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UNE USINE OU LOX APPLIQUE LES DOCTRINES SOCIALES CATHOLIQUES

I. Ironique défi. — Irréalisables, les réformes réclamées? — Une conférence de M. Léon Harmel. — La leçon de l'exemple. — La nécessité du contact entre ouvriers et patrons. — Défiances réciproques. — Ce qui se passe dans beaucoup d'établissements industriels. — L'organisation de la filature du Val-des-Bois. — II. Le conseil d'usine. — Elus par leurs camarades. — Leconseil des ouvrières. — Les attributions du Conseil. — La question de la discipline. — Et les contremaîtres? — Une anecdotîîcative. — « Je suis ici chez moi. » — L'estime des ouvriers pour la valeur professionnelle du patron. — Comment on devient patron dans la famille Harmel. — III. Les accidents et le Conseil d'usine. —L'hygiène au Yal-des-Bois. —IV. L'apprentiss - — V. L'organisation du travail. — La diminution de la journée. — Journée plus courte, production et salaires égaux. — Pourquoi les cabarets ont diminué à Roubaix. — VI. La question du salaire au Yal-des-Bois. — Le « salaire familial ». — La Caisse de famille. — Deux façons de correspondre aux enseignements de Léon XIII.

— Tout ce que vous préconisez est peut-être parfait, dit-on quelquefois aux catholiques sociaux. Il n'y a qu'un malheur, c'est que ces belles choses sont irréalisables... D'ailleurs, citez-nous donc un industriel qui ait seulement essayé de mettre en pratique quelqu'une de vos réformes...

Et, sur ce défi, les gens satisfaits de la présente organisation sociale s'arrêtent avec complaisance.

Nous voudrions troubler leur quiétude ou du moins, comme il est peu probable qu'ils nous fassent l'honneur de parcourir ces pages, nous désirerions fournir à nos lecteurs le moyen de répondre par des faits à cette ironique provocation.

— Impossibles à réaliser, nos réformes? Mais voyez donc ce que l'on a su faire au Val-des-Bois.

Cest ce que nous allons exposer. Il nous a paru y avoir là une leçon de choses particulièrement opportune.

Dans une conférence qu'il donnait à Rome \ M. Léon Harmel indiquait, en ses grandes lignes, l'organisation de sa très importante usine du Val-des-Bois, à Warmériville. près Reims.

En cette organisation, on reconnaîtra l'application des doctrines sociales catholiques. Les chefs du mouvement social chrétien ne se contentent pas de dénoncer les abus et de proposer des remèdes : quand les circonstances leur offrent la possibilité de réaliser les améliorations désirées, ils ne se dérobent pas à la tâche. M. Léon Harmel s'est particulièrement distingué dans cette œuvre et le pape lui a publiquement témoigné sa satisfaction pour l'exemple ainsi donné.

L'institution caractéristique du Val-des-Bois, c'est, peut-on dire, le conseil d'usine1.

1. Le texte de cette conférence a été publié dans la revue la Démocratie chrétienne avec un commentaire de M. le professeur Toniolo. (Cf. la Démocratie chrétienne, 8 avril 1903).

•2. Sur la question des Conseils d'usine et des Comités mixtes, cf. l'étude, peut-être un peu pessimiste, de M. J. Koiret, dans la Réforme Sociale du 16 février 1906. Cependant, nous croyons avec cet auteur, que ces constitutions conciliatrices « ne pourront avoir un rôle vraiment Utile et se généraliser que le jour où elles s'appuieront sur des

Cette institution répond à une nécessité : elle permet d'établir le contact entre l'élément ouvrier et l'élément patronal. Ce contact, ainsi que nous le disions au chapitre précédent, est la chose la plus difficile à obtenir. De part et d'autre, il y a une instinctive défiance qui annihile les meilleures volontés : à l'usine, aussi bien que dans les œuvres économiques ou charitables, dans la vie de tous les jours, nous sommes témoins et nous souffrons de cette réciproque suspicion. Tant que cette suspicion demeure entre le pauvre et le riche, entre l'ouvrier et le patron, entre le bourgeois et le prolétaire, le bien ne peut se faire que très incomplètement. Il n'y a pas ce cœur à cœur qui, seul, donne force et entrain aux associations et aux organisations. Aussi ne saurait-on trop appuyer tout ce qui tend à établir le contact intime et cordial : ainsi les associations de jeunesse qui confondent, dans une fraternelle union, enfants du peuple et enfants des classes riches ; ainsi le Conseil d'usine qui associe, dans une loyale collaboration, employeurs et employés.

