L'ALCOOL MOTEUR
On s'est fort disputé, en ces temps 'derniers, sur la question de savoir si l'alcool était, oui ou non, un aliment. La question, mal posée, a été injustement discutée, et elle n'a pas été résolue.
La vérité est que Talcool est tout simplement un hydrocarbure. Il entre bien dans les aliments, mais il ne peut pas les remplacer à lui tout seul, pas plus que dans un orchestre le trombone, ou la grosse caisse, ne pourraient remplacer Tensemble des autres instruments.
Peut-être certaines gens, conscients ou inconscients, essaieront-ils de s'alimenter uniquement avec de Talcool. Ils ne parviendront qu'à réaliser le type parfaitement invétéré de l'abominable ivrogne. Mais, il ne saurait être, dès l'abord, examiné s'ils se seront ainsi nourris dans le sens exact du terme : ils se seront, soyons-en sûrs, profondément alcoolisés, et voilà tout.
D'ailleurs, on peut bien raisonner tant qu'on le voudra sur ce sujet. Les belles dissertations que l'on fait consternent les gens tempérants ; mais les ivrognes se gardent bien de les lire. L'ivrognerie est un vice : or, depuis la plus haute antiquité, on ne guérit pas l'Humanité de ses vices en lui faisant des discours.
On peut cependant conseiller aux personnes capables de raisonner, et il faut espérer que c'est encore la majorité,
de ne pas boire exagérément d'alcool sous les diverses formes qu'il prend pour les allécher. On peut leur conseiller aussi de consommer, autant que possible, de Talcool de bonne qualité, c'est-à-dire de marque authentique et coûtant cher par conséquent.
Puis, malgré les discours, les impôts, et les bons conseils, il y aura des gens qui boiront très peu d'alcool, ou, pas du tout, et d'autres qui en boiront exagérément, qui deviendront imbéciles, et qui feront souche d'idiots. Ou ne réglemente pas l'imprudence humaine.
Mais, comme on fabrique beaucoup d'alcool, soit par distillation, soit bientôt industriellement, il est logique de tâcher de lui trouver des emplois autres que celui qui consiste à abrutir le consommateur.
En première ligne, avant même le chauffage et l'éclairage, préconisons l'emploi de l'alccol comme producteur de force motrice. Ce sera un vaste et honorable débouché.
Le « critérium » de consommation de l'alcool, qui a été réalisé sur loo kilomètres, entre Suresnes et Corbeil, aller et retour, près de Paris, a donné, dans cet ordre d'idées, d'excellentes indications. Plusieurs voitures industrielles, munies de moteurs à alcool, ont concouru.
La voiture lauréate, le premier prix de celte catégorie, voiture de livraison de la force de huit chevaux, a transporté sa «tonne utile » ses i.ooo kilogrammes, à 60 kilomètres, en consommant un peu moins de vingt-six litres d'alcool à 5o p. 100. C'est tout autant que les ivrognes n'auront pas, et c*est déjà un fort joli résultat : peut-être fera-t-on mieux encore par la suite, mais on est déjà près du but.
Voilà « Talcool moteur » bien en place, bien désigné pour une besogne future laborieuse et utile.
Il y a d'ores et déjà d'autres emplois.
Parmi ceux-là signalons l'intéressant « groupe électro-
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gène » à Tacool, combiné et mis en pratique par MM. Eugène Sartiaux et Cossmann, les savants ingénieurs de la Compagnie du chemin de fer du Nord.
Par u groupes électrogènes » il faut entendre des petites usines d'électricité roulantes, munies d'un moteur à alcool^ qui se promènent sur le réseau du Nord, et dont la mission principale, actuellement, consiste à charger et à recharger les accumulateurs alimentant les cabestans électriques de petites stations.
On sait combien sont longues et pénibles les manœuvres à bras dans les petites stations. De nombreux accidents ont même été occasionnés par la manœuvre d'un wagon sur la voie, avec un personnel dévoué mais insuffisant, alors que le train rapide arrivait inexorable.
Avec la collaboration de l'électricité et de l'alcool, avec le groupe électrogène à l'alcool, cela est évitable.
Ce groupe électrogène roulant, muni de son moteur et d'une dynamo, va, comme nous l'avons dit, d'une station à l'autre. On dirait une bonne nourrice électrique allant alimenter ses nourrissons : au cas particulier, les nourrissons ce sont les batteries d'accumulateurs.
On nous a cité une station typique dans cet ordre d'idées, du réseau du Nord, la station de Goussainville.
Pendant neuf mois de l'année, les manœuvres que l'on effectue à Goussainville sont de quarante-cinq par jour, avec des vagons de 18 tombes. Mais, lorsque vient la « campagne sucrière », la période de fabrication du sucre, du 10 septembre au 25 décembre, Goussainville se trouve avoir deux cent vingt-cinq manœuvres de vagons pesan 20 tonnes à effectuer par jour, et cela, sur des rails gras et sales. C'est alors que les hommes et les chevaux chargés des manœuvres sont accablés de besogne.
On a installé des cabestans électriques à Goussainville, on iês â alirùefttés avec Une batterie d'accumulateurs que
vient recharger à volonté le groupe électrique à Talcool de MM. Sartiaux et Cossmann, et l'on a réalisé une importante économie pécuniaire, en même temps que Ton a diminué la fatigue des hommes et supprimé les risques d'accidents. L'exemple est si net et si probant qu'il mérite d'être mis en évidence.
Notre conclusion est, d'une façon générale, tout indiquée. Au lieu de maudire l'alcool et de l'accabler de droits pour Tempêcher de se produire, il est bien plus logique de le dénaturer chimiquement et de lui demander de rendre les importants services qu'il peut rendre comme producteur de force motrice. Le dénaturant est actuellement trop coûteux : il convient d'en employer un plus économique et plus puissant, dont la quantité ajoutée à l'alcool soit très faible. L'huile d'acétone obtenue en partant du suint de mouton paraît, notamment, efticace : c'est aux chimistes qu'il appartient de s'entendre avec la Régie à ce sujet. Le résultat final sera, n'en doutons pas, le succès de « l'alcoolmoteur» et l'utile emploi d'un produit du sol important pour l'avenir de l'agriculture. Si l'alcool est un aliment douteux et discutable pour les humains, on peut déclarer, par contre, qu'il est un excellent aliment pour les machines et cet éloge lui est dû.