CHAPITRE III
I. Une œuvre de longue haleine : modifier la mentalité populaire. — Les hommes « ne s'occupant que de l'heure qui sonne ».
— Les deux» journées sociales » d'Amiens.— II. Un exemple : le syndicat des employés du commerce et de l'industrie. — Un syndicat nettement professionnel. — Noyau homogène. — La progression du nombre des syndiqués. — Comment le syndicat des employés sut rester indépendant. —III. Les services annexes. — Un bureau de placement. — Le « chef-d'œuvre ».
— Maintenir les prix. — Cours professionnels. — Huit groupements. — IV. Le service des escomptes : 130.000 francs d'économies. — Caisse du prêt gratuit. — Un résultat moins brillant. — La soupe et les côtelettes syndicales. — Villégiature syndicale. — V. Un bulletin qui a une vraie valeur professionnelle : L'Employé. — Le » cerveau » du syndicat : la commission d'études. — Le syndicat prend part aux divers congrès, nationaux et internationaux, d'employés. — L'incident du Congrès de Bruxelles. — Des hommes qui ont su s'imposer à leurs adversaires.
La gravité des événements ne doit pas détourner les catholiques de l'action sociale, car, plus que tous les autres, les groupements sociaux, constitués sur la base chrétienne, pourront modifier la mentalité populaire. C'est assurément une œuvre de longue haleine et dont on ne peut toujours attendre des résultats immédiats. Mais, suivant la forte parole de Pie X, nous
i4 DANS LE MONDE INDUSTRIEL.
ne devons pas être de ces hommes ne s'occupant que de l'heure qui sonne.
Or, parmi les groupements sociaux, il n'en est peutêtre aucun qui soit appelé à rendre plus de services que le groupement professionnel : pour notre compte, nous souhaitons voir les catholiques encourager et soutenir de toutes leurs forces les syndicats vraiment professionnels. Et, par cette expression, nous ne désignons aucun de ces syndicats qui obéissent à l'influence de politiciens ou de meneurs intéressés, quels que soient ces meneurs et ces politiciens. Un syndicat doit avoir uniquement à cœur la défense des justes intérêts de ses membres : il ne devrait jamais devenir une arme de lutte politique, ou, par contre, un moyen détourné d'asservissement économique.
Si parmi nos lecteurs, il en est qui doutent delà nécessité d'encourager les organisations syndicales, nous leur signalerons une brochure de nature à les éclairer et, croyons-nous, à les convaincre. C'est le compte rendu des Journées sociales d'Amiens, tenues en septembre 1905 par la Jeunesse catholique de la Somme, sur la très opportune initiative de M. A. Doal ', et avec l'active collaboration de M. J. Dusart. Ces deux journées ont été entièrement consacrées à l'étude des principales questions que soulève l'organisation professionnelle. M. Louis Lorgnier a exposé Thistoire des corporations jusqu'en 1789, M. A. Doal a examiné les tentatives d'organisation syndicale qui se sont produites de la Révolution à 1884, M. l'abbé Léguillier s'est occupé de la législation et de l'état actuel des syndicats. M. l'abbé Garet a recherché les « mesures immédiates nécessaires à l'organisation profes-
\. L'organisation professionnelle. Compte rendu des Journées sociales d'Amiens, •>:> et -Xi septembre 1905 (Péronne, A. Doal, imprimeur éditeur, 1905).
sionnelle » ; M. F. Monchy a indiqué les conceptions que les diverses écoles sociales se sont faites de cette organisation, enfin M. Doal s'est particulièrement placé au point de vue agricole. Puisque l'occasion s'en présente, nous féliciterons volontiers les membres de l'Association catholique de la jeunesse picarde de s'être ainsi réunis pour étudier en commun un des plus gros problèmes qui se posent à l'heure présente. Nous les en félicitons d'autant plus volontiers qu'ils avaient pris la résolution de récidiver cette année et qu'ils l'ont mise récemment à exécution. C'est d'un excellent exemple. Ils ont d'ailleurs été encouragés par leur évêque, M*r Dizien, qui s'est fait un plaisir d'assister à leurs réunions de travail.