Que se passe-t-il. trop souvent, en effet, dans les grandes usines, même dans celles qui sont dirigées par des patrons chrétiens, animés d'excellentes intentions? Entre l'industriel et ses ouvriers, il ne s'établit presque aucun rapport régulier, encore moins aucun rapport d'affectueuse sympathie. Maintes fois, le premier ne connaît pas le nom de tous ses salariés; à plus forte raison, ignore-t-il les détails de leur existence et ne peut-il s'intéresser à leur vie de famille. Ce sont, pour lui. des machines vivantes, mais ano-

organisations fortes, conduites par des hommes d'une valeur intellectuelle et morale assez grande pour que leur dévouement à l'intérêt commun soit à l'abri de tout soupçon et leur compétence au-dessus de toute critique ». C'est pourquoi les catholiques sociaux souhaitent le développement dos syndicats patronaux et des syndicats ouvriers vraiment professionnels.

nymes dont il loue la force de travail au meilleur prix possible. Quant aux ouvriers, pour un très grand nombre tout au moins, ils voient dans le patron un individu favorisé par les hasards de la naissance, dont les intérêts sont presque toujours opposés aux leurs ou, dans tous les cas, absolument différents. Il est rare qu'ils aient l'occasion de lui adresser la parole. Ce sont donc rapports d'infimes et nombreux subordonnés à chef très supérieur. Comment veut-on que, dans de pareilles conditions, il puisse naître une véritable et active sympathie entre des éléments si divergents?

Bien plus, il y a entre ces deux éléments — les séparant — des agents de discipline qui, quelquefois, sont des agents de désunion : ce sont les contremaîtres qui s'arrogent un pouvoir exorbitant sur le monde ouvrier, embauchant et renvoyant, ordonnant et défendant, protégeant ou critiquant suivant leurs fantaisies, parfois même, quand il s'agit d'ouvrières, favorisant ou condamnant au gré de leurs passions. Et, de tous leurs actes d'autorité, accomplis au nom — mais souvent sans l'autorisation — du patron, c'est celui-ci qui, en dernière analyse, est rendu responsable.

Je ne dis point que les choses se passent ainsi dans toutes les usines; mais je maintiens — après enquête faite — qu'elles se passent de la sorte dans beaucoup de grands établissements industriels. Il me serait possible de mettre des noms et de citer des faits en regard de chacune de mes affirmations.

Mais il est tout au moins une usine où les rapports entre ouvriers et employeurs sont bien différents : c'est la filature et teinturerie du Val-des-Bois. Et si nous le déclarons, ce n'est point seulement parce que nous l'avons lu ou entendu dire, mais parce que nous l'avons constaté par nous-même. Là, il y a vraiment amicale entente entre tous les membres de la famille indus-

trielle : l'entente est facilitée et maintenue, surtout par l'institution du « Conseil d'usine » dont nous devons maintenant parler.

Cette institution a été créée en 1885. Depuis lors, les ouvriers des diverses catégories — fîleurs en cardé et en peigné, rattacheurs. retordeurs, chauffeurs, mécaniciens, ajusteurs, teinturiers, manœuvres — nomment un certain nombre d'entre eux à l'exclusion des contremaîtres qui se réunissent tous les quinze jours avec le patron et constituent le conseil d'usine.

A côté du conseil des ouvriers, on a organisé un Conseil des ouvrières. Et c'était justice, car l'établissement de Warmériville emploie un grand nombre de femmes. « Les résultats excellents, a déclaré M. Léon Harmel dans la conférence par nous déjà citée, que nous avons retirés du Conseil d'usine pour les hommes, nous ont déterminés à en instituer un pour les ouvrières sous le nom de Conseil d'atelier. Les membres sont choisies par leurs compagnes ; elles ont pour les ateliers de femmes les mêmes fonctions que le conseil d'usine pour les hommes. Elles ont en plus certaines attributions spéciales... C'est ainsi que le conseil veille à ce que la séparation des sexes soit effective, tant dans les ateliers qu'aux sorties et aux rentrées. Nous employons le moins possible de femmes mariées 42 sur 218 ouvrières . Celles qui font le ménage sortent une demi-heure avant midi; le samedi, toutes quittent le travail deux heures plus tut. sans diminution de salaire. Nous considérons le conseil d'atelier, ajoute M. Harmel, comme le moyen efficace de rendre impossibles les abus trop fréquents, hélas! même chez les

meilleurs patrons. Le surveillant ou l'homme de service qui s'oublierait, soit par des paroles grossières, soit par une familiarité déplacée, serait bientôt signalé. Les réunions ont lieu chaque quinzaine, chez une de nos dames. J'y assiste quelquefois, et j'admire avec quelle intrépidité les conseillères savent défendre les intérêts de leurs compagnes, sans jamais y mêler une parole pénible ou qui sente le mauvais esprit. »

