LES CERFS-VOLANTS
pas? Lorsque Ton voit le succès déjà obtenu par leurs cerfs-volants, on devient pensif. Combien de belles inventions, d'ailleurs, sont à leur origine, une amusette, ou une niaiserie ! Le progrès, comme les êtres, a son enfance, sa jeunesse, et sa décadence ; il ne faut jamais douter de sou perpétuel renouveau, ni craindre ses maladies de croissance, ni regretter le progrès d'hier : il aura simplement préparé celui de demain.
Le ballon captif, avec son fil à la patte, est loin de posséder la troublante poésie du ballon libre qui s'envole dans l'espace et qui court, au gré des courants aériens, vers toutes sortes d'incertitudes. Mais, c'est un utile organe de Taérostation D'abord parce qu'il permet aux futurs aéronautes de s'exercer et de prendre l'habitude du sangfroid nécessaire aux manœuvres. Ensuite, parce qu'il constitue pour toutes sortes d'applications militaires et scientifiques un observatoire tout indiqué, et qui ne manque jamais, sauf de bien rares accidents, de revenir docilement au point de départ. 11 permet « de voir de plus haut » suivant la célèbre formule pratiquée par les chefs de bureau à l'égard de leurs commis-rédacteurs.
Aussi les ballons captifs vont-ils en se multipliant, en se vulgarisant, s'il est permis d'employer cette expression.
Ils ont déjà un historique civil et militaire.
La vogue leur a été donnée par le ballon captif du célèbre ingénieur Giffard, à l'Exposition universelle de 1867. Ce ballon cubait 5.ooo mètres cubes et emportait douze passagers, à 3oo mètres de hauteur, ce qui paraissait tout à fait considérable à cette époque, où l'on ne songeait pas encore, — et pour cause, — à la Tour Eiffel et à ses confortables ascenseurs. Il eut donc un très grand succès.
Deux ans plus tard, Giffard en construisit un autre à
Ashbwrnam, en Angleterre : il cubait ii.5oo mètres cube» et emportait vingt-cinq passagers à 600 mètres ^e hauteur. Ce beau ballon captif n'eut pas grand succès, et GiflFard, mécontent de son éîève aérien, le confia à Gai^on Tissandier pour organiser une ascension libre au profit de l'expédition au pôle Nord, projetée parle regretté Gustave Lambert.
Depuis lors d'ailleurs, il n'y eut guère d'Exposition universelle, en ancun point du Monde, sans ballon captif.
îl y en avait un fort beau en 1S78, construit pour l'Exposition universelle par Giffard et Gaston Tissandier ; il y en eut deux en 1889, près du Trocadéro. A l'Exposition de 1900, un ballon captif de dimensions assez modestes fone^ ti<MMîa â l'Annexe de l'Exposition à Vincennes et le public s'en amusa fort. On en a vu aussi aux Expositions de BiHixelles, de Turin, de Barcelone. Nos aéronautes français Godard, Yon, et Lachanjbre, se sont fait, dans leur construction, une véritable réputation.
En ce qui concerne laérostatîon militaire, toutes les armées bien organisées ont actuellement leurs ballons captifs et leur personnel sf>éci«| d'aérostiers pour les manœuvres. La marine aussi s'en est munie et elle en tire un tr^s bon parti.
An point de vue scientifique, le ballon captif rend de« services : mais, il est concurrencé dans une assez forte mesure par les cerfs-volants, dont la construction a été étonnamment perfectionnée et qui ont sur les ballonsTavantage considérable de ne pas nécej^iter de gonflement.
Nous avons dit comment le premier captif de Giffard fut utilisé pour procurer des fonds k l'expédition au pôle Nord de Gustave Lambert, laquelle ne put avoir lieu, son orga- «isMieur ayant été tué pendant la guerre de 1870. Par une coïncidence scientifique, voilà encx)re, mais d'une autre façon, les ballons captifs qui vont participer à l'assaut du
pôle. Mais, cette fois, il s'agit du pôle Sud, et voici en quoi cela consiste :
Une association internationale s'est faite entre TAllemagne, l'Angleterre et la République Argentine, pour l'exploration du pôle Sud, et trois stations ont tout d'abord été établies dans les régions avoisinantce pôle, pour servir de base d'opérations aux explorateurs.