Un autre excellent exemple est assurément celui qui nous est offert par les catholiques qui ont jadis fondé, à Paris, et par ceux qui, aujourd'hui, dirigent le syndicat des employés du commerce et de l'industrie.
Il y aura bientôt vingt ans que cette association fut créée par un groupe d'anciens élèves des Frères. Cette initiative témoignait, en 1887, d'une clairvoyante énergie : en dehors des membres de l'Œuvre des cercles, les catholiques français ne comprenaient guère alors l'importance de l'organisation professionnelle, et se refusant à suivre M. de Mun et ses amis, se montraient pour la plupart nettement hostiles au mouvement syndical ouvrier. Cette attitude boudeuse permit, d'ailleurs, aux socialistes d'accaparer le mouvement corporatif : on évita bien le danger redouté d'avoir des groupements de travailleurs sérieux, calmes et mo-
dérés dans leurs revendications, mais on vit se multiplier les unions tapageuses, violentes, révolutionnaires. Où était l'avantage?
Le syndicat des employés, que l'on appelle fréquemment, du nom de son siège social1, le syndicat des Petits-Carreaux, constitue une exception : nettement chrétien, il fut non moins net dans sa volonté de servir et de défendre les intérêts des employés. Dans une déclaration collective du conseil syndical, faite presque au début de l'institution, nous lisons, en effet : « Nous entendons que le syndicat soit pour chacun de nous l'instrument de la sécurité dans l'emploi, de l'aisance dans la famille, de l'élévation dans la position sociale. » Et le conseil syndical s'est tenu parole : il en a été récompensé par les progrès réguliers de l'association qui aujourd'hui compte plus de 3.600 membres et dont l'action s'est fait parfois sentir dans les milieux officiels. Aussi sommes-nous de l'avis de M. Ch. Claverie qui, dans une très intéressante monographie 2, écrivait récemment : « ... Jusqu'à ces dernières années, les syndicats socialistes avaient eu une singulière bonne fortune. Ils avaient vu se grouper autour d'eux, ne fût-ce que de très loin et en protestant intérieurement contre cette alliance bizarre et équivoque, des hommes que tourmentait tout bonnement et avec raison, la nécessité d'une amélioration dans leur existence, sans admettre pourtant les doctrines subversives d'un socialisme en délire. L'entrée en scène de syndicats comme celui des employés du commerce et de l'industrie a eu pour effet de modifier singulièrement certaines attitudes. Beaucoup d'employés, indifférents
1. Le siège du syndicat est établi à Paris au 14 de la rue des Petits- Carreaux.
•2. Monographie syndicale : Syndicat des employé» du commerce et de l'industrie (Action populaire, v. Lecoffre, éditeur).