Que fait-on dans les réunions du conseil d'usine? M. Léon Harmel nous l'apprend. « L'entretien porte d'abord sur les petits événements de la quinzaine écoulée et sur les prévisions de la quinzaine à venir. La confiance affectueuse qui règne dans les cœurs met tout le monde à l'aise. On expose simplement, familièrement, les petits griefs, quand il y en a ; on arrétr ainsi les ferments de mécontentement qui pourraient s'envenimer et s'aggraver si on n'y prenait pas garde. Les ouvriers savent qu'ils ont des représentants, au besoin des avocats de leur cause. »

Mais, dira-t-on, l'autorité des contremaîtres doit considérablement souffrir de semblable organisation? M. Harmel ne le pense pas. « L'autorité sans limite, lare-t-il, apparaît aux ouvriers comme une tyrannie qui soulève les haines et les colères populaires... Nous croyons que la liberté de recourir à l'autorité supérieure est une protection due à l'ouvrier. En effet. seule cette autorité peut être bonne, tandis que l'autorité secondaire, enfermée dans les règlements et l'irresponsabilité, ne peut pas dépasser les limites de la stricte justice. Aussi le recours au patron est-il maintenu énergiquement par les conseillers d'usine, qui engagent les camarades à surmonter leur timidité et à prendre confiance. Aucune amende n'est valable sans la signature du patron-directeur. Le contremaître ne peut jamais prononcer de renvois. Dans le cas où le

renvoi est décidé, l'avis des huit jours ne peut être donné que le jeudi suivant, ce qui assure à tout le monde le temps de se calmer. »

Le chiffre des amendes encourues et prononcées a son éloquence par sa modicité. N'oublions pas qu'il s'agit de plus de cinq cents salariés. En 1896. le total des amendes a été de 4 fr. 10; en 1897, de 15 fr. 30; en 1898, de 14 fr. 10; en 1899, de 10 fr. 40; en 1900. de 8fr. 75; en 1901, de 12 fr. 30; enfin, en 1902; de 14 fr. 05.

Le directeur du Val-des-Bois rapporte le fait suivant. qui montre à quel point ses ouvriers ont conscience de leur disrnité et de leur liberté. « Un contremaître du dehors, récemment arrivé, faisait des reproches très violents avec menace de renvoi immédiat à un ouvrier de son atelier. Celui-ci se croise les bras et regardant fixement son chef, il lui dit : « Monsieur, je veux bien « accepter vos observations, si j'ai mal fait; mais je ne « veux pas que vous me parliez de me renvoyer ; ce « n'est ni vous, ni d'autres, qui me mettrez à la porte; « je suis ici chez moi. et tant que je ferai mon devoir. « j'y resterai. » Le contremaître, bouleversé de cette réponse hardie, courut se plaindre au patron. Celui-ci lui fit remarquer qu'il était dans son tort en menaçant d'une peine qu'il n'avait pas le droit d'appliquer, et que l'ouvrier témoignait de son bon esprit en considérant l'usine comme son chez soi. »

Cette anecdote explique la véritable popularité dont jouit la famille Harmel parmi ses collaborateurs ouvriers. J'ajoute que ceux-ci ont une réelle estime pour la valeur professionnelle de leurs patrons et cela tient à une particularité du Val-des-Bois. « Tous les enfants de la famille patronale font leur apprentissage dans les ateliers. Nous tenons à ce qu'aucun de nos jeunes gens n'arrive au patronat, sans avoir conquis ses bre-

vets d'ouvrier et de contremaître dans chaque genre. Quand l'apprentissage dans une salle est terminé, le jeune homme remplace un ouvrier, puis le contremaître, qui prend congé à cette occasion. Il doit alors, pendant quinze jours comme ouvrier, un mois comme contremaître, prouver qu'il est capable de remplacer au besoin l'un ou l'autre. Ces épreuves, surveillées par les conseillers, sont constatées par des diplômes revêtus de leurs signatures et remis solennellement en présence des patrons. Nos jeunes gens sont fiers de ces témoignages qu'ils conservent précieusement à leur foyer. Ce système d'éducation professionnelle crée un lien d'estime et de confiance entre le jeune débutant el les ouvriers. Ceux-ci, en effet, acceptent volontiers les ordres d'un chef qui a travaillé au milieu d'eux et dont ils ont pu apprécier la capacité et la compétence. En outre, ils croient qu'ils auront là, plus tard, un cœur capable de les comprendre et de les aimer, parce qu'il a connu par expérience les fatigues de leur rude labeur. » Nous croyons que cette pratique de l'apprentissage patronal contribue, dans une large mesure, à rendre plus affectueux les liens intimes qui unissent les divers membres de la grande famille industrielle du Val-des-Bois. Mais revenons au conseil d'usine, dont cette digression nous a quelque peu éloigné.

