LA FORCE PARTOUT
les installations de transport d'énergie électrique à grande distance, naguère encore considérées comme d'audacieuses expériences, ne tarderont pas à se généraliser et à se vulgariser. C'est tout un remaniement à prévoir de l'industrie universelle. Certes, on brûlera encore du charbon pour divers usages; mais les pays qui possèdent la houille blanche, les chutes d'eau et les fleuves à courant rapide, seront les grands possesseurs de la force motrice : ce sera la disparition ou le déplacement de bien des monopoles industriels qui semblaient, il y a bien peu d'années encore, devoir fournir à ceux qui les détenaient d'interminables profits.
Dernièrement, on a signalé un accident original dont on s'est égayé, car, fort heureusement, il n y avait pas eu de dommages autres que matériels. Il s'agit d'une automobile de petit modèle, laquelle rencontra une grosse locomotive de train de marchandises en manœuvre sur un passage à niveau.
Vous croyez sans doute que lautomobile fut broyée dans ce conflit? Pas du tout ! Bien lancée, filant bien droit, la voiture aborda le mastodonte, le défonça, lui cassa ses bielles, lui faussa ses roues, lui culbuta sa cheminée. Tant et si bien qu'il fallut renvoyer la locomotive aux ateliers pour y être remise à neuf, et que la Compagnie des chemins de fer à laquelle elle appartenait présenta au propriétaire de l'automobile une très sérieuse facture qu'il dut payer.
Ce genre de terminaison d'un abordage est rare sur la terre ferme. Mais les marins le connaissent bien. Dans l'historique des naufrages, on a de nombreux et lugubres exemples.
L'un des plus sinistres fut l'abordage du paquebot la Bourgogne par le voilier Le Cromartyshire, Le paquebot jaugeait plus de 7.600 tonneaux ; le voilier en jaugeait à peine 1 .5oo. Le paquebot marchait vraisemblablement dans le brouillard à une vitesse supérieure à celle du voilier.
Cela n'empêcha pas le Cromartyshire de porter un terrible « coup droit » à la Bourgogne^ de lui déchirer ses tôles et de la faire chavirer. Une fois de plus, par une redoutable composition mécanique des forces, David triomphait de Goliath.
On en cite un autre exemple typique. C'est l'abordage du Max^ voilier français de 2.000 tonneaux, parle Walla- Walla, vapeur américain de 3. 000 tonneaux. Cette fois, ce fut le vapeur, filant à la vitesse de 12 nœuds, soit près de 20 kilomètres à l'heure, qui se précipita sur le Max^ filant à peine 3 nœuds, ou 5 kilomètres à l'heure, faute de vent. Cependant, le gros navire porta mal son coup, et ce fut lui, le Walla-Walla, qui s'éventra sur le voilier. Le Max, involontairement, avait porté à son redoutable adversaire le « coup d'arrêt » des escrimeurs.
C'est, à n'en pas douter, de façon analogue, que périssent en mer, corps et biens, nombre de navire» abordés par des épaves flottantes de petites dimensions, ou les ayant abordées. Une poutre, un tronc d'arbre, un mât provenant d'un ancien naufrage suffisent, lorsque la vague les lance avec une force de catapulte contre les flancs du navire. En maintes circonstances, l'imagination aidant, ces obstacles flottants ont joué le rôle du fameux « vaisseau fantôme ». Parfois même, l'espadon, ce gros et curieux poisson dont le nez se prolonge par une longue et dure arête en forme de lame de scie, a causé la perte d'assez forts navires en bois sur lesquels il s'était furieusement jeté.
Il ne suffît pas, en effet dans ce genre de combat, ni dans bien d'autres, qu'un adversaire soit plus gros, plus fort, et même plus rapide que l'autre, pour qu'il soit certain d'en triompher. Lors du contact, du choc, du corps-àcorps, ce n'est point sur la masse de l'adversaire, c'est sur le « centre de gravité » géométrique de cette masse qu'il faut agir. Cela se produit parfois accidentellement: et l<©s
praticiens exécutent d*instinct cette manœuvre qui, mécaniquement, correspond au tracé d'une épure parfaitement exacte de forces se combinant les unes avec les autres.
Ainsi, examinons entre autres le travail des « coltineurs », des braves gens qui soulèvent, manient, promènent des sacs de farine pesant plus de loo kilogrammes.
Le coltineur fait voltiger son sac de farine. Prenez un gentleman exactement de la même force physique que le coltineur : ou bien il ne soulèvera pas le sac, ou bien il sera chaviré par lui d'une façon lamentable.
C'est que le coltineur professionnel, par la façon dont il attaque le sac, dont il le met en mouvement, agit précisément sur le « centre de gravité » de cette masse, et tout est là. L'un essaye d'accrocher obliquement une lourde charge sur sa périphérie ; Tautre n'agit que sur un point, sur le fameux centre : il y concentre tous ses efforts sans rien en perdre, et dès lors il en est étonnamment maître.
Pour la même raison, on voit des facteurs de chemin de fer, des déménageurs, dont le faible aspect physique inquiète, soulever comme des plumes de lourds fardeaux. N'essayez pas de les y aider ! Vous compromettriez dangereusement la manœuvre en déplaçant les points d'appui ainsi que la direction des forces. Vous croyez apporter un concours et vous diminuez, par le fait, la somme des efforts mis en jeu.
Ainsi que nous l'avons dit, ce bon maniement des lourds fardeaux est généralement une qiiestion d'instinct pour ceux qui y procèdent et dont c'est le métier. Mais néanmoins la Science ne perd pas ses droits pour l'expliquer d'abord, ensuite pour trouver la bonne formule lorsqu'il s'agit d'un cas nouveau : les constructeurs, les monteurs de machines, les arrimeurs, feront toujours bien d'y songer dès lors qu'ils ont à affectuer une besogne sortant un peu de l'ordinaire. Une très simple épure géométrique permettra de détermi-
ner exactement la position du centre de gravité de la masse : ensuite, on la fera pivoter légèrement autour de ce centre de gravité et elle indiquera elle-même dans quel plan elle est attaquable, dans quelle direction elle se prêtera le mieux à évoluer. Alors, avec un effort réduit au minimum, et sans danger d accident, on arrivera à exécuter ce qui eût demandé de gros efforts hasardeux à des travailleurs moins bien renseignés. Dans tout hercule, il y a un mécanicien instinctif ou raisonnant : Thercule qui raisonne est déjà supérieur à l'instinctif; et souvent aussi le pygmée égalera ou dominera Thercule en raisonnant ses efforts.
TRACTION, AEROSTATION