quant à l'idée religieuse, mais partisans de l'idée syndicale, sont venus se joindre aux catholiques au lieu de continuer à grossir les rangs des socialistes et des sectaires. Le même phénomène se produira dans chaque ville, où Ton essaiera d'établir avec des éléments catholiques un syndicat sérieux et vraiment professionnel. »
Mais, pour atteindre ce résultat, les fondateurs du syndicat des Petits-Carreaux comprirent qu'il leur fallait tout d'abord constituer un noyau solide et homogène, d'employés nettement catholiques et conscients de leurs devoirs de syndiqués : aussi, durant les premières années, exigèrent-ils des membres actifs, c'est-à-dire des électeurs, qu'ils appartinssent à une œuvre chrétienne de persévérance. Les autres employés, sous le titre de membres participants, pouvaient faire partie du syndicat, jouir de tous les avantages matériels, mais ils restaient privés du droit d'élection jusqu'à ce qu'ils eussent été reconnus, après un stage déterminé, membres actifs. Cette clause, jugée utile au début, a paru excessive et, aujourd'hui, elle a disparu des statuts. Mais ce n'est point à dire que l'on se soit relâché, pour le recrutement de la sévérité primitive : « Aucun adhérent n'est admis, s'il n'est présenté par deux membres du syndicat, lesquels signent sa feuille d'adhésion et répondent en quelque sorte de lui. Le conseil examine avec un soin minutieux ces demandes d'admission et n'hésite pas, le cas échéant, soit à radier un membre qui s'est mis en dehors des statuts, soit à refuser, sans pitié, toute demande d'admission qui ne présente pas une garantie suffisante au double point de vue moral et professionnel. »
Nous disions que le syndicat comptait actuellement plus de 3.600 membres, mais nous tenons à ajouter qu'à la différence de ce qui se passe dans beaucoup
d'autres syndicats, il s'agit vraiment là de membres dévoués et payant leur cotisation : ce ne sont pas seulement des individus inscrits un jour de propagande et que l'on ne revoit plus jamais ensuite.
Le tableau suivant donnera d'ailleurs une idée de la progression du nombre des membres et de la proportion, toujours croissante, des cotisations payées :
Aimées.
Nombre
de membres.
I'roportion
des
cotisations
payées-
Dans la défense des intérêts des employés, le syndicat des Petits-Carreaux peut agir — et agit — en toute indépendance1. Cette autonomie, qui explique en
i. Pour bien marquer cette indépendance, nous ne pouvons mieux faire que «Je citer le passage suivant du rapport présenté à rassemblée çénéraledu 1er juillet 1002, dans lequel le caractère professionnel du syndicat eslaltirmé a rencontre dessyndicats rouges etdes syndicats jaunes :
• Nous nous sommes groupés entre catholiques sur le terrain syndical parce que nous voulons pouvoir défendre nos intérêts professionnels sans Bervir la passion politique et sans adhérer aux principes du matérialisme-.
■ Nous avons vu, ces temps derniers, la puissance syndicale se par-
i deux campa : Syndicats rouges d'un côté, Syndicats jaunes de
l'autre: ce n'est d'ailleurs qu'en spectateurs que nous avons assisté à
cette division, car si, d'une part, les Syndicats rouges nous sont trop
partie son autorité croissante dans les milieux intéressés, s'explique par ce fait que le syndicat parvient à équilibrer son budget sans avoir besoin d'aucun appui extérieur, patronal ou autre : les seules cotisations de ses membres et le bénéfice de 1 % sur les escomptes suffisent à assurer les dépenses. Excellente leçon à l'adresse de beaucoup d'autres groupements qui, pour vivre, sont obligés de quêter des subventions étrangères et, par suite, sont tenus de subir des influences et des exigences contraires à leur orientation naturelle.
Une seconde cause du grand succès obtenu par le syndicat des employés réside dans la variété et la bonne organisation des services annexes.
En premier lieu, le syndicat créa un service de placement qui fonctionne à merveille : on ne se contente pas. à la rue des Petits-Carreaux, de trouver une situation aux adhérents, on s'efforce encore d'empêcher l'avilissement des prix. Le syndicat exige, en effet, pour les placements qu'il opère, des conditions convenables d'hygiène, de salaire, de règlement et de travail. Il a même établi pour Paris un tarif minimum : de 14 à 15 ans, il demande 25 francs par mois avec promesse d'augmentation graduelle de manière à ce qu'on puisse gagner à 16 ans de 50 à 60 francs par mois; à 17 ans, de 75 à 80 francs; à 18 ans, 100 francs; à 19 ans,
connus pour que nous puissions nous ranger sous leur bannière, d'autre part, les Syndicats jaunes n'ont pas suffisamment prouvé leur indépendance et rendu taugible leur intervention en faveur des intérêts ouvriers pour que nous nous soyons crus autorisés à leur accorder notre concours. [CL Annuaire du Syndicat des Employés du Commerce et de l'Industrie pour 1906, p. 13.)
