, vicient abominablement l'atmosphère. Quiconque a visité, à Paris, beaucoup d'appartements de 700 francs à 2.000 francs (et souvent plus), reconnaîtra que notre description n'est pas poussée au noir.

Or, c'est dans cette pièce sombre, malsaine, que devra passer la moitié de sa vie une jeune fille — votre cuisinière — qui arrive peut-être de la campagne, où elle vivait ses journées au grand air et au bienfaisant soleil. Existence sédentaire, séjour constant dans l'obscurité et dans une atmosphère viciée, ces trois circonstances ne tarderont pas à anémier cette vigoureuse fille des champs. Au bout de quatre ou cinq mois, neuf fois sur dix, sa santé se sera altérée : cette jeune femme sera un terrain merveilleusement préparé pour la tuberculose. Et alors, quelque temps plus tard, elle commencera à toussoter ; son rhume persistant finira par attirer votre attention. Vous consulterez votre médecin, et celui-ci vous conseillera de ne pas garder la malheureuse et nouvelle victime de la phtisie; vous vous en séparerez donc. Mais ne croyez pas en avoir fini avec la tuberculose : vous en avez introduit les germes chez vous et ils seront difficiles à expulser. Il est. en effet, aujourd'hui reconnu que, dans l'obscurité, ces germes maudits conservent indéfiniment toute leur virulence. Or, dans votre cuisine obscure, votre cuisinière a toussé maintes et maintes fois, contaminant

ainsi cette pièce où vos enfants et votre nouvelle cuisinière viendront à leur tour respirer les mortels microbes. Et voilà comment une cuisine sombre aura contribué à la diffusion de la phtisie !

Il est donc d'un intérêt général de faire une guerre à outrance aux cuisines par trop obscures. La Ligue sociale d'acheteurs va s'y employer de son mieux, suivant la méthode qu'elle a adoptée. D'abord, ses membres s'efforceront, dans leurs milieux, de créer un courant d'opinion qui agira sur quelques propriétaires et architectes, sans parler des locataires dont on éveillera l'attention sur les dangers qu'ils courent, eux et leur famille. En second lieu, elle constituera une liste blanche comprenant les maisons organisées conformément aux règles de l'hygiène, en ce qui concerne les cuisines et les chambres de bonnes : les adhérents de la Ligue sauront donc où s'adresser, et les propriétaires finiront par céder à une pression, faible au début, mais dont la persistance accroîtra la force.

C'est dans ce sens que se sont orientés, en ces derniers temps, les efforts d'un groupe important d'adhérents parisiens de la Ligue d'acheteurs. Peut-être estimerez-vous qu'ils ont tort de se préoccuper des domestiques — de ces domestiques qui nous en font voir de toutes les couleurs! Je n'essaierai pas de démêler la part de responsabilité qui revient aux « maîtres », en général, dans l'état actuel de nos relations avec nos serviteurs, je craindrais trop de ne pas convaincre les intéressés. J'admets donc tous les griefs, je ne conteste aucune des accusations, mais griefs et accusations ne nous dispensent pas, nous autres patrons cli retiens, de la sublime loi de charité formulée par le Christ : nous devons faire aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fît à nous-mêmes, et il faut rendre le bien pour le mal. Voilà pourquoi nous devons traiter

nos bonnes comme nous désirerions que Ton traitât nos filles si elles étaient en service. La Ligue sociale nous aide dans l'accomplissement de ce devoir; elle est donc bien dans son rôle.

Suivons ses indications et, une fois de plus, nous constaterons qu'en faisant du bien aux autres, on s'en fait à soi-même. Si nous empêchons notre cuisinière ou notre femme de chambre d'être atteinte de la tuberculose, ce sont nos propres enfants que nous protégerons peut-être contre la terrible maladie.

Le mouvement de la Ligue sociale commence à gagner la province.

A Toulouse, une Ligue a tenu sa réunion de fondation sous la présidence de M. Mestre, professeur à la Faculté de droit de l'Université. Quatre-vingts adhérents se sont inscrits dès le début et le nombre s'en est accru, grâce au zèle de quelques dames qui ont pris la chose à cœur. La L. S. A. de Toulouse a choisi comme champ d'action la question du repos hebdomadaire et va publier une première liste blanche de commerçants résolus à appliquer cette réforme avec le concours de leur clientèle.