Après les questions de discipline, on traite, au conseil d'usine, des questions relatives aux accidents, à l'hygiène, à l'apprentissage, au travail et au salaire.

Dans ces divers ordres d'idées, le concours des conseillers a été très souvent fort utile au patron; bien des

améliorations furent réalisées sur leurs indications qui étaient l'écho des réflexions de leurs camarades.

D'ailleurs l'organisation matérielle de la filature du Val est excellente ; les salles y sont vastes, bien aérées, ventilées par des appareils enlevant dix mille mètres cubes d'air à l'heure. De plus, pas de travail de nuit.

Les conséquences de cet heureux état de choses se font sentir lors des opérations du tirage au sort : tandis que la statistique établit pour la France entière environ 20 % de conscrits réformés, au Yal-des-Bois, pour une population industrielle, on ne dépasse pas 7 à 8 %.

La longévité des ouvriers est également assez grande. Sur 295 hommes à l'usine, il y en a 80 dans la compagnie des vétérans, c'est-à-dire qui ont travaillé au moins 25 ans dans la filature ; quelques-uns ont plus de 50 ans de service. Quatre des retraités sont âgés de 80 à 84 ans. Treize ouvriers, dont neuf travaillent, ont de 71 à 80 ans. Douze, ayant de 63 à 69 ans, supportent encore allègrement le labeur quotidien.

Les familles sont nombreuses. On en compte ayant dix enfants. Une chose qui nous a frappé lorsque nous avons visité le Yal-des-Bois et qui a frappé d'autres visiteurs, c'est la mine éveillée de tous ces bambins, c'est aussi l'air paisiblement heureux de tous ces braves gens habitant des maisonnettes, indépendantes, propres, gaies, entourées d'un jardinet. On sent qu'il règne là une honnête aisance et que la noire misère y est inconnue. Quand nous parlerons du salaire, nous dirons pourquoi il en est ainsi, et pourquoi, en particulier, la venue d'un nouvel enfant n'est pas considérée avec terreur par les pères et les mères.

Dans les attributions du conseil d'usine, la question des accidents professionnels est au premier rang.

« Pour prévenir les accidents, une série de règle-

ments et de recommandations sont affichés aux différents métiers et machines. La visite officieuse de l'ingénieur, envoyé par la société industrielle, et la visite officielle des inspecteurs donnent lieu à des rapports communiqués au conseil d'usine. C'est à lui qu'est confiée l'exécution de toutes les mesures propres à évite/- un malheur. »

Quand, malgré toutes les précautions, il se produit un accident, les conseillers font immédiatement les constatations, recherchent les responsabilités et les moyens d'éviter le retour de pareil événement.

C'est aussi le conseil d'usine qui assiste la victime de 1 accident. « On sait que le patron ne peut, sous peine de déchéance de ses droits contre la compagnie d'assurances, s'occuper des intérêts de son ouvrier blessé. L'assistance est donc confiée au conseil d'usine qui, par un de ses membres, ou par une personne compétente qui a des loisirs et peut faire des démarches, prend soin des intérêts du blessé et l'aide à obtenir les meilleures conditions. » De plus, afin de garantir à l'ouvrier la liberté d'action et de transaction, les directeurs de l'usine conservent au blessé son salaire complet jusqu'à la signature de l'accord définitif avec la compagnie d'assurance1.

Ai Yal-des-Bois, on donne un soin particulier à l'apprentissage.

L'avenir matériel — et parfois moral — d'un ou-

\. Kn cas d'incapacité temporaire de travail, les indemnités, pombi-

;illocations de la société de secours mutuels, sont calculées

de telle sorte que les [dus petits salaires continuent;! être touchés, en

totalité, pu l'ouvrier blessé: pour les salaires les plus élevés, ils sont

perçu pour les l ■>.

vrier dépend souvent de la façon dont il aura reçu renseignement professionnel : tel sera toujours recherché comme un excellent travailleur parce qu'il a été formé par un maître habile, expérimenté et très actif; tel autre ne sera jamais qu'un ouvrier médiocre parce qu'il a eu le malheur d'être mal préparé.