125 francs; à 20 ans, 150 francs. Le tarif syndical s'arrête à ces indications. Au-dessus, les appointements dépendent de la capacité de chacun.
Ce service est très actif1 : depuis les débuts, le syndicat a effectué dix mille placements. Aussi M. l'abbé Lemire, qui présidait une des récentes assemblées générales, pouvait-il dire : « ... Ce bureau de placement, que j'appellerai volontiers votre chef-d'œuvre, procure à peu près deux emplois par jour. C'est, au point de vue social et même au point de vue moral, un bienfait dont vous ne pouvez calculer ni mesurer l'importance. Mettre quelqu'un à même de gagner sa vie, cela vaut mieux que de lui faire gagner un gros lot. Voilà pourquoi je souhaite que votre œuvre de placement étende ses ramifications de toutes parts ; qu'elle projette son bienfaisant réseau sur tous les quartiers de Paris; que par des correspondants elle embrasse la France entière. Il faut que ce ne soit pas seulement à deux jeunes gens par jour qu'elle donne des emplois, mais à vingt et à trente. Voilà le bon moyen de faire apprécier et aimer l'action des catholiques. »
Le syndicat donne aux jeunes employés le moyen de développer leur savoir, surtout leur savoir professionnel, et partant de pouvoir aspirer à une situation plus avantageuse : il a organisé, en effet, un certain nombre de cours de comptabilité, de sténographie-dactylographie, de droit commercial, d'anglais, d'allemand et d'espagnol.
Cette formation technique a reçu un heureux complément pratique dans la constitution des groupes
i. Ce service de placement gratuit a fait tomber la moyenne des chômeurs du Syndicat à -2 %* alors que, d'une laçon générale, cette moyenne s'eleve pour les employés à î> %. (Rapport de M. Charles Viennet, secrétaire, présenté à l'Assemblée générale du 3 juin 1905. Cf. Annuaire du Syndicat des Employés du Commerce et de V Industrie pour
professionnels. « Par ces groupes, les membres du syndicat appartenant à une même branche d'industrie, ou s'occupant d'un même genre d'affaires commerciales, se trouvent en rapports plus directs et plus fréquents. Ils peuvent, en conséquence, nouer des relations profitables et véritablement utiles pour leur situation personnelle. En dehors de ces avantages, une formation professionnelle plus sérieuse est le résultat direct de ces réunions mensuelles dans lesquelles les syndiqués traitent les questions plus spéciales de métier et de profession. »
On a constitué huit groupes professionnels dont Fénumération fera assez exactement connaître la composition du syndicat :
1° Groupe des employés d'administration. Ce groupe a créé un comité d'assurance qui se met à la disposition de tous les syndiqués et un comité de renseignements pour les valeurs ;
2° Groupe des employés aux écritures. Il a établi des examens et étudié le moyen de délivrer un diplôme spécial;
3° Groupe des employés du bâtiment. Il organise des visites d'usines et de chantiers sous la conduite d'un membre compétent;
4° Groupe des employés des tissus. Ce groupe se charge des achats du drap au prix du gros pour le compte des syndiqués :
5° Groupe des employés du papier. Il obtient des libraires un fort escompte pour les membres du syndicat;
6° Groupe des représentants et voyageurs de commerce :
7° Groupe des garçons de magasins ;
8° Groupes des employés de l'habillement et des employés de l'alimentation ^en formation).
On voit que ces groupements, outre les services qu'ils rendent à leurs adhérents, s'efforcent, pour la plupart, d'organiser quelque chose d'agréable ou d'avantageux pour l'ensemble des membres de l'association svndicale.
Passons aux services d'ordre économique créés par le syndicat.