A Toulon et à Epinal, des Ligues ont été fondées sur les bases de la Ligue parisienne. A Rennes, à Marseille, à Dijon, à Lons-le-Saunier. à Amiens et dans plusieurs autres villes, des conférences ont été données; les idées ont donc été semées, mais il faudra sans doute un peu de temps avant que l'on recueille une moisson d'oeuvres. Cela s'explique : une Ligue d'acheteurs demande à ses adhérents un véritable travail sur eux-mêmes, et c'est la chose que, les uns et les

autres, nous sommes le moins disposés à essayer; nous préférons cent fois payer une souscription et faire mécaniquement partie d'une association qui n'exige aucun effort ni aucune modification dans notre existence quotidienne.

Mais si le mouvement des Ligues sociales se propage avec lenteur, il est des plus féconds parce qu'il éveille précisément, chez les associés, le sens social et le goût des enquêtes.

La France n'est pas le seul pays d'Europe qui compte des Ligues sociales d'acheteurs. Il y en a en Hollande, il s'en organise en Belgique et en Italie, il vient de s'en créer une en Suisse.

Cette dernière est due à l'initiative de quelques femmes d'élite, au premier rang desquelles nous trouvons Mme Jean Brunhes, qui fut en France la promotrice de la Ligue parisienne. La méthode suivie par nos voisins d'outre-Jura est intéressante à examiner et elle nous parait particulièrement suggestive1.

C'est au sein de l'Alliance des sociétés féminines suisses que le mouvement a pris naissance : on ne pouvait trouver meilleur milieu, et cependant les organisateurs ont rencontré des diilicultés dont ils sont parvenus à triompher, mais qui les auraient peut-être arrêtés longtemps encore s'ils n'avaient obtenu l'appui moral de l'Alliance. Donc, en 1903, lors de l'assemblée générale tenue à Genève, une conférence fut faite par Muu Jean Brunhes pour exposer le principe des Ligues d'acheteurs. Il fut décidé que l'on tenterait un essai à Genève. Mais, à l'assemblée générale suivante, tenue

1. Elle est exposée dans un remarquable rapport présenté par M. Jean Brunhes à l'assemblée générale de l'Alliance des sociétés féminines suisses tenue à Winterthur, le 1 octobre VM>. Ce rapport est public bulletin de la Ligue sociale d'acheteurs de Paris du l,r trimestre 1906.

UNE LIGUE D'UN NOUVEAU GENRE. 20a

en 1904 à Aarau, un Genevois, M. de Morsier, est venu dire les objections soulevées par une Ligue sociale dans une ville comme Genève. On ne se découragea point, et l'on nomma une commission chargée d'étudier la possibilité d'organiser une Ligue plus vaste, une sorte de Ligue nationale suisse.

La commission d'initiative, dont Mme Jean Brunhes fut nommée présidente, se mit aussitôt à la besogne. Elle résolut de faire porter son enquête d'abord sur les fabriques de chocolat et d'essayer de constituer ainsi une première liste blanche.

Plusieurs raisons ont décidé la commission, et nous les indiquons d'après le rapport présenté en son nom à l'assemblée générale de Winterthur, parce qu'en d'autres régions les promoteurs de Ligues pourront profiter de l'expérience acquise par nos amis de Suisse. Voici donc ces raisons, telles que les expose M, Jean Brunhes :

1° Puisqu'il s'agissait de chercher les moyens de constituer une Ligue pour toute la Suisse, il fallait commencer par faire choix d'un produit de consommation qui intéressât vraiment toutes les parties du pays et aussi tous les groupes sociaux. Peu de propuits sont de consommation aussi courante que le chocolat.

2° Les fabriques de chocolat constituent l'une des principales et spéciales industries de la Suisse, et nous pouvons ainsi débuter dans notre travail par une enquête économique vraiment suisse.

3° Beaucoup de fabriques de chocolat mettent dans le commerce des produits à peu près similaires, entre lesquels le pablicfait son choix; et, point important, ce public, tout en estimant telle ou telle marque, n'est pas aussi étroitement lié à ses fournisseurs de chocolat qu'une ménagère l'est souvent, par exemple, à ses

fournisseurs habituels d'épicerie ou de chaussures; et puisque le dessein d'une Ligue d'acheteurs est de déterminer chez les clients un bon vouloir pratique en faveur des fournisseurs sociaux, c'est une bonne condition de succès que de commencer à expérimenter ce bon vouloir pour un métier et pour un produit où le changement de marque et le choix d'un nouveau fournisseur sont choses plus aisées.

