‹ Actualites scientifiques (volume 2)Chapitre 65 sur 105 · JARDINS SUSPENDUS · texte numérisé non relu

JARDINS SUSPENDUS

Les horribles ravages causés par la tuberculose ont mis en évidence les dangers de cette folie qui pousse es habitants de tous les pays à déserter les campagnes, les salubres provinces aérées, pour se ruer dans l'entassement et dans la promiscuité des grandes villes. Les monstres urbains ressemblent, en vérité, à d'apocalyptiques foyers toujours en feu, dans lesquels viennent se brûler les êtres humains attirés par leur rougeoiement, de même que les petits insectes ailés, les moucherons, viennent se faire dévorer par les chaudes nuits d'été à la flamme de la lampe.

Les hygiénistes protestent vainement : on ne les écoute pas ou guère. Ils se lamentent en vain de voir les futures victimes de la décrépitude et de la consomption s'entasser dans des tas de pierres, s'étouff'ant dans de sombres chambres au cube d'air insuffisant, dormant sur des cours obscures et profondes comme des puits. Sans cesse, les modernes Minotaures attirent leur proie et perçoivent leur redoutable tribu.

En désespoir de cause, ces pauvres hygiénistes en viennent à conseiller d'utiliser les toits pour procurer un peu d'air et de soleil aux emmurés. Aux États-Unis, voici comment ils pensent réaliser ce curieux programme. Le dernier étage des maisons serait composé de pièce à murs

190 ACTUALITÉS SCIÉNTIF^IQtlES

et à toit en verre : chaque locataire disposerait d'une ou deux de ces pièces : c'est là que toute la famille viendrait, de temps en temps, faire une cure d'air et de soleil. Infortunées familles ! Quelle existence de lézards !

En Angleterre, on a fait une application de ce système à l'hôpital de Greenwich : les convalescents vont se refaire sur la toiture.

En Allemagne, un ingénieur spécialiste a résolument donné la formule des jardins suspendus de cette sorte.

Il remplace le plâtre formant le hourdis de la toiture par de la brique soutenue, pendant la construction, par des chappes maintenues de l'intérieur. Puis il étend sur le sol ainsi constitué une couche de sable fin et de goudron de Norvège coulé à chaud ; enfin, il y superpose quatre à cinq couches de papier-carton vulcanisé et de goudron, de façon à obtenir une épaisseur totale d'environ cinq centimètres. Là-dessus on met de la terre, on fait des platebandes, des pelouses, des jardins variés, bien plus agréables, dit le spécialiste, que ceux établis au ras du sol. )1 faut convenir, en tous cas, qu'ils sont beaucoup plus originaux : mais leur emplacement est-il bien logique ? Voilà ce que Ton peut tout d'abord se demander.

Toujours est-il que le mouvement est donné. En France aussi, les grandes villes sont tentées par l'établissement des jardins suspendus. Paris, entre autres, commence à se garnir des terrasses fleuries dont la légendaire Sémiramis avait orné Babylone.

Ce sont quelques gardiens de Ministères qui ont commencé. Ces braves gens n'ont pas grand'chose à faire, et quelques-uns d'entre eux mirent en culture les vastes espaces des toitures monumentales desquels émergent les innombrables tuyaux de cheminées proportionnels en hauteur et en diamètre, au grade des chefs de bureau, sous-chefs, commis principaux, expéditionnaires, et sta-

iAftDl]>fS SUSPENDUE M

glaires, qui se trouvent placés à la base de ces appar^eils de fumisterie.

Ainsi, par révolution du progrès, s'est transformé le poétique jardin de Jenny-louTrière « au cœur content, content de peu », comme dit la romance. Mais laJenny- Touvrière budgétivore a montré que l'on pouvait faire mieux que d'arracher à la séchere^sse quelques rachitiques pots de fleurs.

Les architectes s'en sont mêlés: ils ont apporté le papier vulcanisé, les compositions élastiques et inaltérables. Dans un prochain avenir, Paris, contemplé du haut de la tour Eiffel, ressemblera, si nous en croyons les promoteurs, à un colossal jardin. En vous louant un appartement au deuxième étage, le propriétaire vous fera remarquer que vous disposez d'un jardin, avec bosquets, à la hauteur du sixième. Peut-être, sur de grands pâtés de maisons syndiqués, y aura-t-il des chasses gardées ?

Un de nos confrères parisiens a eu la curiosité de faire l'inventaire de ce que la capitale montre déjà dans cet ordre d'idées. 11 a trouvé de belles cultures avenue de Suffren et rue de Valois, parcouru les bosquets qui couronnent, au palais du Louvre, la célèbre colonnade, et admiré le parc qui s'étend place de la Concorde, au-dessus des locaux de l'Automobile-Glub.

Tout cela est remarquable, et comme nous l'avons dit, Télan est donné.

Reste le point de vue purement utilitaire que l'on ne saurait néghger à notre époque.

On avait signalé au chercheur un champ de pommes de terre en plein Paris. Il le découvrit, non sans peine, aux Champs-Elysées, et c'était au ras du sol, près des beaux palais que nous a légués l'Exposition universelle de 1900.

Or, ce champ se composait d'un seul pied de pommes de terre soigné avec amour par un de nos artistes en renom.

Ainsi donc, dans cette ville immense, comme le chante de Mergy dans le Pré-aux-Clercs^ dans cette agglomération de près de trois millions d'êtres humains, s'agitant, se livrant à toutes sojrtes de travaux fatigants et artificiels, il y a, en tout et pour tout, un pied de pommes de terre en exploitation I C'est un renseignement utile à donner aux innombrables naïfs qui, se plaignant de n'avoir que des pommes de terre à manger en province, viennent chercher fortune à Paris ; ils feront bien, pour ne pas risquer de mourir de faim, d'en apporter un sac dans leur ba* gage.

Page 1