Or, l'expédition allemande, embarquée à bord du navire le Gauss, emporte avec elle deux ballons captifs, cubant chacun 3oo mètres et ne pesant pas plus de soixantedeux kilogrammes. Chaque ballon emporte un matériel pesant cent-vingt et un kilogrammes, ce qui lui laisse environ deux cent sept kilogrammes de force ascensionnelle disponible. Muni d'un téléphone et d'un fil télégraphique spécial, lequel ne pèse que treize kilogrammes pour mille mètres de longueur, le ballon peut enlever un observateur à une hauteur de six à sept cents mètres. On peut penser combien cela pourra être utile aux explorateurs pour prendre leur direction au milieu des glaces, des icebergs et des banquises, et pour découvrir, en cas de besoin, cette « mer libre » qui est généralement le salut du navire et de son équipage.
Le câble qui retient le captif au navire est en fil d'acier de trois millimètres et demi de diamètre, et malgré ce faible diamètre, sa résistance à la rupture est de quinze cents kilogrammes ; on peut penser, en effet, combien il serait fâcheux pour l'aéronaute de voir se rompre ce fil aussi précieux pour lui que le célèbre « fil d'Ariane » des légendes.
On ne peut songer, par ailleurs, à gonfler ces ballons avec le traditionnel gaz d'éclairage ; les usines à gaz n'ont pas trouvé de formule maritime. C'est l'hydrogène emporté dans des tubes d'acier au nickel, à l'état comprimé, qui servira pour le gonflement.
Ces tubes sont éprouvés à la pression de deux cent cinquante atmosphères, et le gaz n'y est comprimé qu'à cent cinquante atmosphères > il y a donc de la marge pour éviter toute explosion. Ce n'est point, d'ailleurs, le danger d'explosion par excès de température que les tubes auront à redouter au pôle Sud.
Il y a à bord du Gaass quatre cent cinquante-cinq tubes, permettant sept ascensions captives, car chaque gonflement ne met que soixante-cinq tubes à contribution. Les possesseurs de ce matériel, en plus de leurs recherches pour la position du navire, pensent pouvoir procéder à d'intéressantes observations météorologiques — et cela paraît probable en efl'et.
L'expédition anglaise au pôle Sud, dont le programme est combiné avec celui de l'expédition allemande, est embarquée à bord du navire portant le nom suggestif de Discovenj, Elle emporte aussi un ballon captif, en baudruche, ne cubant que deux cent vingt-cinq mètres cubes et destiné à s'élever seulement à trois cent mètres avec un observateur.
Ajoutons qu'Allemands et Anglais ont emporté aussi des cerfs-volants, des modèles scientifiques Hargreaves et Eddy , pour l'exploration des hautes régions de l'atmosphère ; les cerfs-volants sont munis d'appareils enregistreurs, météorographes, barographes, et anémographes, qui ont été combinés par nos constructeurs français spécialistes de ces délicats instruments.
Ces préparatifs font espérer qu'une page scientifique instructive va s'ajouter, de leur fait, à l'historique des ballons captifs. Le sinistre pôle Sud, entouré de sa barrière de glaces, au milieu desquelles rugissent des volcans, sera probablement obligé de faire connaître aux explorateurs quelques-uns des secrets de son inquiétante constitution.
LAÉRODROME
L'Aéro - Club de France, société d'encouragement, créée pour étudier et pour faciliter les progrès de l'aérostation et de l'aviation, vient d'étudier et d'approuvei* le projet d'un « aérodrome », projet qui lui a été soumis par M. G. Eiffel, l'illuslre constructeur de la tour de 3oo mètres.
Malgré la destination, il ne &'agit pas là, oû peut le dire, d'un projet en Pair.
Qu'est-ce, en effet, qu'un aérodrome?
On le conçoit assez aisément en se reportant à l'étymologie d'hippodrome et de vélodrome. C'est un établissement spécial dans lequel s'exerceront les conquérants de l'air, comme s'exercent ailleurs les conquérants des pistes terrestres.
Mais la forme, la constitution d'un aérodrome est nécessairement toute spéciale.
