‹ Activités socialesChapitre 5 sur 64 · Cf. Journal des Débats. 10 mai · texte numérisé non relu

Cf. Journal des Débats. 10 mai

milieu de la journée. Or, avec une seule heure d'interruption du travail, la majorité des ouvriers n'avait pas ou ne croyait pas avoir le temps d'aller déjeuner chez soi. La mode était bien établie de se rendre au cabaret, et ceux-là mêmes qui auraient pu s'en dispenser faisaient comme les camarades. Avec une heure et demie, un mouvement contraire s'est dessiné et développé — d'où perte sèche pour nombre de « caboulots » et impossibilité pour eux de faire leurs affaires. Conclusion : près d'un tiers d'entre eux ont dû plier bagages.

Mais revenons au Val-des-Bois.

Le conseil d'usine exerce une surveillance particulièrement attentive au point de vue des salaires, de leur quotité et de leur paiement.

' Les tarifs ne sont définitivement établis, d'accord entre les directeurs et le personnel, qu'après un certain temps d'essai. « Le patron se fait une loi de ne rien modifier sous le rapport des salaires sans entendre les représentants des intéressés. Récemment un ouvrier d'art, qui avait un haut salaire, a perdu par l'âge et les infirmités la force et l'agilité qui en faisaient un homme de valeur. Le taux de son salaire n'a été modifié qu'après les explications échangées et la reconnaissance par le conseil d'usine de la légitimité des motifs invoqués. »

Une particularité de Warmériville, c'est la paye collective. Une fiche indique le compte du travail des différents membres de la famille avec le total à recevoir. La remise en est faite au père ou à la mère (mais de préférence à celle-ci, pour des raisons faciles à com-

prendre) en semaine, le jeudi, jour de marché, à la rentrée du matin. On évite ainsi les tentations malsaines qui se produisent les jours de paye. De plus, ce système facilite l'épargne : les ouvriers sont autorisés à laisser au bureau ce qu'ils veulent mettre de côté et — c'est un fait d'expérience — il est relativement beaucoup plus aisé de prélever quelques francs d'économie sur un salaire total que sur des salaires partiels et successifs, toujours assez restreints.

Au Yal-des-Bois, on entoure d'un vrai respect les vieux ouvriers : aussi longtemps que la chose est possible, la direction, d'accord avec le Conseil d'usine, cherche à utiliser leur savoir-faire pour des travaux peu fatigants où leur expérience professionnelle est parfois précieuse. « Nous savons, dit M. Léon Harmel, que c'est leur rendre un grand service que d'attendre, avant de les exiler de l'atelier que l'habitude leur fait considérer comme un second foyer. Ils s'ennuient si fort quand ils n'ont plus rien à faire! Et puis leur modeste salaire de 2 fr. 50 à 2 fr. 75 leur permet de terminer avec honneur leur carrière de travail au milieu de leurs enfants et de leurs petits-enfants, sans être à charge à personne. C'est ainsi qu'en ce moment 9 ouvriers de soixante et onze à quatre-vingts ans et 12 de soixante-trois à soixante-dix ans gagnent encore leur vie et en sont fiers. » Enfin, quand ils demandent à quitter l'atelier, les « anciens » touchent une retraite de 300 francs, qui est exclusivement payée par la direction patronale, sans aucune participation du personnel.

[Mais, ce qui est peut-être le plus digne d'éloges dans l'établissement Harmel, c'est l'organisation de la « Caisse de famille » qui, autant que la chose est possible avec un régime d'acharnée concurrence indus-

trielle, permet d'assurer un certain minimum de salaire familial.

Voici ce que déclare à ce sujet M. Léon Harmel : « Quel que soit le taux des salaires, il est impossible que les familles soient complètement à l'abri d'un besoin impérieux, au moins temporaire, sans une institution qui permette de franchir comme le point mort de l'existence. On sait ce qu'est le point mort d'une machine à vapeur. C'est le moment périodique où le piston, arrivé à l'extrémité de sa course, ne subit plus aucune impulsion. On y supplée par le volant, qui est un réservoir de force, inventé spécialement pour permettre à. la machine de franchir ce moment critique. C'est dans cet esprit de prévoyance que nos pères avaient organisé certaines propriétés collectives, biens communaux et autres. Notre génération moins sage a détruit ces réserves, et la misère, qui était inconnue dans les campagnes, n'a plus eu de contre-poids.

« Les passages critiques pour la classe laborieuse sont tout d'abord le temps où les enfants arrivent nombreux sans qu'aucun ait l'âge de travailler. Les dettes sont alors certaines. Elles pèsent lourdement sur l'avenir et apportent avec elles un découragement presque irrémédiable... Il y a aussi la mort du chef de famille, qui laisse la pauvre mère aux prises avec de poignantes angoisses. Enfin, il y a le défaut de capacité, soit temporaire, soit absolu, qui peut empêcher de dépasser un salaire médiocre. »

Or, Léon XIII, dans son Encyclique Rerum novarum, a proclamé formellement que « le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête ». Au lendemain de la publication de l'Encyclique, la maison Harmel, docile aux enseignements pontificaux, a fondé la Caisse de famille.

Cette caisse, exclusivement alimentée par les sub-

ventions patronales, a pour but de suppléer à l'insuffisance du salaire touché par certaines familles. Elle est administrée par une section du conseil d'usine qui a le droit de consulter le livre de paye pour constater ce que chacun touche. On a fixé dun commun accord une somme minimum, reconnue comme indispensable pour vivre dans le pays : on a estimé qu'avec le loyer modique, le jardin et le champ de pommes de terre, avec la vie bon marché de la campagne, ce minimum pouvait être évalué à Ofr. 60 par jour et par personne, soit 4 fr. 20 par semaine et par tête. (Pour une ville, ce minimum devrait être porté au moins àO fr. 80 par jour et par tête. Donc, chaque famille du Val-des-Bois — ainsi en a-t-il été décidé par la direction — doit toucher hebdomadairement au moins autant de fois 4 fr. 20 qu'elle compte de membres, petits ou grands,valides ou malades. Le conseil délibère toutes les semaines, fixe le supplément que, réglementairement, il y a lieu de donner à chaque famille — et tout ceci sans la moindre intervention patronale.

Prenons un ou deux exemples . La famille B . . . compte douze enfants, soit, avec le père et la mère, quatorze personnes ; le minimum de 4 fr. 20 par membre donne donc 58 fr. 80. Or le père gagne 4 fr. 50, deux enfants 2 francs chacun, soit pour la semaine un total de 51 francs : le supplément hebdomadaire versé par la caisse sera donc de 7 fr. 80.

Voici encore la veuve D... qui a six enfants dont deux filles gagnent, l'une 2 fr. 50 et l'autre, plus jeune, 1 fr. 60 par jour, soit pour le gain hebdomadaire 24 fr. 60. La caisse de famille donnera 4 fr. 80 chaque semaine pour atteindre le minimum de 29 fr. 40 (4 fr. 20 X 7 .

On voit donc qu'au Val-des-Bois, on ne se contente pas de proclamer que lEncyclique Rerum novarum

est la charte du monde ouvrier, on s'efforce, dans les diverses institutions, d'en faire pénétrer l'esprit.

Louer l'opportunité clairvoyante des enseignements et conseils du Pape est assurément chose excellente. Mais démontrer par la pratique l'efficacité sociale de la parole du Pontife est chose encore meilleure. C'est cette seconde méthode que M. Léon Harmel a depuis longtemps adoptée.

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