4° A cause de ces conditions mêmes du marché quotidien du chocolat, toutes les fabriques sont intéressées à faire connaître leurs produits par tous les moyens au grand public, et la plupart d'entre elles sont affamées de publicité. Donc, offrir aux fabricants, moyennant des conditions sociales à débattre, la réclame gratuite et spontanée d'un groupe d'acheteurs et d'acheteuses, tel que pourraient être les membres dune Ligue ou tel que pourraient être encore les 13.000 femmes de l'Alliance, ne pourra jamais les laisser indifférents.

Le choix arrêté sur les fabriques de chocolat, on dressa la liste de celles-ci : il y en a vingt-trois en Suisse. On distribua ensuite le travail d'enquête entre les membres de la commission suivant les qu'ils habitaient, et chacune des enquêteuses se mit

la besogne.

L'enquête terminée, — elle a demandé quelques semaines. — la commission se réunil et arrêta ce qu'elle appela le type d'une bonne fabrique, c'est-àdire les conditions sociales qui devraient être réalisées ■jute fabrique delà liste blanche, i ces conditions :

Une « bonne fabrique » est celle :

1" Où les prescriptions générales de la loi fédérale

'••.-ruant le repos hebdomadaire et les conditions d'hygiène

— ventilation, température, propreté des locaux — sont rigoureusement observées ;

2° {Heures de travail.) Où la journée, de travail (nettoyage compris) est de dix heures (c'est-à-dire une heure de moins que le maximum toléré par la loi), et où la journée de travail du samedi est réduite à huit ou neuf heures au maximum;

3° (Âge.) Où les enfants au-dessous de quinze ans ne sont pas employés :

4° (Salaires.) Où le minimum de salaire pour l'ouvrière au bout de six mois est de 2 francs par jour, et au bout de cinq ans de 3 francs ;

5° (Secours en cas de maladie.) Où des subsides sont assurés aux malades par des fonds de prévoyance ou de secours auxquels contribuent les patrons ; où les femmes en couches observent le repos imposé par la loi et reçoivent un secours durant ce temps ;

6° (Surveillance.) Où la surveillance des ouvrières se fait par des personnes de leur sexe et n'implique pas l'usage des fouilles à la sortie ;

7° (Moralité. ) Où l'organisation du travail et les conditions d'existence imposées de ce chef aux ouvrières ne risquent en rien de porter atteinte à la moralité, — et où des relations vraiment humaines et empreintes de respect mutuel sont de règle entre patrons et ouvriers.

Tel est donc le type d'une bonne fabrique.

Un projet de liste blanche des fabriques de chocolat fut élaboré par la commission et comprit toutes les maisons qui réalisaient au moins six des points du programme idéal.

Ainsi donc, en Suisse, la première liste blaiiche précéda, la constitution de la Ligue sociale d'acheteurs : celle-ci, en se constituant, trouva immédiatement un aliment à son activité, et c'est une raison de succès. Nous étions donc en droit de dire que l'exemple des Suisses est suggestif: en certaines régions, il pourrait être utilement suivi.

Egalement suggestive, la conclusion du rapport de M. Jean Brunhes, que nous donnerons comme conclusion à notre étude sur l'état actuel du mouvement Ligues sociales d'acheteurs :

Nous avons Thabitude de nous indigner contre les défauts des autres et de frémir en face des injustices commises par autrui. Une bonne bourgeoise suisse ou française se révolte à la pensée des trafiquants d'esclaves de l'Afrique équatoriale ! Qu'elle continue à se révolter, mais qu'elle fasse un retour sur elle-même, qu'elle songe par-dessus tout à ce qui est pour elle devoir, et devoir immédiatement réalisable. Qu'elle songe qu'en soutenant telles ou telles marques de chocolat elle accomplit une bonne action. C'est peu, pour commencer, mais c'est quelque chose. Et que serait le monde si chacun de nous à chaque minute se résolvait à Travailler ainsi pratiquement pour la justice? Le bonheur des hommes ne résultera jamais d'un seul grand effort, une infinité de petits efforts, indéfiniment continués et renouvelés...

Dans le milieu où Dieu nous a placés, ne négligeons donc pas ce petit effort, qui apportera au prochain une parcelle de bonheur — ou. tout au moins, supprimera quelques causes de souffrance.

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