D'abord le service des escomptes. Les syndiqués ont obtenu de fortes remises dans un grand nombre de maisons. Pour avoir droit à ces remises, les syndiqués, en faisant leurs achats, demandent une facture acquittée. Ces factures sont présentées ensuite, une fois par mois, aux fournisseurs par l'administration syndicale qui rembourse ensuite aux sociétaires les escomptes correspondant à leurs emplettes '. Pendant la période de 1887 à 1905, le syndicat, au moyen de son système d'escompte, a encaissé sur un chiffre total de factures de deux millions de francs, une somme de 150.000 francs, il a retenu pour sa part environ 20.000 francs et a versé
I. Pour Faciliter le règlement des escomptes, le syndicat a adopté «les
méthodes différentes suivant le commerce exercé par le fournisseur.
ttème de* factures. Cette méthode le plus ordinairement employée s'applique à tous les fournisseurs autres que les maisons d'épicerie, boulangerie, laiterie. Le sociétaire, en réglant ses achats, demande une facture acquittée sans avoir besoin en aucun cas de faire connaître sa qualité de syndiqué. Cette facture est adressée au siège social.
6] Système de* carnets. Le s>ndicat délivre gratuitement aux sociétaires qui en font la demande deux carnets, dont l'un en échange de l'autre, sur lesquels le fournisseur inscrit le montant de l'achat effectué. c<-^ carnets, déposés mensuellement au siège social, tiennent lieu de factures. Le s> sterne s'emploie surtout pour l'épicerie.
<) Système de* jetons. Les syndiqués sont priés de réclamer à leurs fournisseurs des jetons pour une valeur équivalente à leur achat. Ces jetons tiennent lieu de facture.
aux syndiqués 130.000 francs. « Si de ce chiffre, remarque M. Claverie, on rapproche, pendant la même période, l'ensemble des cotisations s'élevant à 80.000 francs, on voit que les syndiqués, par la seule coopération, ont pu largement payer leurs cotisations. »
Une caisse de prêt gratuit a rendu aussi de grands services en venant momentanément et discrètement en aide aux syndiqués qu'un événement malheureux met dans l'impossibilité de faire face à leurs obligations. Une société de secours mutuels, la Fraternité commerciale et industrielle, créée pour les membres du syndicat, n'a pas donné jusqu'à présent tous les résultats que l'on en espérait : c'est un des points sur lesquels l'association de la rue des Petits-Carreaux laisse à désirer.
Par contre, un restaurant, organisé au siège social, a obtenu un vrai succès. « Tous les jours, de 150 à 200 syndiqués viennent prendre le repas de midi. Non seulement ce restaurant permet aux jeunes gens d'éviter les ennuis d'une promiscuité plus ou moins équivoque, mais il leur offre encore le laisser aller de la famille. On s'y trouve comme chez soi. La nourriture y est bonne, saine et suffisante. Les conditions en sont avantageuses et les syndiqués trouvent leur intérêt à venir prendre les repas au siège social. Us y trouvent non seulement leur intérêt, mais encore le plaisir de se rencontrer entre amis. Il faut voir, pour s'en convaincre, le coup d'œil de l'un de ces repas. Ici, c'est la table des « sages » : on y discute sans fâcherie et l'on mastique en paix; là-bas, c'est la table des « sillonnistes » : la discussion y est vive et bruyante. Ainsi des groupes se forment et donnent un charme à part à cette rencontre quotidienne. »
Dans le même ordre de services, nous signalerons la
<< villégiature syndicale » '. A Saint-Laurent-sur-Mer, un chalet est ouvert l'été aux syndiqués qui peuvent y venir passer leurs quelques jours de congé, seuls ou avec leur famille. Les prix sont des plus modérés : logement et nourriture, 2 fr. 50 pour les jeunes gens couchant en dortoir, 3 francs pour les pensionnaires en chambre. Il serait difficile de réaliser organisation plus économique.