Voici comment M. Eiffel et les membres du Comité technique de l'Aéro-Club de France le comprennent :
Un câble d'acier très résistant sera amarré par un bout à la première plate-forme de la tour de 3oo mètres, c'està-dire à 58 mètres de hauteur ; son autre extrémité ira s'ancrer en terre, à 5oo mètres de là, en passant sur un treuil équipé au sommet d'un pylône de 20 mètres de hauteur.
Sur ce câble, servant de rail de roulement, roulera un
L'AÈRC«)I10MÊ 143
charioi mû éle€tri<|uen^nt paar un câble tFactefur qiie mettra en mouvement un électricien placé sur le sol.
A ce chariel se sua^ndra, avec son appaseil, TiftveBteur désireux d' expérimenter une macbiae volante, ou bien une hélice de balkm dirigeable, ou bien un moteui? quelconque pour ballon. Avec cette disposition, aucun aecWent ne sera possible, puisque l'inventeur de machine volante, en. cas de fausse man<Buvre ou de chavirement, restera suspendu à un cordage tutélaire attaché au chariot roulant.
11 était temps que Ton combinât un aérodrome de ce genre : car, jusqu'à présent, presque tous les « aviateurs », les « hommes volants » qui ont essayé de passer de la théorie à la pratique, se sont cruellement brisé les os.
La machine volante, Thomme volant, constituant les diverses formes du « plus lourd de Tair » sont justement en vogue et paraissent bien devoir fournir la solution cherchée du problème de la véritable conquête de l'espace.
Certes les ballons dirigeables ont été l'objet de tentatives intéressantes ; mais ils finissent mal dans^ la plupart des cas, soit par déchirure, soit par dégonflement brusque, soit par incendie comme on l'a vu d'une flacon si terrible dans la combustion du ballon Pax de l^aéronaute Sévero.
Le « plus lourd que Tair », c'est-à-dire le plan incliné glissant dans l'air sous l'action des hélices sustentatrices mues par un moteur, telle est la véritable formule. On peut utilement donner à ces plans inclinés la forme d'un grand cerf-volanl libre, d'une sorte de caisse volante n'ayant pas de parois latérales. Un inventeur nommé Wright étudie et met en pratique, depuis trois ans, aux États-Unis, des machines de ce genre, et il obtient des résultats tout à fait remarquables.
On peut concevoir des formes très variées pour ces machines. La difficulté, nous l'avons dit, ou plutôt le danger, consistait dans leur expérimentation^ Avec l'aérodrome
projeté, le danger étant conjuré, on peut prévoir que le progrès sera très rapide.
L'inventeur d'une machine volante, « Taviateur », se trouvera, suivant la comparaison qu'en a faite M. G. Eiffel, toutes choses égales d'ailleurs, comme disent les mathématiciens, dans la situation d'une personne voulant apprendre à nager. A moins de se résoudre à toutes sortes de péripéties et d'accidents préliminaires, l'apprenti nageur doit remettre son corps, au bout d'une corde, entre les mains d'un maître-baigneur qui demeure sur le bord. Au fur et à mesure des progrès que fait l'élève, le maître-baigneur lui donne plus ou moins de corde; mais, jusqu'au moment où la natation commence, il lui donne surtout la confiance, la sécurité, la possibilité de coordonner tous ses mouvements sans risquer l'asphyxie ou la noyade.
Encore, dans le cas de la natation, y a-t-il des chances de repêcher Tapprenti-nageur qui a chaviré et coulé au fond. L'apprenti-aviateur se trouve dans des conditions bien autrement dangereuses. Rien ne peut l'arrêter dans le plongeon fatal, car aucun parachute ne pourrait retenir une lourde machine volante chavirée.
L'aérodrome projeté avec le robuste concours de la Tour de 3oo mètres mettra les inventeurs de machines volantes les plus audacieux à l'abri des accidents, en même temps qu'il leur permettra de devenir des navigateurs de l'espace experts dans leur art. il permettra aussi d'expérimenter les hélices destinées à la propulsion des ballons dirigeables, ou, à la sustentation des appareils du « plus lourd que l'air. »
En ce qui concerne « le plus lourd que l'air », d'après ce que le colonel Renard a récemment communiqué à l'Académie des sciences, la sustentation par les h^^ihces est pratiquement impossible avec des moteurs pesant dix kilogrammes par cheval. Elle commence à être réali-