SOIE D ARAIGNÉE
Récemment, on a appris la nouvelle qu'un de nos principaux parcs d'aérostation tentait de fabriquer les filets de ses ballons avec de la soie d'araignées. Cela a paru extraordinaire, au premier examen ; mais en s'informant un peu, on devient moins sceptique. On peut, en effet, avec de la soie d'araignées, faire des cordelettes qui sont d'une souplesse remarquable et d'une solidité toute particulière. Il y a notamment, dans la grande île française de Madagascar, des araignées de fortes dimensions qui, pour faire leur toile, filent une véritable soie, de belle couleur jaune , très résistante. Ces petits monstres ont l'avantage d'être tout à fait inoffensifs ; ce sont des sortes d'animaux domestiques qui vivent à l'intérieur et autour des habitations et qui ne piquent jamais personne. On peut être fortement blessé par une petite araignée noire de nos climats, telles qu'il en grouille dans les caves humides; mais jamais une grosse araignée de Madagascar n'a été l'objet d'une contravention, ni accusée d'un délit. Cepeu; dant leurs œufs sont aussi gros que des œufs d'oiseaux, et les araignées au gros abdomen qui les pondent ont souvent sept ou huit centimètres de longueur.
Les indigènes de Madagascar exploitent leurs araignées, dans une assez faible mesure à la vérité, comme on exploite ici les vers à soie, les bombyx du mûrier. Après
It8 ACTtlALITÉS SCiENtîFlOUËS
les avoir nourries avec soin des mouches et des petits insectes qui leur sont agréables, ils les dévident en quelque sorte , avec des petits dévidoirs appropriés, et obtiennent des filaments de belle soie jaune dont nous avons parlé.
Cela ne rapporte pas énormément de bénéfice actuellement : mais dans les pays primitifs , on est avant tout « gagne petit », et l'habitant de Madagascar qui a une petite ferme d'araignées dans sa propriété est déjà quelqu'un, il a un moyen d'existence ; lorsqu'on lui demande quelle est son occupation ordinaire, il peut répondre : « Je dévide les araignées. »
L'idée de tisser ces fils menus n'est pas entièrement nouvelle, d'ailleurs. Dès le dix-huitième siècle on eut la conception de fabriquer des tissus en toile d'araignée. Mais, après quelques essais, comme il s'agissait d'araignées quelconques, on reconnut qu'il fallait réunir sept cent mille de ces insectes pour produire un demi-kilogramme de soie (une livre en poids), lequel revenait au joli prix de revient de 1,000 francs. Les bonnetiers de l'époque et les fabricants de soieries dédaignèrent, par prétention, cette coûteuse matière première, et les habitants du Paraguay qui avaient des espérances sur une exploitation agricole de ce genre en furent pour leurs frais. Peut-être les indigènes de Madagascar seront-ils plus heureux, surtout si, à notre époque aérostatique, il devient indiqué de fabriquer les filets des ballons, comme on Ta suggéré, en soie d'araignée.
Le laboratoire de la fileuse ordinaire, analogue, dans une certaine mesure, à celui du vers à soie, consiste en deux ou trois paires de petits mamelons charnus aboutissant à six tubes recourbés six ou sept fois sur eux-mêmes, et placés à la base d'une petite vessie transparente ; c'est là que se fabrique la soie , laquelle sort par environ six
SOIE D'ARAIGNÉE lt9
mîlle trous pour former un seul fil. Ce fi! est encore si fin qu'il en faut quatre-vingt-dix pour égaler la grosseur de la soie du cocon de Bombyx, et dix-huit mille pour réaliser la grosseur d'un fil à coudre ordinaire. Les astronomes se servent d'un seul de Ces fils pour constitue^ le réticule raicrométrique de leurs télescopes et prendre les étoiles au piège ; ils n'ont rien trouvé de plus fin à employer.
On sait que M. de Chardonnet, avec la cellulose nitrée, est parvenu à reproduire très exactement la soie du vers à soie. Un autre chercheur nous donnera-t-il le fif d'araignée artificiel ? Ce serait bien curieux et sans doute utile.
Les araignées connaissent parfaitement la résistance de leurs fils et elles en font un merveilleux usage, aucun fabrî^ cant de filets ne saurait arriver à la perfection géométrique de ces toiles ni trouver aussi exactement les points d'amarrage pour éviter les accidents. Ces étonnants insectes s'en servent aussi, d'après ce que nous a appris M. Favier, pour mettre à la voile et procéder à de véritables voyages aériens.
Un fil d'un mètre de long, d'après les expériences faites, peut, en effet, porter un le«t d'un defni-milligramme ; c'est tout juste le poids d'une jeune araignée. Or, M. Favier a eu la patience de suivre, à chaque printemps, la dispersion d'un grand nombre de nids de jeunes afargftéeè, des espèces épeireset autres. Voici ce qui se passe:
En quelques heures, par un temps favorable, un millier de jeunes (ô horreur î) s'envolent du même nid pour aller commencer au loin leurs travaux et leurs chasses. L'araignée n'est point passive dans ce voyage ; elle fait de l'aviation et elle peut régler son ascension au départ et en cours de route. 11 lui suffit, en effet, d'augmenter la longueur de son fil pour monter plus vite et de se pelotonner pour atterrir ; elle se sert du guide-rope en véritable aéro-
naule. 11 n'est pas invraisemblable de penser que certaines espèces d'araignées hivernantes puissent accomplir, par ce procédé, une sorte d'émigration régulière et périodique, tout comme certaines espèces d'oiseaux.
Pour en revenir à la toile d'araignée, rappelons que la pharmacopée antique, difficile sur le choix des remèdes, en faisait un grand usage ; elle la considérait comme astringente, vulnéraire, et consolidante. 11 ne manque pas encore de gens qui, pour arrêter les hémorragies, se servent de toiles d'araignées recouvertes de pain mâché. Gela aboutit, d'une façon indiscutable, à faire le plus dangereux pansement qui se puisse imaginer ; car la toile d'araignée pendant son séjour à l'air s'est inévitablement garnie de toute sorte de microbes et de germes ; l'humidité du pain mâché, et garni lui aussi de microbes, complète le danger de l'application et l'on réalise ainsi un véritable type de pansement sale. Mais allez donc dire cela aux gens imbus de préjugés et de formules ataviques. Le remède de « bonne femme » leur paraîtra toujours résumer de précieux secrets, et plus il sera malpropre, plus on lui accordera de confiance. Combien il est regrettable que les « bonnes femmes » n'aient pas préconisé un remède contre la bêtise humaine ! Il eût donné des résultats incomparables par extinction de la clientèle ; mais la pharmacopée antique ne le mentionne pas.