LA GUERRE AUX ARBRES
leurs conséquences sont relativement très limitées. Mais enfin il y a là une cause de déboisement assez importante pour que les forestiers croient devoir jeter un cri d'alarme. On ne peut pas se boucher les oreilles pour ne pas Tentendre.
Peut-on installer les champs de tir ailleurs que dans les forêts de TÉtat ? Ce n'est point notre affaire d'examiner cette question. Les spécialistes en la matière, consultés, peuvent seuls émettre un avis motivé et tout ce que Ton peut souhaiter, dans l'intérêt général, c'est que cet avis leur soit demandé.
En tout état de cause, il y a un aspect instructif de la question que l'on ne saurait méconnaître, et qui demanderait, ce semble, des expériences directes.
La guerre sous bois paraît plus intéressante que jamais depuis que l'invention des poudres sans fumée a augmenté l'importance du rôle tactique des forêts sur le champ de bataille.
Or, d'après ce qui résulte des observations de M. Demorlaine, on est fort mal abrité sous bois contre les projectiles modernes. Dans les tirs de loo à i.ooo mètres, des chênes de 4o centimètres de diamètre sont traversés de part en part. Le hêtre arrête les balles à 12 ou i5 centimètres de profondeur. Le charme, très résistant, ne se laisse pénétrer que de 5 à 8 centimètres : mais, pour peu que l'arbre ait moins de 5 centimètres, il n'abrite plus rien du tout, ce qui, on nous permettra de le dire, manque absolument de charme. De plus, en s'abritant sous bois, devant une troupe tirant de plein fouet dedans avec une hausse convenable, on serait, à n'en pas douter, criblé d'éclats de bois et d'écorce par les arbres écorniflés : ce serait intenable.
Les forestiers ont été mis en éveil par une question commerciale» et il convient de les en féliciter : cela prouve
qu'ils ont souci du patrimoine commun et de 1j conservation des arbres qui leur sont confiés. Mais, par surcroît, et comme cela se produit souvent, ils ont été conduits ainsi à des aperçus militaires qui paraissent être d'un réel intérêt.
Lorsque, en effet, dans le jeu de la guerre, aux grandes manœuvres, ou aux petites, on a la bonne chance de pouvoir cacher sa troupe dans un bois pour attendre rennemi, on le considère comme bien attrapé. On lui ouvre le feu sous le nez — sans projectiles dans les fusils — et on lui persuade qu'il a été anéanti sans que Ton ait perdu un seul homme, grâce au tutélaire abri des arbres et des baliveaux. Dans l'horrible pratique de la guerre et dans le combat réel que Ton peut imaginer, il suffirait à Tennemi, à l'assaillant de la forêt, de la fusiller par quelques bonnes salves à un mètre environ du sol : non seulement la forêt ne constituerait plus un abri, mais encore ce serait l'endroit le plus « inconfortable » que l'on puisse imaginer pour les gens qui tenteraient de s'abriter dedans. Les arbres ne peuvent plus se protéger eux-mêmes contre les projectiles destructeurs : quel refuge veut-on qu'ils puissent procurer à ceux qui tentent dç les interposer entre le projectile et eux sur le trajet de l'implacable trajectoire ?
CHATAIGNES
Il y a, ce que Ton peut appeler, une « question de châtaignes ». Ce n'est pas une de ces questions auxquelles s'intéressent les grands Congrès diplomatiques ; mais elle nous intéresse beaucoup cependant parce que, dans notre alimentation française, la châtaigne, le « mar; ron », joue un rôle important, principalement en ce qu^ concerne une foule de braves travailleurs soigneux de leur petit budget.
Sur certains points de notre territoire, la châtaigne est la base de Talimentation du paysan de France.
De plus, tous les ans, nous en exportons pour plusieurs millions de francs, cuits ou grillés. Pendant Thiver, la châtaigne est Tobjet d'un commerce de détail actif dans les villes. Il faut entendre, à Paris, les rôtisseurs de marrons et leurs clients, par les froides matinées d'automne ou bien lorsque tombe la lugubre nuit de décembre, échanger entre eux, comme un défi aux intempéries, le cri joyeux : « Chauds les marrons 1 »
La châtaigne a eu, dans sa modestie, l'honneur exceptionnel d'être mise en musique par Victor Massé, le charmant compositeur des Noces de Jeannette et de Galatée dans sa « Quintette du Châtaignier » de Fior d'Aliza :
O vieux châtaignier, Arbre centenaire, Arbre vénérable, Père nourricier !
La musique vaut mieux que les vers et nous ne pouvons donner ici que les vers. Puissent nos lecteurs nous le pardonner !
D'autant plus que ce n'est point sur ce conflit artistique que repose « la question du châtaignier ».