Obligé de me restreindre, je cite seulement la « commission des soldats », qui se met à la disposition dns futurs conscrits pour les préparer à bien remplir leur devoir patriotique; je rappelle simplement la publication de l'excellent bulletin périodique, V Employé2, et j'arrive à l'un des organes essentiels du syndicat, à celui qui, plus que tous les autres, a donné à ses adhérents conscience du rôle important des associations professionnelles, je veux dire la Commission d'études.
Depuis une dizaine d'années, le troisième vendredi de chaque mois, se réunit cette commission qui estvraiment dans le syndi-cat « la tête qui pense et qui conçoit la
1. Dans cet ordre d'idées, nous signalerons la colonie syndicale orgapar les syndicat- réminios de Lyon. Cl. En plein air, p. 26, Lecoffre, éditeur.)
■i. voici, comme exemples, les titres de quelques-uns des principaux articles parus dans Y Employé en 1905 : Le commerce français à l'étranger; le commerce de l'Angleterre: les distractions de l'employé; le logementde l'employé; le crédit et l'épargne de l'employé; l'hygiène de l'employé; l'assurance contre la vieillesse et l'invalidité; les retraites ouvrières; le Code du travail: la législation du travail en Angleterre et la Nouvelle-Zélande; le Délai-Congé ; vendeurs au. détail; le travail aux États-Unis; les origines de la Mutualité: participation aux bénélices; le prêt gratuit: le repos hebdomadaire: les deux svndicalismes.
Comme on le voit, ce bulletin syndical est des mieux compris et sa lecture ne peut que développer la valeur intellectuelle et professionnelle 'les adhérents.
tactique à suivre pour la défense des intérêts communs» . Sous la direction d'hommes compétents, on y a discuté les questions économiques et sociales les plus importantes. C'est ainsi qu'on a étudié : en 1894, les salaires ; en 1895, les associations; en 1896, le capital; en 1897, le travail; en 1898, le commerce; en 1899, le citoyen et l'Etat; en 1900, les caisses de retraites, la personnalité civile des syndicats, les habitations à bon marché, le ministère du travail, les secours mutuels; en 1901, les marchés à terme, les conseils du travail, la limitation des heures de travail, la participation aux bénéfices, l'extension aux employés des lois ouvrières, la réforme des conseils de prud'hommes: en 1902, le commerce intérieur et extérieur de la France; en 1903, les applications de l'action syndicale : en 1904, les diverses catégories d'employés ; en 1905, la situation économique de l'employé, et, en 1906, le Code du travail.
Cette commission a largement contribué à « former » quelques hommes dont la compétence, l'indépendance et l'autorité se sont imposées dans les assemblées d'employés.
Le Syndicat a notamment pris part au 10e Congrès national des Employés tenu à Nancy en 1904, au 11' Congrès tenu à Limoges en 1904, au 12e Congrès tenu à Tours en 1905, et au 2e Congrès international des Employés tenu à Bruxelles en 1903. Ses délégués ont été nommés rapporteurs de Commission, à peu près dans tous les Congrès où il s'est fait représenter.
Au Congrès de Bruxelles en 1903, un incident surgit. Nous le relatons d'après le compte rendu paru à l'époque dans le XXe Siècle, de Bruxelles ' :
■ ... On procède à la vérification des pouvoirs qui ne donne lieu à aucun incident, jusqu'à l'appel du Syndicat des Employés du
