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CHAPITRE III

I. A l'appui des doctrines des catholiques sociaux. — L'interdépendance physique et morale des êtres humains. — Salaires insuffisants et tuberculose. — Victimes par ricochet. — Le travail à domicile et la diffusion des maladies contagieuses. — II. Efficacité et parfois nécessité de l'intervention des pouvoirs publics. — Quelques exemples qui justifient le caractère obligatoire donné à certaines mesures. — La variole dans les pays où la vaccination est laissée à la libre initiative et ceux où elle est obligatoire : chiffres démonstratifs. — On doit parfois protéger les gens malgré eux. — En Angleterre, les pouvoirs publics n'hésitent pas à intervenir énergiquement. — Un récit du Dr Brouardel : les mésaventures d'une jeune française. — Limitations nombreuses apportées par les lois anglaises à l'exercice de la propriété individuelle, au nom de l'intérêt collectif. — III. Utilité d'une organisation et d'institutions professionnelles. — Comment les Allemands ont lutté contre le développement de la tuberculose dans la classe ouvrière. — La leçon des assurances obligatoires. — IV. Une maladie des mineurs : l'ankylostomiase. — Les associations professionnelles et les nécessaires mesures d'hygiène. — Illustration par les faits de trois thèses sociales.

On va souvent répétant que les catholiques sociaux ne tiennent aucun compte des réalités et que, sans souci des faits, ils édifient, dans leurs livres, une idéale et chimérique cité de demain.

Il n'y a pas affirmation plus inexacte.

Jadis, examinant les principales thèses du christianisme social, nous nous sommes efforcé de montrer

que nos amis étaient, dans le bon sens du mot, de vrais « réalistes » : soit dans leurs propositions de loi, soit dans les résolutions de leurs Congrès, ils se sont toujours appliqués à chercher la justification de leurs théories, non seulement dans des considérations doctrinales, mais aussi dans l'examen attentif des faits.

Ils seraient d'ailleurs impardonnables d'agir d'autre façon : les événements, en effet, ne travaillent-ils pas dans leur sens et ne mettent-ils pas à nu, chaque jour davantage, l'insuffisance et les dangers du libéralisme économique ?

Nous voudrions apporter, en faveur du catholicisme social, deux ou trois confirmations qui pourront sembler quelque peu inattendues.

Nous en avons trouvé les éléments surtout dans un livre de M. É. Duclaux, qui fut directeur de l'Institut Pasteur, livre consacré à l'étude de questions d'hygiène •. On sera peut-être surpris de nous voir invoquer à l'appui de conclusions économiques un ouvrage du savant bactériologiste; mais si l'on veut bien nous lire, on reconnaîtra, nous l'espérons, que les observations de l'hygiéniste fortifient indirectement quelques-unes des thèses des catholiques sociaux.

La première de ces thèses porte sur l'obligation où

I. L'Hygiène sociale, par Emile Duclaux, membre de l'Académie des sciences, Paris, Félix Alcan, éditeur (Bibliothèque générale des sciences les), HK)-2.

Jl est regrettable que l'auteur se soit laissé parfois entraîner par la passion antireligieuse. On est d'ailleurs surpris de trouver ces manifestations d'anticléricalisme dans un pareil livre; tout lecteur impartial estimera, nous en sommes sur, qu'elles n'ajoutent rien — bien au contr.iir< — ;i la valeur de ces études où elles n'ont que faire. Mais, sous ces réserves, nous tenons à noter le haut intérêt scientifique de l'ouvrage de l'ancien directeur de l'institut Pasteur.

nous sommes de ne point nous désintéresser du sort, matériel et moral, des travailleurs. Leurs souffrances ne sauraient nous laisser insensibles, car. entre les hommes, il y a des liens d'interdépendance : dans le domaine des intérêts matériels, comme dans celui des choses religieuses, nous ne sommes pas et nous ne pouvons pas être des isolés '.

Il n*y a pas bien longtemps encore, si l'on ne discutait plus guère le devoir de charité, du moins ne voyait-on pas l'intérêt, primordial pour chacunde nous, à ce que l'ouvrier reçût un équitable salaire et à ce que la misère ne visitât pas son foyer.

Les théories pasteuriennes viennent nous apporter de cet intérêt une indirecte démonstration.