Aussi, à l'usine Harmel, on ne confie les jeunes gens qu'à de très bons professionnels et, dans les séances du conseil, on rend compte de la formation et du progrès des apprentis.

Afin de stimuler l'ardeur de ceux-ci, chaque semestre on organise des concours qui durent un mois entier. Deux fois par semaine, pour chaque concurrent, le patron fait recueillir les notes du contremaître, du conseiller d'usine (de l'atelier où travaille le jeune homme) et du chef ouvrier. Des récompenses en argent sont décernées aux quatre premiers et la distribution de ces prix se fait devant le Conseil d'usine réuni. Les résultats du concours sont affichés et l'avancement est presque toujours réglé d'après le placement.

Par ces quelques détails, on voit que la direction patronale du Val-des-Bois ne se désintéresse pas de l'éducation professionnelle des apprentis; elle n'a pas seulement en vue de faire des bénéfices financiers, elle veut avant tout remplir son rôle social. Ce souci se marque encore plus nettement dans le fait suivant que M. Léon Harmel rapportait en toute sincérité et simplicité : « Dans notre usine, disait-il, nous avons certaines spécialités, comme les « fils nouveauté », les « continus à filer et à retordre », qui ne se rencontrent guère dans les usines de la contrée. Les jeunes gens qui, de bonne heure, sont consacrés à ces travaux risquent de se trouver embarrassés s'ils quittaient l'usine pour aller travailler dans d'autres ateliers. Pour éviter ces inconvénients, les jeunes gens qui travaillent sur

ces machines passent un examen à quinze ans; s'ils ne sont pas reconnus capables de gagner leur vie sur des métiers ordinaires, c'est-à-dire de suivre deux cents broches, en fil simple, ils sont déplacés et employés à la rattache ordinaire, pour retourner à leur spécialité seulement quand ils sont reconnus capables du travail commun. » Vous me direz que c'est là une sage décision, tout à l'avantage des ouvriers, qui, presque malgré eux. sont protégés contre un chômage possible. C'était bien simple à trouver, — évidemment. Encore fallait-il, pour en avoir l'idée, voir dans les travailleurs autre chose que des machines vivantes : il fallait vraiment considérer tous les salariés, jeunes et vieux, fils et pères, comme les membres de sa propre famille, — la grande famille industrielle.

Après l'apprentissage, l'organisation du travail.

C'est ici que se place la grosse question de la durée de la journée.

Au Val-des-Bois, on est favorable au principe de la réduction du temps de travail, — sans réduction de salaire.

— Comment, sans réduction de salaire?

— Parfaitement, vous avez très bien lu, sans réduction de salaire.

— Mais, cependant, si l'on travaille un sixième du temps en moins, on devrait en toute justice subir une diminution d'un sixième...

— Que non pas, si dans les deux cas la production n'a pas changé.

Et c'est ce qui s'est produit — au Val-des-Bois comme dans nombre d'usines. Écoutez ce que déclare

M. Harmel — un industriel habitué à manier les chiffres et pour lequel cette expérience s'est traduite par des sommes payées en espèces sonnantes et trébuchantes : « Quand l'application de la loi de 10 h. I 2 a commencé en mars 1902, d'accord avec le conseil d'usine, nous avons affiché le maintien des salaires, au même taux qu'avec la journée de II heures, et auparavant de 12 heures. Nous étions persuadés que la réduction du temps serait compensée par un accroissement d'intensité et que nous aurions la même production. L'événement n'a pas trompé notre attente, et nous sommes persuadés que, l'an prochain, avec 10 heures, nous conserverons les mêmes résultats. » Voilà ce que déclare le chef d'une filature qui emploie plus de cinq cents ouvriers et ouvrières : on n'accusera pas ce catholique social d'avoir deux théories — l'une pour les congrès et réunions publiques, l'autre pour la direction de son usine.

La diminution de la journée — nous tenons à le dire en passant — peut avoir d'excellentes conséquences, non seulement au point de vue de l'hygiène, mais aussi au point de vue de la morale.

Le Journal des Débats en rapportait un exemple frappant '. A Roubaix, depuis que l'on a été obligé, de par la loi, de diminuer les heures de travail, le nombre des cabarets a diminué d'environ 30 % . Mais entre ces deux faits, y a-t-il relation de cause à effet? Le journal parisien en juge ainsi et son raisonnement nous parait parfaitement fondé. Voici, en effet, ce qui s'est produit. Obligés de réduire le temps du labeur. la plupart des manufacturiers roubaisiens ont porté d'une heure à une heure et demie la durée du repos du

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