1. Cf. Annuaire du Syndicat des Employés du Comynerce et de l'Industrie pour Ï90G, p. 10.
Commerce et do l'Industrie do Paris. A cet appel, M. Arthur Rozier, conseiller municipal de Paris, membre du Conseil d'administration de la Chambre syndical.' des Employés, dont le siège est à la Bourse du Travail, demande la parole :
« Nous formulons, dit-il. les plus expresses réserves au sujet de l'admission de ce Syndicat qui est un Syndicat confessionnel. En effet, pour être admis à en faire partie, il faut appartenir à une religion déterminé'-. ■
M. Jules ZirnlK'ld. délégué du Syndicat des Employés, répond : <■ Nous avons, en effet, érigé notre Syndicat sur un terrain bien défini. Ce n'est point une raison pour que nous n'ayons rien fait au point de vue du bien-être des employés. Si vous voulez la raison de notre recrutement spécial, la voici :
« Pendant longtemps Les catholiques de France se sont montrés réfractaires à l'organisation syndicale, à cause du caractère politique qu'elle revêtait le plus souvent. C'est alors que nous avons eu la pensée de fonder un Syndicat exclusivement réservé aux employés catholiques, dans lequel ils pussent entrer en toute confiance. Notre but n'était pas un but religieux, mais bien celui qui nous rassemble tous en ce moment, c'est-à-dire l'amélioration du sort des employés. D'ailleurs, je vous aurai suffisamment renseigné sur la légalité de notre association, lorsque je vous aurai dit qu'elle est notoirement connue au Ministère du Commerce qui la consulte au besoin dans ses enquêtes sociales, et qu'elle participe valablement à tous les actes officiels qui sont actuellement permis en France au monde du travail.
« Nous sommes réunis ici pour répondre à l'appel adressé à toutes les associations d'employés, ne pensant pas que nos convictions personnelles fussent un motif d'exclusion. Notre but, je h- répète, n'est pas un but confessionnel, et nous n'avons d'autre ambition qu<- de servir comme vous la grande cause des employés. »
M. Bologne, conseiller communal socialiste de Liège, intervient alors :
« J'engage, dit-il, les camarades à admettre le Syndicat en question. Nous avons fait appel à toutes les bonnes volontés; il nous apporte la sienne: nous n'avons pas à discuter ses opinions philosophiques. »
M. Troclet, député socialiste de Lié.-.', demande à son tour la parole : « Je partage l'opinion de Bologne, dit-il. Pourquoi exclure les catholiques? Je me souviens qu'un incident semblable àceluici Mirgit un jour, dans une assemblée, en Suisse. Permettezmoi de conclure comme le fit alors M. Decurtins qui déclara : « Notre esprit doit être un esprit de large neutralité. >
Ft M. Bologne ajoute : « Il y a ici des délégués de Syndicats neutre, mais il y en a d'autres qui représentent des Syndicats
aux idées politiques nettement déterminées. Ainsi, j'ai l'honneur d'appartenir à un Syndicat socialiste. Si vous voulez être logiques, il vous faut exiger mon exclusion. Or, mes pouvoirs ont été validés sans opposition. Tenons compte de ceci : jusqu'à ce jour un grand nombre de Sociétés n'ont pas adhéré parce qu'elles craignaient un accueil intolérant. L'occasion actuelle est excellente de leur démontrer qu'elles avaient tort et que. quelles que soient les opinions confessionnelles, politiques et sociales, elles seront toujours les bienvenues parmi nous, si elles ont pour objet de rechercher l'amélioration de notre sort. •
Finalement, le président du Congrès. M. Bruggeman, qui avait déjà fait remarquer que la Fédération internationale n'entendait point faire acte d'exclusivisme, déclare l'incident clos par l'admission du Syndicat des Employés.
Ainsi donc, malgré l'hostilité de certains sectaires socialistes, le syndicat de la rue des Petits-Carreaux a pu prendre part aux congrès internationaux de sa profession, et, grâce surtout aux membres de sa commission d'études, cette participation, de l'avis même des adversaires, a été des plus brillantes. Il y a là un fait social dont l'importance n'échappera à personne. Il serait à souhaiter que, dans toutes les branches de l'activité humaine, les chrétiens aient conquis aujourd'hui une pareille situation morale. Mais, ne l'oublions pas, cette situation ne s'acquiert ni par les cris, ni par les déclamations : elle se conquiert seulement à la longue — et c'est justice — par un actif et persévérant labeur.