LES PETITS COLORISTES
Sous cette appellation générale et globale, nous voulons parler ici de toute une série de curieux microbes, disons plus exactement de « bactéries w, qui paraissent avoir pour fonction de produire des matières colarantes.
Pourquoi cette mission artistique ? On ne le comprend pas encore très exactement, malgré d'activés rechejrches scientifiques qui, d'ailleurs, se poursuivent.
Ces microbes ont l'avantage sur beaucoup d'autres de ne pas être dangereux. Leur présence annonce, à la vérité, un état peu satisfaisant du milieu où ils exercent leur petite industrie ; mais ils préviennent aussi le consommateur du danger futur d'aggravation de cet état. On doit donc, logiquement, plutôt savoir gré de leur labeur aux « petits coloristes » que le leur reprocher. D'autant plus qu'ils travaillent agréablement pour le plaisir des yeux : on leur applique volontiers les vers de l'aimable poète de Jouy :
Quel coloris brillant et tendre !
Non, non, à ce charmant morceau Un estimateur de tableau Ne saura jamais se méprendre !
Tous les microbiologistes seront, avec un enthousiasme sincère, de l'avis du poète.
En thèse générale, les « petits coloristes » possèdent une remarquable palette, composée de protoplasma et de pigment coloré, rouge vif, rose, jaune d'or, bleu, vert, violet, brun : ils pratiquent aussi, dans certains cas spéciaux, la fluorescence.
La composition de ces pigments est mal connue ; ce sont, au point de vue scientifique, des « lipochromes », c'est-àdire des mélanges de pigments colorés et de matières grasses d'une extraordinaire finesse.
Les « petits coloristes » travaillent tout aussi bien dans l'obscurité qu'à la lumière ; mais ce sont d'actifs dévoreurs d'oxygène : il leur faut de l'oxygène avant tout, et ils n'aiment pas les hautes températures; au delà de trentecinq degrés centigrades, les bactéries ne peignent plus, ou peignent très mal.
A tout seigneur tout honneur! Le « bacillus prodigiosus » est le peintre coloriste en rouge. C'est lui qui jette des teintes rouges sur les matières alimentaires, notamment sur le pain. On a parfois confondu ses maculatures avec des taches de sang. On l'a vu envahir des boulangerie-, rougir des approvisionnements de pain, ou de biscuil, et même des approvisionnements de blé. Sa matière colorante est très fixe, insoluble dans l'eau, légèrement soluble dans l'alcool et l'éther : les acides le font virer au carmin, puis au violet, et les alcalis le font virer au jaune ; l'exposition à la lumière la détruit assez rapidement. On a donc des moyens pratiques de constater la présence et l'œuvre du « bacillus prodigiosus ».
Après lui vient le « bacillus syncarus », lequel jouit de la propriété de produire le phénomène du « lait bleu ». Infortuné lait! on le falsifie déjà de cent façons, et il faut encore que les bacilles s'en mêlent !
Toujours est-il que lorsque ce petit coloriste s'attaque au lait, il met des taches bleues dans la crème : le beurre