Ce qui la motive, c'est que depuis quelques années, le bel arbre fruitier et forestier qui atteint jusqu'à 3o et 35 mètres de hauteur, à l'état sauvage, et qui pousse dru jusqu'à 1.200 mètres d'altitude, est, de plus en plus, sujet à des maladies parasitaires qui l'affaiblissent et qui diminuent son utile rendement.
Venu du midi de l'Europe, d'Espagne, de Portugal et d'Italie, peut-être se trouve-t-il incommodé en France par notre climat, devenu temporairement, il faut l'espérer, variable et capricieux. Ce Méridional, en effet, ne pousse, sous aucun prétexte^ au delà d'une ligne aisée à tracer sur la carte et qui est jalonnée par Boulogne-sur-Mer, Hazebrouck, Béthune, Valenciennes, et Avesnes. Comme compensation, récemment introduit en Algérie, il paraît s'y bien comporter et donne des espérances.
C'est là que les marrons seront chauds, môme avant de passer par la rôtissoire I
Le châtaignier, par ses produits, fruits et bois, laisse loin, derrière lui, le noyer, le prunier et l'olivier, symbole de la sagesse. Seul, le pommier lui est supérieur au point de vue de la production intégrale : on peut dire cela sans être exagérément flatteur pour la Normandie et la Bretagne Justement fîères de leurs pommfers :
On plante des pommiers es bords Des cimetières, près des morts :
C'est pour nous remettre en mémoire Que ceux dont là gisent les corps Comme nous ont aimé à boire.
eMAfAIGNÈS ieî
Mais laissons aux Normands l'éloge des pommiers.
Le châtaignier, très raisonnable, fructifie vers Page do quarante à cinquante ans, lorsqu'il provient de semis, et vers la septième année quand il est obtenu de greffe. Il atteint, en tout cas, son maximum de produit vers soixante ou soixante -cinq ans, avec des années à fruits espacés tous les deux à trois ans.
Il a besoin de beaucoup de chaleur et il a horreur de la chaux. Dès que Ton essaye de le planter sur un terrain calcaire, il n'y a plus de châtaignier.
Comme bois de charpente, le châtaignier est estimé : mais il a une réputation usurpée. On prétendit, pendant longtemps, qu'il avait fait les frais de certaines charpentes illustres et renommées, celles de Notre-Dame de Paris, de la Sainte-Chapelle et de la cathédrale de Troyes. Un spécialiste vint, M. A. Frochot, et il démontra que ces vieilles charpentes inattaquées par les siècles étaient en chêne. Suum cuique !
Pour en revenir d'une façon générale à la « question du châtaignier », nous nous reporterons à une fort instructive étude qui en a été faite par M. Albert Larbalé- Irier.
Ce qui paraît être tout à fait dangereux pour cet arbre utile, ce sont les parasites végétaux, lesquels, depuis une trentaine d'années, sévissent d'une inquiétante façon.
D'abord, c'est « le jacart », observé aux environs de Limoges et dans la Loire-Inférieure. Des taches se montrent sur l'écorce, puis des crevasses ; l'écorce tombe, le bois est attaqué, l'arbre dépérit : pas de remède I Et cela malgré les savants travaux de MM. Prilleux et Delacroix.
Dans l'Aveyron, dans les Cévennes, dans le Périgord, une autre maladie spéciale commence par les feuilles. Il s'agit d'un champignon microscopique, le « phyllostida
maculiformis » : plus de feuilles, plus de fruits I Dès le milieu d'octobre, les châtaigniers dépouillés de leur feuillage, comme si Ton était en décembre, étendent, dans le paysage, des bras protestataires, noircis et désespérés.
Dans les Pyrénées, un joli champignon jaune, un agaric, « Fagaricus melleus », couleur de miel, produit des ravages : pendant la nuit, il est phosphorescent ; il illumine ses victimes de lumineuses traînées.
Un autre champignon, un peu partout dans les diverses régions, le « sphaerronema endoxylon », ardemment pourchassé par M. L. Crié, donne au châtaignier une maladie gommeuse : il dissout la cellulose du bois, la fait fermenter, k transforme en une sorte de glucose. La dissolution de la substance ligneuse est Tœuvre d'un véritable ferment.
Telles sont, sommairement, les maladies dont souffrent actuellement nos châtaigneraies. Faut-il en prendre son parti ? Nos savants agronomes, pas plus que nos forestiers ne sont, bien entendu, de cet avis. Patiemment, le microscope à Foeil, ils poursuivent leurs recherches minutieuses avec toutes les ressources que fournit l'observation si bien réglée de la Science actuelle. Après avoir fait un juste éloge des châtaigniers, laissons-leur le soin de « tirer les marrons du feu ».