Les maladies contagieuses — et elles sont peut-être de beaucoup les plus nombreuses et les plus meurtrières — sont dues, personne ne le conteste plus, à la diffusion des microbes dans l'atmosphère ou dans les aliments. Chaque malade devient une source de contamination et, par suite, pour ses voisins un être éminemment dangereux. Il y a donc un véritable péril social dans la multiplication des « cas » qui augmentent pour tous, riches et pauvres, les chances de contamination. Or. il est maintenant établi que, pour beaucoup de ces maladies, notamment pour la tuberculose, la misère, avec ses conséquences antihygiéniques, prédispose à l'infection et facilite l'éclosion du germe. Tel malheureux, par exemple, qui devient poitrinaire et qui aurait peut-être offert à la contagion une victorieuse résistance si, recevant un salaire suffisant, il avait pu s'alimenter convenablement, deviendra à son tour un agent de transmission de la tuberculose

1. Cf. G. Goyau, Autour du Catholicisme social, pp. 69 et sq. Perrin. éditeur : Max Turmann. Le Développement du Catfiolicisme social, p. 3 (Alcan, éditeur).

— de cette tuberculose qui, chaque année, enlève à la France près de cent cinquante mille de ses enfants.

Et ne prétendez pas que le bourgeois pourra toujours se mettre, lui et les siens, à l'abri du terrible fléau. Sans doute, ses ressources lui permettront de prendre de nombreuses précautions préventives, mais comment pourrait-il se garantir sainement contre ces êtres invisibles qui, au sortir de la poitrine d'un meurt-de-faim, se répandent dans l'air et peuvent être respires aussi inconsciemment par le millionnaire que par le sans-lesou qui passe dans la rue? Que de personnes riches, atteintes de la tuberculose, ne sont peut-être que les victimes par ricochet des misères physiques dues aux chômages prolongés, au meurtrier travail de nuit ou bien surtout aux « salaires de famine » !

Niera-t-on encore qu'il y ait intérêt pour chacun de nous — je laisse la question du devoir social — à se préoccuper des conditions de vie imposées à notre prochain?

Il est un autre fait qui met en lumière cet intérêt, d'une façon non moins frappante.

La plupart des vêtements et des pièces de lingerie, vendus dans les grands magasins à un prix parfois dérisoire * de bon marché, sont confectionnés par de pauvres femmes qui, exploitées par les intermédiaires, sont obligées d'accepter une infime rétribution. Cette insuffisance de gain entraîne pour ces malheureuses et pour leurs enfants une existence de misère ; dans Tunique chambre qui sert de logement à toute une nichée de marmots, à peine nourris, mal soignés, les

i. Nous pourrions citer tel magasin où l'on ne vend pas plus cher les draps et les serviettes, qu'ils soient ourh'-s ou non : on se demande ce qui. dans ces conditions, est pa\é aux ouvrières qui effectuent les ourlets en question.

maladies contagieuses trouvent toujours un foyer de prédilection. Elles y font de terribles ravages. Sauf les membres des Conférences de Saint-Vincent de Paul et quelques âmes charitables, qui se soucie vraiment et surtout efficacement de porter remède à ces douleurs? Ce sont là des souffrances qui ne s'étalent pas; on les ignore donc — volontairement ou non. Et, chose pénible à dire, on les ignore d'autant plus qu'elles ne semblent présenter aucun danger pour le reste de la société.

La loi chrétienne a beau nous rappeler les devoirs envers le prochain : on fait la sourde oreille à ces prescriptions gênantes de la solidarité morale.

Mais peu à peu les théories pasteuriennes vont modifier cette situation : la voix de l'intérêt s'unira à celle de la charité. Il y a dès lors des chances pour qu'elles arrivent à se faire écouter. La chose, d'ailleurs, a déjà commencé à se produire.

Aux États-Unis, dans ce pays essentiellement pratique, on s'est avisé que le Sweating si/stem, c'est-àdire l'exploitation du travail féminin à domicile, avait pour conséquence la transmission des maladies épidémiques et de la tuberculose par les vêtements confectionnés.

Les Ligues de consommateurs, récemment constituées, ont fait une enquête et sont arrivées à des conclusions effrayantes ' .

Nous étions peut-être tenté de nous désintéresser du sort des pauvres victimes du sweating system, nous nous laissions même entraîner parfois à profiter des « occasions » que cette organisation du travail permet d'offrir au public. L'intérêt nous empêchait d'entendre la condamnation portée contre nous par le catholicisme

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