ETERNELS JARDINS
Lorsque Ton veut prendre | une impression de Tintensité de la vie, il suffit d'aller visiter des ruines. On y voit bien que la main de Thorame n'a pu intervenir que pour un temps, pour quelques fractions de la durée dans les grandes périodes des siècles. En effet, entassez des pierres, élevez des colonnes, courbez des arcs ! Dès que tout cela se sera effondré par d'inévitables vicissitudes, la nature active et joyeuse reprendra ses droits. Au lieu et place des jardins bien sablés, des parterres bien entretenus, et des corbeilles de fleurs soigneusement nuancées, elle fera ses jardins à elle, touffus, embroussaillés, incoercibles, au hasard de la beauté et de la force qui se développe et s'épanouit sans contrainte.
Nos terrains d'Expositions universelles à Paris en sont une remarquable preuve. Le Champ-de-Mars, où brilla, une fois de plus, en 1900, la grande féerie dans laquelle figura le Monde avec ses trésors industriels et ses millions de visiteurs, a entendu depuis trois ans seulement, du haut de la Tour Eiffel, le pacifique coup de canon de la fermeture. Et déjà, près des palais abandonnés, que le pic du terrible démolisseur va enfin faire disparaître, ce n'est pas encore la forêt vierge, mais c'est déjà le jardin vierge qui occupe admirablement le terrain, et cela dans une vigoureuse poussée d'arbres et d'arbustes. Si la main de
l'homme i>e venait pas régler, asservir, entraver cet élan à bref délai, ce serait bientôt la forêt ; déjà, certains arbrisseaux montent à hauteur d'homme.
Il y a de tout dans cette végétation hasardeuse. Non seulement la perpétuation des plantes que l'on y planta pendant l'Exposition qui s'y enracinèrent, y fleurirent, et qui eurent la large tolérance de jeter leurs graines au vent, mais encore ce qui fut apporté, sans doute, par les visiteurs exotiques, sans qu'ils s'en doutassent, dans leurs poches, sur leurs vêtements. Les plantes continuèrent résolument ensuite TExpositio» univer^lle, à l^ur façon.
C'est, d'ailleurs, une chosie connue que ce puissant mouvement de vitalité sur l«s ruines. Il semble que la vitalité, trouvant une sorte d'agréable terrain de lutte contre ce qui lui a été oppoié, redouble tout aussitôt d'énergie pour reconquérir l'espace libre qu'elle a p^rdu. On s'explique bien ain$i comment ont disparu, sous un écrasant linceul, tant de civilisations antiques , dont il ne resté en vérité rien. « Urbs antiqua fuit ! » disait orgueilleusement le poète lalixï en parlant de U hautaine Carthage ! En effet, que reste-t-il de Carthage ? A peine ce qui se voit ici au bout de quelques années d'un chantier abandonné de quelque tailleur de pierres.
C'est par la flore des murailles, que commeace, d'une façon générale, pour les habitatioas et les monunoents, la caducité.
M. Virgile Bcaudicourt, secrétaire de la Société Linéenne du Nord de la France, en a fait une attrayante étude.
Il a vu les vieilles murailles en démolition de la citadelle d*Amiens, construites il y a trois cents ans, pénétrées, rongées par les racines de plante» de toute espèce, graminées, giroflées, résédas, et déjà, lorsqu'il y avait u» peu de terre végétale se monU'aient les érables-sycomores.
ÉTERNELS iARDINS 183
Comment les délicates racines de ces plaotes peuvent-elles faire une aussi rude besogne d'occupation?
M. Brandicourt en donne ainsi qu'il suit rexplieation. La pierre ou ta brique, en contact avec Tair, se recouvjpe bientôt de petites écailles qui ressemblent à une lèpre, à une rouille ; ce sont les lichens. Cette poussière, en quelque sorte vivante, déjà végétative, attire et fixe la poussière inerte qu'apporte l'aile tournoyante du vent, il se forme ainsi, dans toute l'acception du terme, un « terrain de culture » ; maigre terrain, à la vérité, mais qui trouve des conditions d'amélioration en lui-même. Car, dès que les mousses se sont développées, leurs débris accumulés forment du terreau sur lequel les graminées, aux délicates racines, viendront s'implanter, pour y pourrir à leur tour et pour préparer le « pabulum » aux espèces plus vigoureuses et supérieures.
C'est pour cela que, dès la fusion des neiges, partout où la surveillance humaine n'est pas trop méticuleuse, on voit, tout d'abord, « fleurir les murs ». Les saxifrages, bien nommées, et les arabettes, ouvrent leur corolle ; la giroflée ne connaît pas d'obstacles. Six fois de saite, d'après ce que nous apprend M. Brandicourt, elle escalada la cathédrale d'Amiens ; on la traqua, on la coupa, on lui mit obstacle ; une septième fois elle prit le haut monument d'assaut et y installa, sur les sommets, sa floraison victorieuse.
Combien d'espèces de plantes trouve-t-on sur les murs ? 11 faudrait un petit Traité de botanique pour les énumérer. M. Gagnepain, ancien instituteur, et préparateur au Muséum d'histoire naturelle de Paris, en a fait le recensement en ce qui concerne la « flore des chaumières ». C'est un chapitre de science et de poésie tout à la fois, qu'il a communiqué à la Société d'histoire naturelle d'Autun.
Sur quatre-vingt-huit chaumières des communes envi-
ronnant Cercy-la-Tour, M. Gagnepain a pu déterminer quatre-vingt-seize plantes différentes, non compris des graminées indéterminables qui constituent, en quelque sorte , la caractéristique de telle ou telle habitation. L'herborisateur y trouve des satisfactions merveilleuses ; c'est en effet la variété même dans l'espèce, la fantaisie dans le genre, Taspect toujours nouveau de la variation dans Teffort. Ainsi que Ta dit Victor Hugo, et c'est bien la conclusion de cette brève étude : « Il faut vraiment très peu de temps, un rayon de soleil, ou un souffle d'air, pour que le misérable gueux ait, sur sa tête, des jardins suspendus de Sémiramis. »